Le réel halluciné

Dans la continuité des années précédentes, Les Écrans Documentaires invitent la cinéaste Safia Benhaim à venir présenter son travail.

Au cours de cette rencontre nous programmerons L’Arrière-pays et La fièvre, sélectionnés respectivement en 2009 et en 2015 dans le cadre des sections compétitives du festival. Il est remarquable de voir, entre ces deux films-essais, se tisser des prolongements formels et de sens pour composer un diptyque sensible à partir de l’exil.

Safia Benhaim explore un territoire aux frontières incertaines où passé et présent, réel et imaginaire, intime et collectif, vivants et morts s’interpénètrent jusqu’à parfois se confondre pour donner forme à un paysage tout autant géographique que mental.

À partir d’images, de textes et de sons qui l’accompagnent et nourrissent son travail, des films réalisés et des projets en cours mais aussi à partir des autres formes artistiques qu’elle pratique par ailleurs comme la photographie, l’installation, la vidéo, la cinéaste revisitera son œuvre en revenant sur le processus de création qui la sous-tend. Il y sera notamment question du rapport texte-image, de la manière dont les voix sous toutes leurs formes sont utilisées, de musicalité et de rythme, de récit et de structure…

Aminatou Echard et Sabrina Malek


« Photographique ou filmique, le travail de Safia Benhaim ouvre la netteté hallucinatoire de ses motifs, visages ou paysages traversés, au surgissement de spectres anamnésiques venant inquiéter l’image : ce peut être un murmure, le vent, une zone d’obscurité ou de flou… Ce mouvement permet l’articulation sensible d’une mémoire collective – les luttes politiques et l’exil – et d’une intimité sourde, celle propre aux impressions d’inquiétante étrangeté – apparitions fugitives ou oniriques, atmosphères entre chiens et loups, jeux d’enfant, mutiques présences animales…
De ses premières séries photographiques à son dernier film La fièvre, en passant par ses installations et ses vidéos – mises en scène somnambuliques ou essais documentaires – se déploie une même manière à la fois nette et pensive de suspendre le motif au seuil tant du sens historique que symbolique, là où le temps de son apparition est déjà celui de sa possible dissolution. Les fantômes ont une présence, la mémoire habite le présent, c’est le fil que tisse depuis le début l’artiste, pour qui l’image est toujours un double. […] »

Emeric de Lastens


« Et je dirai que si l’arrière-pays m’est resté inaccessible – et même, n’existe pas – il n’est pas pour autant insituable, pour peu que je renonce aux lois de continuité de la géographie ordinaire. », Yves Bonnefoy, L’Arrière-Pays


La Fièvre fait suite à un premier film, L’Arrière-Pays, dans lequel je filmais le lien de ma mère au Morvan, en Bourgogne.
Marocaine, membre d’un groupe marxiste opposée au Roi Hassan II, et réfugiée politique en France depuis 1973, ma mère avait cherché un territoire qui lui rappelle sa terre d’enfance, près de Meknès : elle l’avait trouvé dans le Morvan – ses paysages, sa lumière, lui rappelaient étrangement sa terre natale. Un premier film sur l’exil, depuis l’exil, qui tentait d’appréhender la présence permanente, en soi, du pays perdu.
À cette occasion je suis retournée au Maroc pour filmer, et j’ai eu le désir de faire un autre film, un film fait depuis un retour, qui fasse ressurgir la mémoire d’une exilée : les histoires contées dans La Fièvre sont celles de ma mère.
Mais je voulais que cette histoire soit vécue « au présent », transmise au présent pour une enfant d’aujourd’hui – plus précisément une enfant de 2011, c’est à dire contemporaine du « Printemps Arabe ». C’est ainsi qu’est venue l’idée de la structure du film : une nuit de fièvre, une enfant se fait « posséder » par l’esprit d’un fantôme, une exilée de retour dans son pays natale, en quête de sa mémoire perdue. Au terme de cette nuit de délire, l’enfant se réveille, happée par le présent, par les cris d’une nouvelle lutte : celle des manifestations du 20 Février 2011 au Maroc, qui représentent la première manifestation au Maroc du « Printemps Arabe » (vite éteint au Maroc).
Je voulais que cette mémoire de la lutte des années soixante-dix à laquelle ont participé mes parents, lutte d’émancipation, pour un peuple souverain, pour que le peuple marocain soit délivré non seulement de la colonisation mais d’une royauté totalitaire, puisse être entendue dans le présent de nouvelles luttes contemporaines. Pour faire un pont entre deux luttes, très différentes par nature, dont l’une a été écrasée par la répression, et dont l’autre est encore en suspens, au devenir incertain.
La fièvre raconte l’histoire de ma mère, mais sous une forme « fantomatique » : un fantôme revient dans son pays après une longue absence pour y retrouver sa mémoire perdue, en venant « hanter » une enfant de 2011. Ce geste étrange de faire de ma mère un fantôme qui « hante », est d’abord la trace de la façon dont m’a été transmise son histoire : son enfance sous la décolonisation, sa mémoire d’une lutte qui la mènera à l’exil m’ont été transmis de manière souterraine, comme en rêve – les souvenirs ne sont pas pour elles des scènes convocables à volonté mais des réminiscences, des fantômes qui ressurgissent par vagues.
J’ai été élevé dans l’exil, l’exil est mon pays natal : j’ai grandi en France, mais ceux qui m’ont élevé avaient dans leurs gestes, leurs pensées, leurs rêves, un autre pays, un pays qui n’existe pas, à la fois leur pays natal, ce territoire d’enfance dont ils étaient privés, et une utopique terre à venir. Ce territoire mental sans « réalité», informe mais agissant, m’a été inoculé et a construit mon regard. Le monde est à mes yeux perpétuellement hanté par une doublure, un autre un territoire qui dédouble le visible – une sensation très ancrée dans le réel. Cette forme de fable, ou conte fantastique, qu’a naturellement prise La fièvre est ici documentaire : elle témoigne de ce que peut fabriquer l’exil comme perception du monde. Si les conditions et les lieux sont documentaires, ma perception s’apparente davantage à un dérèglement, une hallucination.

Safia Benhaim

Films


L’Arrière-pays

L’Arrière-pays

Safia Benhaïm | 2009 | 48' | France

Fin de jour, campagne française. Une femme, ma mère, se promène dans les paysages du Morvan, où elle a choisi de vivre parce qu’ils lui évoquaient sa terre d’enfance, le Maroc. Réfugiée politique communiste, elle a vécu plus de vingt ans en exil. Dans ces paysages du Morvan, vont ressurgir des réminiscences de l’autre lieu. Un pays s’invente dans la mémoire de l’exilée, suspendu entre le souvenir d’une terre absente et la présence d’une autre, entre l’enfance lointaine et une utopie à venir. Un territoire intérieur se propage, semblable aux esprits qui peut-être peuplent la maison.


La Fièvre

La Fièvre

Safia Benhaïm | 2014 | 39' | France

Au Maroc, au cours d’une nuit de fièvre, une enfant perçoit la présence d’un fantôme : une femme, exilée politique de retour dans son pays natal. Dans le noir et les délires de la fièvre, voix sans corps et visions s’entremêlent.


Séances

vendredi 9 novembre 2018 à 14h00

Espace Jean Vilar

vendredi 9 novembre 2018 à 16h00

Espace Jean Vilar

Rencontre avec Safia Benhaim