Expériences du seuil

Égarés, insensés, naufragés : si le documentaire s’est toujours intéressé à la folie en produisant notamment une critique de l’institution asilaire, peu d’oeuvres en revanche ont tracé, comme LES TOURMENTES ou LES INSENSÉS, une cartographie sensible de la maladie mentale aussi ouverte à tous les décloisonnements. Les films de Pierre-Yves Vandeweerd et de Béatrice Kordon sont en effet une traversée : du monde tangible à celui de l’inconscient et du rêve, du monde des vivants à celui des morts, du cinéma même. Ils sont un lieu de passage entre des matières d’images et de sons (bruits, musiques, voix), une zone poreuse où les notions d’altérité et d’altération – l’une ne va pas sans l’autre – se frottent pour faire surgir des expériences très singulières : « comprendre serait alors ce qui fait advenir » (Claude Régy). Si des affinités indéniables relient les deux films – associations poétiques, recours aux murmures, rappel des noms propres, sons asynchrones, etc.–, des divergences existent cependant. En terme de projet de vie (dix années d’immersion fragmentaire chez l’une; la constitution d’un troupeau de cent cinquante têtes pour le cinéaste-pasteur), ou dans la manière dont chacun dialogue avec d’autres catégories artistiques, musique ou photographie. Entre Voir et Voix, Transe (la ronde fièvreuse des bêtes autour de monolithes chez Vandeweerd) et Danse (des ténèbres : étonnantes réminiscences des figures du Bûto chez Kordon), c’est sur ces terres si mal connues que nous sommes conviés, ici, à accoster.
 
Les insensés, fragments pour un passage
Béatrice Kordon
(2014 - 58' - ACIS PRODUCTIONS/LE FRESNOY - FRANCE - V.O.)
"Enfermé dans le navire d’où on n’échappe pas, le fou est confié à la rivière aux mille bras, à la mer aux mille chemins, à cette grande incertitude extérieure à tout. Il est prisonnier au milieu de la plus libre, de la plus ouverte des routes. Il est le Passager par excellence, c’est-à-dire le prisonnier du passage.
Et la terre sur laquelle il abordera on ne la connaît pas, tout comme on ne sait pas, quand il prend pied quelque part, de quelle terre il vient."
 
Les tourmentes
Pierre-Yves Vandeweerd
(2014 - 77' - ZEUGMA FILMS/ COBRA FILMS - FRANCE/ BELGIQUE - V.O.)
La tourmente est une tempête de neige qui désoriente et égare. Elle est aussi le nom donné à une mélancolie provoquée par la dureté et la longueur des hivers. Là où souffle la tourmente, des hommes érigèrent des clochers pour rappeler les égarés. Et des bergers, au gré de leurs transhumances, usèrent de leurs troupeaux pour invoquer des âmes perdues ou oubliées. Guidé par les sonnailles d’un troupeau et par les évocations des "égarés", ce film est une traversée des tourmentes ; celles des montagnes et de l’hiver, des corps et des âmes, celles qui nous révèlent que ce que la nature ne peut obtenir de notre raison, elle l’obtient de notre folie.