Éditos

Le documentaire en banlieue a besoin de soutien


C’est avec un grand volontarisme que Son et Image a décidé de maintenir cette édition 2016 du Festival des Écrans Documentaires.

En effet, tel un coup de poignard dans le dos, nous avons appris à la fin de l’été la decision de la Commission permanente de la Région Ile de France de réduire de près de 40% les aides régionales au cinéma et à l’audiovisuel et, pour ce qui nous concerne, amputer de près de 60% notre subvention. Nous sommes loin de la promesse de Mme Pécresse et de sa liste, lors de la campagne électorale, « d’augmenter de 20% le budget de la culture de la Région ». À l‘épreuve des faits, c’est en vérité à une baisse de 11% que le budget de la culture a droit comme considération de la part des nouveaux élu-e-s.

Et pourtant, depuis plus de 30 ans, notre association essaye de faire partager son approche du documentaire en banlieue parisienne.

Notre festival a, tout au long de ces années, été un tremplin pour nombre de réalisateurs en France et dans le monde, comme en témoignent les milliers de films reçus depuis sa création. Notre festival a été un des premiers à donner toute sa place au documentaire, à ses auteurs en rendant visibles leurs oeuvres dans les salles, auprès d’un public très divers mais tout particulièrement jeune et populaire.

Ces décisions sont d’autant plus dramatiques que de son côté le Gouvernement durant ce quinquennat n’a pas été non plus à la hauteur des ambitions affichées en 2012. Moi Président, avait-il dit, « je sanctuariserai le budget de la culture » ; or, les budgets 2013 et 2014 ont été marqués par une baisse sans précédent, respectivement de 4% et de 2%, afin de « contribuer au redressement des comptes publics » ! Ce n’est pas l’annonce des +5% pour 2017 qui suffiront à redresser la baisse du budget « culture » sur ce mandat présidentiel.

Félicitons-nous néanmoins que la lutte des intermittents du spectacle ait permis d’aboutir au décret du 13 juillet. Le fonds de professionnalisation n’est pas non plus sans rapport avec ces mobilisations, mais il faut rester vigilant quant à son effectivité dans un temps où la précarisation croissante des artistes fait rage.

Quant à la loi « relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine » adoptée le 7 juillet 2016, on ne note, pour ce qui nous concerne, aucune réforme en profondeur du système de soutien au cinéma, aucune mesure anti-concentration pour lutter contre les monopoles culturels, aucune fiscalisation des GAFA(acronyme désignant les grands acteurs du numérique, Google, Apple, Facebook, Amazon...). Sur ce dernier point, le comble est dans l’annonce du Ministère de l’Économie et des Finances de ne pas demander sa part des 13 milliards de recettes fiscales réclamés à Apple par la Commission européenne !

Ce quinquennat a été aussi marqué par des réformes territoriales accompagnées de baisses drastiques des dotations budgétaires de l’État aux collectivités territoriales, ce qui a produit des reductions très importantes des budgets culturels dans plusieurs communes, départements et régions. Des élus de droite et d’extrême droite ont même pris prétexte de ces baisses de dotations de l’État pour se livrer à une véritable chasse aux sorcières contre la liberté de création et d’action culturelle.

Tout cela concourt à fragiliser les politiques culturelles locales, les lieux, les festivals et les acteurs culturels, aggravant encore les inégalités territoriales et sociales et remettant en cause la démocratie culturelle.

Or, pour que les comportements de peur, de haine et de repli identitaire ne finissent pas par l’emporter jusqu’au fond des urnes, il faut une grande ambition culturelle et un service public assumé conjointement par l’État et les collectivités locales, avec les moyens nécessaires, pour favoriser une création toujours plus diverse, une culture de l’égalité et de la liberté, une société démocratique et solidaire.

Une telle ambition suppose une mobilisation offensive sur le plan des idées pour nourrir les avancées sociales et une grande politique culturelle !

