Édito
Les expériences du sensible

L’initiative du premier festival « Jamais trop tard pour bien voir » qui s’est déroulé en septembre a une forte portée symbolique. Qu’on en vienne aujourd’hui à la nécessité de proposer une manifestation qui donne une seconde chance de visibilité à des films trop vite évincés des salles pour cause de rotation obligée par le « marché » démontre le niveau d’incohérence atteint par l’industrie cinématographique. Un empilement de stratégies contradictoires où perdure un système d’aides qui maintient à niveau constant la « production » (200 films par an) tout en favorisant parallèlement la grande distribution (les multiplexes) dont « la bonne gestion » exige qu’ils se débarrassent des « produits » à l’affiche, une fois les impacts de communication qui les ont suscités (ou pas) se sont estompés.
Qu’est-ce qu’un film aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’une œuvre qui se tisse, se construit ? Qu’est-ce qu’un auteur ? Qu’est-ce qu’un cinéaste ? Et qu’est-ce qu’un spectateur, ses attentes, ses désirs, ses manières de voir, d’écouter, de ressentir ?
Plus de questions que de réponses. Et trop de questions sans doute…
Pourquoi une production de flux donne les mêmes droits d’auteur qu’une œuvre de l’esprit ?
Pourquoi la télévision publique garde comme principal privilège « citoyen » de donner le droit de lever un impôt « par foyer », la redevance, dont on peut bien se demander de quoi on peut lui être redevable ?
Pourquoi la réforme de l’intermittence du spectacle, au lieu de recoudre les incohérences et d’assainir les comptes propose comme principale perspective aux auteurs, aux artistes, aux cinéastes, de passer leur temps à calculer leurs « heures » et tenter dans les plus grandes difficultés d’atteindre les quotas qui leur permettent de garder leurs « statuts » plutôt que de créer.
On le voit, cette petite collection de questions et bien d’autres nous éloigne à des années lumière du sensible, de l’art, du lien, de l’échange, du sens et des sens.
Mais à l’heure de la « création comptable », la question du public, des publics, nous, vous, moi, se pose de manière tout aussi crue, cruciale, cruelle.
Du point de vue de l’« offre », l’inflation des possibles est devant nous. Tout est permis (mais à qui ?) par la multiplication des modes et supports de diffusion. TNT, DVD, Internet,  Portable. Pour voir et même pour faire. Puisque tout un chacun peut être « filmeur » aujourd’hui. Le sens de ce « faire » reste indécis. Serge Daney est décidément mort trop tôt. Quelle misère qu’il n’ait dû se contenter que du « salaire du zappeur » ! Ce « Monde moderne » lui offrirait tant de joies analytiques.
Comment peut-on attendre de l’écoute, donc de l’estime, de la considération, à l’époque où tout « communicant entrant » sur un portable fait sonner immédiatement le glas de la conversation en cours.
Comment fera-t-on retourner en salles pour des « curiosités cinématographiques » les 40% de « ménages ouvriers » qui disposent à domicile d’un home cinéma (données de Cinéma en France de Fabrice Montebello, Collin cinéma).
Comment et pourquoi se sent-on concerné, impliqué par une œuvre de cinéma aujourd’hui, quand tout incite à « calibrer le regard », rythmer normativement les processus de narration, les codifier, les niveler en fonction d’un étalon imaginaire de l’intérêt, de la réceptivité, des facultés d’ennui.
Aujourd’hui donc, la peur du vide, du « temps mort », de la contemplation, du lâcher prise, de la concentration, de la réappropriation par soi des intentions et des intuitions d’un autre.
Nous n’allons pas en cinq jours refonder le monde. Nous enivrer de prétentions absurdes à croire comprendre, disséquer, infléchir, voire influer sur une évolution complexe de l’avenir cinéma, de l’avenir du regard et de l’écoute.
Simplement aligner quelques pistes, émettre quelques lueurs.
En proposant avec la nouvelle formulation « Premier Geste », en long, en court, des compétitions, un éventail de propositions filmiques qui dans leurs diversités, leurs singularités, affirment des choix, des points de vue, des partis pris formels et esthétiques. Elles ne requièrent pas, comme on a trop coutume de le dire pour le cinéma documentaire, un Travail du Spectateur, ce qui a pour effet immédiat de traduire, pensum, abstraction, élitisme. Alors qu’il ne s’agit que de s’ouvrir, se déprendre des attentes, des comparaisons, des références. Accepter non de fantasmer ou se laisser absorber par la fascination, mais de s’investir et « prolonger le film » selon sa propre logique, ses sensations, ses affects, ses pensées.
