Édito
« On va faire comme si…* »

Comme « si le temps n’existait pas » parce qu’avoir « une montre c’est la mort ». On va se rendre « au pays de Nulle part » car c’est là que « tu peux inventer… ».

Jean Rouch a disparu dans un accident au Niger en février… Quelle blague ! Il est on ne peut plus présent dans ses films et à travers ses films, à travers tous ceux qu’il a inspirés ou inspirera sans qu’eux-mêmes le sachent. On ne va pas faire un hommage, une rétro, une nécro, on ne va surtout pas le momifier dans la posture du sage, du maître à penser, de la référence incontournable. « On va faire comme si ». Voyager à travers ses films, avec lui, le « renard pâle », le conteur qui se délecte de ce qu’il donne à partager, le passionné qui doute et le libertaire. Rouch l’africain, le « griot gaulois » des cinétranses et celui des curiosités sans limite, l’improvisateur et l’inventeur de formes qui suit inlassablement ses intuitions. Rouch et l’art, Rouch et sa bande de « copains » comme une chaîne infinie, Rouch initiateur d’ateliers, Rouch l’inspirateur qui a depuis belle lurette envoyé aux oubliettes le débat fiction-réel qu’avec le cinéma on ne doit jamais se poser.
« On va faire comme si » en neuf épisodes et quelques conversations.

Les Ecrans 2004, sans que nous l’ayons décrété, mais parce que nous avons laissé venir l’inspiration avec les propositions cinématographiques qui nous étaient offertes, seront sous le signe des fantômes, de la disparition, de l’évanescence, de l’évanouissement des certitudes, du doute. Chers disparus et traces infimes d’être, quelques ossements d’un charnier de Bosnie, quelques paroles pour dessiner les contours d’une trajectoire secrète, quelques bobines pour l’imaginaire d’un autre temps. Un syndicalisme qui se cherche, une Russie oubliée, des Soudanais qui hantent la pellicule, un imaginaire dans le carcan d’un corps, la « fin des campagnes ». Pas la douleur ni l’impuissance, des nostalgies mais aussi des désirs, des résistances. Des deuils, des naissances, des vies.

Les Ecrans Documentaires 2004, écrans créateurs et plus que jamais pluriels, accueilleront l’installation parcours « Voir les yeux fermés » conversation polyphonique entre le dehors-le dedans, imaginaires, créations, paroles et esprits critiques en provenance d’un espace d’enfermement où ils sont le plus souvent niés, la prison. Une expérience à vivre pour nous libérer un tant soit peu de tout ce qui veut assujettir notre regard.

« On va faire comme si » on oubliait les contingences, les problèmes budgétaires, les attentes institutionnelles, l’audimat et le quantitatif, les justifications à donner pour exister. « On va faire comme si » on ne se demandait pas comment demain ce festival pourra encore avoir lieu, puisqu’on se l’est déjà demandé avant que celui-ci n’existe.
Du 3 au 12 décembre nous allons « éliminer le temps » pour mieux le vivre entre nous en aventures de cinéma.

Didier Husson, délégué général

* Jean Rouch au café de l’Observatoire dans Mosso Mosso de Jean André Fieschi.