Film Flamme / Sacre

Que nos jours soient contés

Le quartier de La Joliette résonne à longueur de journée des bruits de démolition, monde jeté à terre sans plus de considération. De la fenêtre ouest du premier étage du Polygone Étoile, nous avons pu observer deux ouvriers s’activer à démonter le toit de l’immense atelier situé de l’autre côté de la rue. Trois cents mètres carrés de tuiles rouges écaillées en quelques jours d’un labeur négligeant. Oh, les ouvriers ne sont pas à blâmer, ils ont fait le travail qu’on leur avait demandé, à savoir, en finir le plus vite possible ! C’est l’époque qui veut ça. Maintenant, le bâtiment est béant. Il garde pourtant dans cet abandon à son sort une dignité que n’ont pas les perspectives millimétrées de la ville nouvelle qui s’affiche sur tous les panneaux publicitaires des rues alentours.
Le manque de saveur des fictions officielles vient du fait qu’en toute chose on connaît la fin avant même de savoir s’il y aura un début. Quand tout le quartier sera rasé, on nous promet de reconstruire à grands coups de verticales de verre et d’acier.
Après la fin de l’histoire, après la post-modernité, après la fin des idéologies, après toutes les horreurs dépassées – « plus jamais ça » en guise de slogan – des grandes tours remplies de salariés du tertiaire, au sommet desquelles l’idée même de vertige n’existera plus, cela devrait-il aller de soi ?
Nous ne le pensons pas. Car, en tant que cinéastes, nous ne raisonnons pas en promoteurs mais en habitants d’un rivage qui abrite la part la plus belle de notre existence, celle de l’invention de notre histoire. Ce rivage n’a pas de limites : le sable que nous retrouvons dans les rues nous vient du Sahara, porté par des vents de haute altitude, quand celui de Marseille aime rester sur ses plages. Oui, l’histoire est à inventer, c’est-à-dire à faire se soulever. Semons le vent, espérons la tempête.
Que nos jours soient comptés, la vérité est acceptable. Mais qu’ils soient comptés par d’autres qui ne daignent pas avoir de visages, c’est proprement révoltant. Écrivant ces mots, je repense aux films qu’Alain Guiraudie est venu présenter dans notre salle du Polygone Étoilé : Pas de repos pour les braves, Du soleil pour les gueux, et je comprends mieux maintenant pourquoi ses personnages ainsi que sa propre personne faisant face au public, étaient sans cesse en mouvement de corps, de langue et de pensée.
Que nos jours soient contés, telle était son adage, que nous voulons faire nôtre. Alors les titres des films du Sacre, Les Apatrides volontaires,

 

