Hautes Solitudes

La très grande pauvreté en France gagne inexorablement du terrain, chacun d’entre nous peut le constater au quotidien autour de lui. À l’exception des associations engagées sur le terrain, qui se soucie vraiment des Grands Naufragés ? Ces femmes, ces hommes, ces enfants (de plus en plus nombreux sur le bitume, il faut le rappeler) éparpillés aux quatre vents de la rue sont pourtant nos proches, nos « cousins ». Dans l’embrasure d’une porte, l’entrée d’un guichet automatique, un asile de nuit ou sur le bout d’un trottoir, ils sont postés comme des vigies, souvent muettes, à portée d’un regard que nous leur refusons souvent par crainte (du déclassement ?), gêne, accablement ou indifférence. Vaincus par la faim, les grands froids ou la chaleur accablante ; minés par l’isolement extrême et la maladie (notamment mentale), ils sont des sans-voix - beaucoup plus, finalement, que des sans visages - « privés de récit ». Car, comme le souligne avec justesse le philosophe Guillaume Leblanc, c’est en effet la capacité à « pouvoir dire quelque chose de ce qu’on fait et pouvoir le transmettre [qui] définit la possibilité même d’une existence. » À l’opposé des postures compassionnelles ou du ressassement des images médiatiques qui épuisent le regard et la possibilité de penser, Au bord du monde et 300 hommes ouvrent, avec des choix formels très différents, à une autre dimension : celle de « l’hospitalité » (GLB). Plus qu’une méditation sur la misère humaine, ces deux films proposent « d’approfondir notre monde commun par les narrations des uns et des autres et qui se rejoignent (GLB) ».
 
Au bord du monde
Claus Drexel
(2013 - 98' - DAISY DAY FILMS - FRANCE - V.O.)
La nuit tombe. Le Paris « carte postale » s’efface doucement pour céder la place à ceux qui l’habitent : Jeni, Wenceclas, Christine, Pascal et les autres. A travers treize figures centrales, Au bord du monde dresse le portrait, ou plutôt photographie ses protagonistes dans un Paris déjà éteint, obscurci, imposant rapidement le contraste saisissant entre cadre scintillant et ombres qui déambulent dans ce théâtre à ciel ouvert.