Édito
Ailleurs, Ici, Maintenant

Notre « Ici » nous inquiète depuis bien longtemps car même si, « protégés » des guerres toujours « lointaines » – quoique, rappelons-nous la Bosnie, le Kosovo… et que veulent ces chemises vertes dans le Nord de l’Italie ? – le principe d’insécurité s’insinue et s’instaure chaque jour un peu plus dans nos démocraties « représentatives » où depuis l’an 2000, il n’y a pas une élection et ses résultats qui ne soient contestés.

La peur, la Paura, l’Angst, de l’Autre, du chômage, de la faim, de la violence, de la maladie, de l’exclusion, de la perte de « performance », du toit, de la séduction, de toutes les crises et désastres écologiques… nous sont inoculées quotidiennement par une machinerie médiatique dont il devient toujours plus difficile de désengluer son regard et ses repères.

D’aucuns ont voulu demander à la démarche documentaire, sous prétexte de donner du sens, de l’enfermer dans un programme didactique, missionnaire ou militant : grand danger, on glisse vite vers la propagande quelque soit l’esthétique employée.

D’autres s’activent depuis quelques années dans des postes clefs de décideurs – financeurs à concocter des productions très « marketées à l’international » ou le formatage le dispute à une spectacularisation toujours plus exacerbée du « Réel ».

À force de se réjouir de la vitalité documentaire, de ses chiffres d’audience, de ses « titres » valorisés, l’esprit critique ou tout simplement observateur, s’est perdu, ne constatant ni sa dilution, ni sa désorientation, ni sa paupérisation. À l’instar de tous les repères artistiques et culturels universellement chamboulés, le cinéma documentaire ne vit pas une crise mais une profonde mutation totalement dépendante des nouveaux modes de diffusion culturelle.

Et il faut effectivement s’interroger sur la manière dont on fait parler les chiffres. Il s’est dit au Sunny Side de La Rochelle, Marché du Doc qu’en 10 ans, la production avait décuplé et que 2800 films documentaires étaient réalisés chaque année en France… Quels films vraiment ? Financés comment ? Vus, découverts par quels publics ?

À Lussas cet été, Jean-Marie Barbe, a rappelé qu’à l’origine des États Généraux, vingt ans en arrière, 80 % des films sélectionnés étaient produits par les télévisions contre 16 % aujourd’hui. À travers cette observation se lit en filigrane la mort d’une certaine forme de télévision. Mais aussi une mutation irréversible des modes de fabrique et de consultation de ce qu’il est de plus en plus souvent difficile d’appeler du cinéma voire même des œuvres audiovisuelles. Plutôt des vecteurs audiovisuels pour des populations très segmentées, voisinant avec quelques blockbusters documentaires aux financements incommensurables.

L’esprit critique et la curiosité n’étant pas le plus évident apanage des uns comme des autres.

On perçoit vite qu’en ces temps dits de crise où sur la perspective de survie des festivals s’amoncellent les nuages comptables, le changement, les évolutions, deviennent impératifs.

Mais la « création » aujourd’hui impose de fait, de dynamiter frontières et cloisonnements entre genres et disciplines. Nous l’avons toujours fortement désirés, nous nous y sommes toujours appliqués à la mesure de nos moyens. Ces dernières années, nous l’expérimentions à travers notre cabinet d’Essai et de Curiosité en croisant arts plastiques, cinéma expérimental et créations sonores. Nous l’élargissons dans une autre forme cette année avec le cinédoc concert Farenji de Nuestra Cosa et avec le spectacle Plan K de la compagnie Mega Pobec.

Une Édition 2009 placée sous le signe des Ailleurs, de ce que recherche l’Autre, de cette recherche de l’autre, celui pour qui l’Ailleurs est Ici, ceux qui se rendent vers l’Ailleurs pour retrouver l’autre qu’est soi…

Mille manières d’être au monde et d’en partager les impressions avec des œuvres et des créations, des rencontres et des échanges. Bon rendez-vous.

Didier Husson, directeur artistique