Genre de mafia, Vivants et nus, By All Means Necessary, Ce que j’ai vu et dit ce jour-la, Apnée, Faille, L’Île Éphémère, La Maison de Mariata, Lettre a la prison, Terre d’un homme, Pologne, France 2007… ne sont pas seulement des références dans un catalogue, mais renvoient à une épopée du quotidien qui est la vraie richesse de nos vies rassemblées.
Film Flamme développe ses activités au contact d’une ville, de son histoire et de ses habitants. Bien sûr, nous connaissons l’appel du large et la plupart d’entre nous viennent des quatre horizons.
Pour nous rencontrer, il suffit de venir frapper à la porte du Polygone Étoilé. Nous constatons toutefois que nombreuses sont les personnes, même habitant Marseille, qui se croient obligées d’envoyer leur CV, si ce n’est un dossier entier, avant de se présenter en chair et en os. Pierre Gurgand n’y est pas venu par quatre chemins. Il a déboulé sur la place avec des musiciens de Longo Mai et deux films – Ciel d’eau et Jules et les siens. C’était à l’occasion de la première ouverture au public du Polygone Étoilé, en décembre 2001. Dans la salle de projection, des chaises étaient alignées en attendant les fauteuils, et le seul mur peint était celui du fond, mais seulement dans les limites d’un grand rectangle correspondant à l’écran de cinéma. Le public était venu nombreux dans le sillage des musiciens. Pierre Gurgand, en installant son univers chez nous comme s’il était chez lui, avait su créer les conditions pour que notre première rencontre avec le public ne fût pas un joli ordonnancement de bonnes intentions. Dans l’effervescence populaire générée par l’événement, nous fûmes débordés de toutes parts. Que les espérances soient dépassées, cela procure une grande félicité. Mais que les intentions soient débordées, cela est autrement précieux. Depuis cette entrée en matière tonitruante, PACA signifie aussi pour nous Pas de Calais, Passage des Caribous, Paradis Caché, Palais des Camisoles, Pays de « Cocagne ».
Jules, dans le film de Pierre Gurgand, raconte qu’il a creusé avec son père, durant leur vie de mineurs, un tunnel qui, s’il avait été en ligne droite, les aurait menés jusqu’en Amérique. Voilà une belle histoire de drôles de marins, et des plus singulières ! Flacky et camarades reprend le flambeau de Jules et les siens, ou plutôt sa petite lampe de mineur. Les rushes proviennent des ateliers de cinéma que Pierre Gurgand et Marie-Jo Aïassa ont menés dans le cadre de l’Institut National d’Éducation Populaire entre Lens, Sallaumines et Liévin de 1976 à 1983. Il revenait à Aaron Sievers, membre du Studio Autonome du Cinéma de RecherchE (Sacre) et proche de Pierre Gurgand, de mener à bien ce projet vertigineux. La fidélité à la mémoire de ce dernier exigeait que Flacky et camarades ne fût pas un film posthume, ni un film hommage, mais une création originale. Aaron Sievers y est si bien parvenu que Flacky et camarades forme maintenant avec Jules et les siens un diptyque monumental à la mesure de l’aventure humaine qu’il doit, non pas célébrer, mais empêcher de tomber dans l’oubli, ce qui est déjà beaucoup. Car l’Histoire avec un grand H ne rime pas toujours avec mémoire. Celle du cinéma ne connaît pas Pierre Gurgand. Celle du vingtième siècle ne connaît ni Jules, ni Flacky, ni leurs camarades.
Inventer l’Histoire dans le creux de ses oublis, c’est le sens que Film flamme donne à ses actions : Le Studio Autonome du Cinéma de Recherche ; « La subtile mémoire des humains du rivages », œuvre collective et anonyme des
Ateliers Cinématographiques Film Flamme ; les projections-débats au Polygone Étoilé. La recherche  inscrite dans le nom du Sacre est celle du temps perdu.

Kiyé Simon Luang, responsable du Sacre

Films


CinéJoliette

Réalisation Collective des enfants et habitants de La Joliette | 2005-2007 | 26' | France

CinéJoliette est réalisé par les enfants et adolescents de notre quartier avec les outils offerts par le Polygone Étoilé : magnétophone Nagra, caméra Super 8, banc de montage vidéo Betacam analogique et régie d’effet, salle de projection. Comme tous les ateliers cinématographiques en pellicule, CinéJoliette expose l’évidence du présent. La série met en résonance les jeux des adolescents dans une cour d’immeuble, avec le débat religieux au coeur d’une famille comorienne, avec des questions posées aux employées de ces métiers qu’on dit « petits », avec la rencontre d’un homme hébergé à l’asile de nuit. Les enfants insufflent à leurs films une énergie vive, dans leurs gestes comme dans leur propos.


Flaky et camarades ou le cheval de fer

Flaky et camarades ou le cheval de fer

Aaron Sievers | 2007 | 90' | France

Film collectif sous la direction de Pierre Gurgand, Marie-Jo Aiassa, Gilles Brunet « Il s’agissait tout d’abord d’extraire la parole des mineurs, d’extraire leur mémoire et la remonter à la lumière. Dans le souffle difficile des voix de silicosés, ce qui persiste avant tout, c’est cette mémoire de Flaczynski, Flament, Jules et Marguerite Grare, les Debarge, le rire de Paul Beaulieu, les femmes de mineurs polonais, le résistant Moreels et les autres syndicalistes dont on ne sait pas les noms. », Aaron Sievers


Jules et les siens

Jules et les siens

| 1979 | 50' | France

Un film de création collective réalisé au cours d’une série de stages de formation au cinéma 16 mm en pays minier. Un hommage aux Mineurs à travers le langage et le poème de l’un des leurs, Jules Grare.


Séances

mercredi 31 octobre 2007 à 18h00

Anis Gras, le lieu de l’autre