samedi 6 novembre 2010 à 20h30
Espace Jean Vilar - salle 2
Cinéma dansé
Pina Bausch et le cinéma
La plainte de l’impératrice est le seul film réalisé par Pina Bausch, elle-même, entre 1987 et 1989 à Wuppertal… Elle fut actrice de Fellini, pour E la nave va, dans le rôle de Lherinia, princesse aveugle qui sait l’avenir (inspiré de Cafe Müller). Le même spectacle fondateur « fait » l’ouverture du film Parle avec elle de Pedro Almodovar, et une captation de Masurka Fogo, vient se nicher plus loin dans l’intrigue… Chantal Akerman a consacré en 1983 un magnifique film sur son travail, le caractère passionnel de sa création, Un jour Pina a demandé… Mais la chorégraphe avait avec le cinéma un rapport unique et singulier qu’évoquait Dominique Frétard dans le journal Le Monde lors de la disparition de l’artiste, l’an dernier. Die kluge der Kaiserin (La plainte de l’impératrice) construit comme une énigme baroque saturée de couleurs, est un manifeste poétique à la gloire de la nature et de la déambulation. Le tournage dans Wuppertal sous la neige avec les habitants ravitaillant en café brûlant une équipe bleuie de froid, a laissé un souvenir radieux à la chorégraphe. Mais le montage l’a irritée et c’est un euphémisme : « Au théâtre, je décide de tout, je sais ce que je veux. Là, j’étais entourée de gens qui avaient tous un avis sur tout comme si on faisait une meilleure cuisine à plusieurs cuisiniers… »
Laurent Jullier, universitaire et chercheur en cinéma (Metz et Paris III) écrit en 2004 pour la revue en ligne Cadrage.net, un texte éclairant à propos de Pina Bausch et la mise sur pellicule des corps qui dansent : Il n’est pas question pour elle d’adapter son propre travail chorégraphique aux exigences du médium – seraient-elles imposées même par le format – mais d’abord de profiter des éventuelles ouvertures qu’il permet d’obtenir au regard du dispositif habituel de la danse. L’espace d’évolution des danseurs, par exemple, devient illimité au cinéma (« C’était simplement comme si j’avais à ma disposition un plateau plus grand.») La plainte de l’impératrice s’ouvre donc sur l’exploration d’un lieu immense – un champ fraîchement labouré. Une longiligne ballerine affublée d’un costume qui évoque les bunnies (« hôtesses » du magazine Playboy), juchée sur des talons aiguilles, se tord les chevilles en parcourant le champ sans but apparent, suivie par la caméra en lents panoramiques. Pour autant, Pina Bausch ne va pas se ruer sur toutes les ouvertures que lui prosose le médium ; c’est ainsi que dans un geste typique de la Modernité « ontologique » – celle de Straub & Huillet par exemple – elle refuse cette facilité qu’a le cinéma classique de dissimuler par une pluri-ponctualité « transparente » la trace de l’opération de sélection et de mélange des prises différentes. S’abstenant de « coudre » ce numéro parfait qui n’a jamais eu lieu, elle construit une scène entière sur le ratage d’une performance. La caméra la montre nue essayant de porter deux enfants, nus aussi et un petit peu trop lourds pour elle. Toujours, les enfants finissent par glisser vers le sol et toujours Pina Bausch recommence l’opération qui, une fois encore, immanquablement, va échouer. Du côté de la chorégraphie, bien sûr, on est loin du ballet bien réglé d’Hollywood, qui oscille entre l’hymne pur au mouvement (numéros collectifs) et la métaphore de la relation amoureuse (duos). À la facilité, à la fluidité de la Belle de Moscou s’opposent ici la difficulté, l’effort, la lutte contre des lois conventionnelles (celles qui régissent le port d’un costume au regard des circonstances) ou physiques (l’attraction terrestre, les soixante-dix ans du corps d’Elise) qui nuisent au coulé de la gestuelle. Bien qu’il soit hasardeux d’interpréter à tout va – les spectacles de Pina Bausch sont connus pour leur polysémie –, on peut penser ici à la volonté d’élargir le champ du Beau sensible dans l’avant-garde des années dix/vingt (voir le Beauté je veux te changer ! de George Grosz, ou le nom moins célèbre : Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses d’Arthur Cravan sous le pseudonyme de Marie Lowitska dans Maintenant n°5, en 1915). Des objets imparfaits mais plus « humains » sont ainsi proposés au spectateur de La plainte de l’impératrice . Comment sont-ils filmés ? Des plans très longs, une caméra souvent fixe – l’image directe du temps, pour reprendre l’expression deleuzienne – c’était la seule façon cinématographique de capter l’effort des corps devant les embûches qu’on leur impose – c’est aussi un choix délibéré de la part de la réalisatrice, car l’absence de synchronisme audio-visuel (aucun geste n’est relié directement à une musique au rythme isochronique) la mettait à l’abri du problème de l’avance de l’image sur le son tel qu’on l’a décrit plus haut…
« Dans ce film », dit Pina, « l’image est l’histoire ».
Article de Laurent Jullier, Trois danseuses et le cinéma, Cadrage.net, 2004
Cinéphiles et cinéphilie, histoire et devenir de la culture cinématographique, Laurent Jullier et Marc Levoratto, Armand Collin, 2010
La Plainte de l’impératrice
Pina Bausch | 1989 | 98’ | France
Un essai de la célèbre chorégraphe en forme de méditation sur les questions de l’articulation du mouvement du corps, des images et du sol.