Avec l’invitation à Sergueï Loznitsa et ses films, huit en dix ans, dont sa dernière réalisation Blockade, nous sommes dans la même perspective augmentée d’un parcours de cinéaste assez sidérant. Rare est devenue la sensation que se construit de film en film une œuvre dont chaque élément est original mais tisse avec les autres, une continuité d’intentions, et des résonances. Loin des clichés d’une Russie post-soviétique en perdition mais totalement en phase avec ce que ses mutations provoquent. Au cœur de ses suspensions, de sa mémoire, de ses doutes, mais sans aucune considération sociologique simplificatrice. Des films qui jamais d’une seule vision ne s’épuisent. La présentation de ce cycle complet est aussi une occasion de mettre en pratique une notion de réseau de structures (Vidéo les Beaux Jours, Les Yeux de l’Ouïe, Ecole Nationale des Beaux Arts, Peuple et Culture Marseille, Peuple et Culture Corrèze) oeuvrant chacune de manière spécifique dans le travail de diffusion de la démarche documentaire. Au-delà d’une seule « mutualisation » des moyens, ce sont surtout les perspectives de rencontres et d’échanges que suscite ce cycle itinérant qui nous semblent passionnantes. Un cinéaste, une œuvre, des publics, des rencontres. Auxquels s’adosse, en ce qui concerne Les Ecrans documentaires, un atelier en partenariat avec les cinéastes d’ADDOC. Et s’associe en écho, l’avant-première concoctée avec l’ACRIF, du dernier film de Sharunas Bartas, Seven Invisible Men.
L’essai, l’expérimental, les convergences avec les arts plastiques ou la création sonore, deviennent « mode » aujourd’hui dans les festivals. Nous nous réjouissons d’autant plus de ces convergences légitimes, que nous les avons toujours pensées et intégrées depuis l’origine du festival en 1986 dans nos programmations, réaction sensible et évidente à tous les cloisonnements sectaires. Van der Keuken ou Bill Viola, Chantal Akerman ou Pierre Schaeffer, Moholy Nagy ou Denis Gheerbrant, il n’y a pas à choisir mais de tous se nourrir… Le Cabinet d’Essai et de Curiosité du festival propose d’autres postures, d’autres manières de voir, d’autres approches de formes de création.
Cette édition est aussi un « chantier en cours » comme le pratique Anis Gras, Le Lieu de l’Autre, nouveau lieu arcueillais qui accueillera, et l’installation Voir les Yeux Fermés, construction visuelle et sonore - étape 2, et la Rencontre Ciné Philosophie « D’autres images ».
Autre chantier, celui de l’écriture, en image et en son, une pensée, une réflexion, une maturation, des repérages, des esquisses pour qu’advienne du cinéma. La forte influence du « Cinéma direct » dans la démarche documentaire, bien que restant implicite, l’avait quelque peu occultée. Son «retour » dans le cinéma contemporain ne s’exerce pas toujours sans contrainte (un passage obligé pour les commanditaires, les financements) et sans une nouvelle dérive, une certaine « modélisation » que suscitent les résidences d’écriture qui se multiplient. Le partenariat  engagé avec le CECI, centre des écritures cinématographiques, permettra à travers une carte blanche à des auteurs résidents, prolongée par une rencontre « Le geste, l’écriture, échanges d’expériences », de considérer, les apports, les questions, les problématiques que le principe de résidence induit dans une démarche documentaire.
Depuis le singulier nous jetterons une passerelle vers le pluriel, la création collective, « un cinéma individuel de groupe » celui qui se pratique aujourd’hui de plus en plus fréquemment dans des ateliers de réalisation et dans des contextes institutionnels très divers (l’école, la prison, l’hôpital, les quartiers, les centres d’accueil de réfugiés). Réappropriation d’images et de discours ou messages engagés, simples miroirs d’expériences, activités occupationnelles et compassionnelles ou véritables fusions d’énergie créatrice, de mise en œuvre de l’expression  de chacun dans une production collective. Cette programmation et cette rencontre se posent comme un premier observatoire d’expériences, un jalon en lien avec une nouvelle initiative de Son et Image, association organisatrice du festival, le lancement lors de cette rentrée de Cinéma de Quartier, des ateliers de réalisation documentaire immergés dans le territoire local.
La soirée organisée avec notre plus fidèle partenaire, le Conseil Général du Val de Marne (sans lequel Les Ecrans documentaires ne sauraient matériellement exister) envisagera avec deux films, Liebe Arbeit et Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, les mutations de la valeur travail, son formatage des consciences et l’aliénation des libertés qu’elles provoquent.
Deux dernières rencontres signeront la clôture de cette édition en cohérence avec ce qu’elle aura développé. L’accueil de la première escale du « Salon des refusés », nouvelle édition de cette initiative ADDOCienne qui interpelle l’incohérence du divorce entre la création et le service public de télévision. Et une « conversation » avec Alain Cavalier et son dernier opus, Le Filmeur, nouvelle étape d’un cinéma-je en rupture avec la configuration industrielle du cinéma.
En vous invitant à ces voyages du regard, ces privilèges de l’écoute, laissez-nous vous annoncer un nouveau rendez vous Son et Image de printemps, Kinemusica, cinéma et musique en fête les 9, 10 et 11 juin 2006.

Didier Husson