Son et Image souhaite pouvoir vous retrouver sur cet objectif à ses côtés !

Nous voulons sincèrement remercier tous nos partenaires, l’équipe du festival ainsi que toutes celles et tous ceux qui ont répondu à notre appel pour que les Écrans Documentaires puissent, cette année encore, vous proposer de nombreuses avant-premières et une richesse de programmation très prometteuse que je vousinvite à découvrir !

Fabien Cohen
Président de Son & Image


Pour finir encore*

Comme l’écrivait, non sans humour, le cinéaste Jean-Luc Godard en première page de son livre Film Socialisme : « L’argent est un bien public ». Au moment où notre subvention régionale se voit très largement amputée, mettant l’association grandement en péril après vingt ans d’existence (lire ci-contre l’éditorial explicite du président de Son et Image), cette question de la culture subventionnée - complexe par les engagements, les attenteset les retours suscités de part et d’autres - revient comme un boomerang. Si les festivals n’ont pas vocation à être bien sûr forcément « déficitaires » (quid des interactions sociales alors ?), on ne voit pas pourquoi ils ne seraient que de simples produits d’appel pour une économie tétanisée par la courbe du chômage.

Quoi qu’il en soit, « l’exercice a été profitable, Monsieur »**. Et entre baroud et barouf d’honneur nous préfèrerons toujours le second terme au premier. Ce qui dans le programme de cette année est plutôt de circonstance puisque nous consacrons trois séances à des portraits de musiciens indomptés, comètes plus ou moins soniques, dotés d’une grande liberté créatrice à mille lieux du formatage mondialisé de l’industrie musicale. Si certains d’entre eux semblent en effet taillés pour la lutte, les Stooges ou le nigérian Fela Kuti par exemple, d’autres, comme le « drummer » et funambule Jacques Thollot sont de purs aliens retirés du monde.

Certains films de la compétition accordent une place significative à cette question de la musicalité. Préparation physique et repetitions d’un violoncelliste, irruptions poétiques presque slamées, vacarme de la mine, art de la joute verbale ou titre des Bérurier noir : la « musique », dans tous ses déploiements (voix, sons, bruits divers, chansons, etc.), est l’un des moteurs indispensables pour viser des régions sensibles que les mots ne peuvent pas toujours atteindre.

De fait, les films de la compétition sont le coeur battant du festival. Fabriqués dans une économie de moyens des plus précaire, achevés souvent après de longues années passées sur le terrain, leurs gestes fragiles représentent malgré tout une promesse et une force. Celle de s’écarter, un tant soit peu, des horizons sinistres dans lesquels l’enveloppe communicationnelle tente de nous maintenir. Comme le souligne l’essayiste Annie Lebrun***, « L’aurions-nous oublié, les objets imaginaires sont aussi nécessaires à notre survie ».

La programmation « My country is cinema » revient sur cette question, centrale, des imaginaires, à travers notamment les portraits de Joào Bénard da Costa qui dirigea la Cinémathèque de Lisbonnne et du directeur de la photographie Bruno Nuytten. Si les films divergent sur le plan des formes, ils mettent à jour chez les deux hommes, au-delà des personnalités respectives (flamboyante pour l’un ; plus rentrée pour l’autre), des territoires sensibles habités par une identique soif d’expérimentations, une même aimantation pour les rêves et les paris les plus fous. Intensité et dimension affectives dont semble totalement dépourvue la télévision. Ainsi que le montre De l’air, montage d’archives d’Henry Colomer qui pointe très bien la puissance de repetition d’un media incompatible avec un besoin de rêverie nécessaire, lui, à notre survie collective.

Éric Vidal

* : Emprunté à une oeuvre de Samuel Beckett, Minuit, 1976
** : Le petit John Mohune dans Les contrebandiers de Moonfleet, de Fritz Lang, 1955
*** : Du trop de réalité, Stock, 2000