Carte Blanche au MAC/VAL

Plus de cinquante ans après les indépendances africaines, les violences coloniales n’en finissent pas de hanter les sociétés « civilisées ». Loin d’être une simple parenthèse dans l’histoire de l’humanité, nous en payons toujours le prix fort. Cette histoire dramatique agit en effet dans les soubassements de la mémoire collective. Elle plie les imaginaires et tord les représentations pour éviter que ces passés coloniaux ne soient mis à la table de l’histoire présente.
Conçue en collaboration avec le MAC VAL et l’artiste Mathieu Kleyebe Abonnenc (dont les œuvres travaillent notamment à mettre à jour certains des pans enfouis de l’histoire coloniale), les deux films de cette fenêtre plongent dans les entrailles et la folie meurtrière du passé colonial et post-colonial de l’Allemagne. Autant le dire tout de suite, on ne sort pas indemne d’une telle traversée, qui débute à l’orée du vingtième siècle dans les Andes boliviennes ( LA MORT ET LE DIABLE) pour s’achever dans le bruit et la fureur sur les rives du Congo, au mitan des années 60 ( Kommando 52 ). Composé en grande partie de photographies et de films provenant des archives familiales, LA MORT ET LE DIABLE suit la lente dérive d’un savant réputé – anthropologue et explorateur suédois, le Comte von Rosen est le grand-père de Peter Nestler. Indéniablement curieux autant des populations que des arts et des traditions qu’il rencontre au Congo et ailleurs, von Rosen est aussi terriblement fasciné par la mort. Une attraction si forte qu’elle le pousse dans les bras du national-socialisme au moment de la contre-révolution en Finlande (Hermann Göring, le « diable » du titre du film, est le mari de sa belle-sœur). Si le documentaire de Nestler est un portrait d’une remarquable sobriété dans son travail de montage (peu ou pas d’effets, des voix off clairement posées, un rythme fluide et tenu), il ne cache rien cependant des penchants prédateurs et morbides de son grand-père. Les photographies montrat sans détour le sort subi par les hommes et les animaux, soumis à un même régime de violence.
KOMMANDO 52 prend le contre-pied radical de ces agencements d’images. Plus chaotique, plus sauvage, plus difficile à regarder aussi, le film de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann expose les crimes commis par des mercenaires allemands au Congo, engagés « contre le communisme ». Comme chez Nestler, KOMMANDO 52 s’appuie sur des images et des documents produits de l’intérieur, par les mercenaires eux-mêmes. Le résultat recherché, et pour le moins obtenu, de ce montage éclaté aussi percutant qu’halluciné - recadrages, zoom, gros plans, fragmentations -, entraine le spectateur au cœur des ténèbres. Photographies terrifiantes, enregistrements sonores du parcours et des « motivations » des mercenaires, extraits de journaux ou de films : un monde de folie et de démesures s’ouvre devant nos yeux ébahis. Un espace délirant où la vie d’un homme noir ne vaut pas grand chose en regard des puissances idéologiques et économiques (celles des grandes entreprises allemandes) qui œuvrent dans l’ombre à sa destruction.
Eric Vidal
 
Kommando 52
Walter Heynowski, Gerhard Scheumann
(1965 - 33' - Allemagne)
Un portrait de l’éponyme groupe de mercenaires franco-allemands, dirigé par l’ex-soldat de la Wehrmacht Siegfried "Kongo" Müller, et principal responsable des plus terribles massacres de la crise congolaise de 1964.
 
Tod und Teufel (La mort et le diable)
Peter Nestler
(2009 - 54' - Suède/Allemagne)
Ethnologue et aventurier, le comte Eric von Rosen fut un homme de contradictions : attiré par les habitants de l’Afrique autant que par le racisme colonial. Nestler entreprend un voyage sur les traces de son grand-père.
 
Les Saisons
Artavazd Pelechian
(1975 - 29' - Arménie)
Des bergers et leurs bêtes, pris dans un torrent. Des paysans dévalant la pente d’une montagne ou fuyant devant les meules de foin. L’agencement des plans, cependant, fait que dans un point du montage à distance, on peut faire entrer tout l’univers.
 
Secteur IX B
Mathieu Abonnenc
(2015 - 41' - France)
La recherche de Betty, anthropologue française, porte sur la mémoire de la Mission Dakar-Djibouti. Entre le musée de l’IFAN à Dakar et le musée de l’Homme à Paris, la jeune femme se met à l’épreuve afin d’approcher au plus près ce qu’elle souhaiterait atteindre : la justesse du discours scientifique. Le journal de voyage de cette mission écrit par Michel Leiris, L’Afrique fantôme - qui au delà du témoignage d’une des plus ambitieuses collectes d’objets sur le continent africain, marque une rupture dans la manière d’appréhender les sciences humaines en adoptant une liberté d’écriture inédite, s’éloignant de la voix objective qu’implique un tel exercice d’État – devient l’obsession de la chercheuse. Betty tente ainsi de trouver la manière de désigner un état des relations entre les peuples par le destin d’objets et archives.

En présence du réalisateur