Malek Bensmaïl
- 1996
- 26’
Territoire(s) traite de « l’idée de territorialité ». À travers les grandes dates de l’histoire de l’Algérie, le film explore et questionne les espaces d’appartenance politique, religieuse et sociale. Mêlant et confrontant images d’archives, images actuelles et images fiction, ce document propose un regard personnel sur la violence des deux rives de la Méditerranée à travers trois séquences :
L’Algérie et sa violence « archaïque » : violence de la conquête, violence de la colonisation, violence de la décolonisation, violence de l’indépendance, violence politique. L’Occident et sa violence de « l’hypermodernité » : violence de la dissuasion, violence de pacification, violence du consensus, violence de la communication virtuelle. Le terrorisme et sa violence « médiatique » : violence « exportée » et surmédiatisée.
Un documentaire de création qui s’appuie sur un montage complexe et intense articulé par des proverbes populaires algériens et une bande son originale et hybride.
Jacques Berque (1910-1995), décédé le 27 juin 95, traducteur du Coran, professeur au Collège de France pendant un quart de siècle, est l’un des plus grands spécialistes du Monde Arabe et de l’Islam. II nous livrait une analyse fine et juste de l’actualité arabe et islamique. En dépit de la faillite tragique des rapports de l’Islam et l’Occident, Jacques Berque estimait que la reconstitution sur de nouvelles bases demeurait possible.
Contexte :
Il y a confrontation avec un monde marqué par la mondialisation des échanges, les islamistes expriment d’abord une révolte contre l’ordre établi dans les pays issus de l’indépendance. Toutes les idéologies de légitimation, en particulier celles importées par le Nord, comme le libéralisme ou le socialisme, sont révoquées, tenues par les islamistes et le peuple pour discours menteur.
En Algérie, le FIS entreprend une patiente conquête à partir de la société civile, son implantation sociale en profondeur, conjuguée à l’impopularité du pouvoir permet au mouvement islamiste de se constituer en « contre société ».
L’Islam « actuel » est en train de faire le vide autour du système occidental (pays de l’Est y compris) et de pratiquer de temps en temps, par un seul acte ou une seule parole, des brèches dans le système, où les valeurs occidentales s’engouffrent dans le vide. L’Islam n’exerce pas de pression révolutionnaire sur l’Occident mais il se contente simplement de le déstabiliser par cette « agression virale » au nom du principe du mal.
Le terrorisme est le miroir transpolitique du Mal. Les occidentaux n’ont plus la force de dire le mal. Il est dit ailleurs, face au monde entier, dans un rapport de force politique, militaire et économique, que seuls l’Ayatollah Khomeini, Saddam Hussein puis les islamistes en Égypte et en Algérie par exemple, disposent d’une seule arme, immatérielle : le principe du Mal. Ils incarnent la terreur, ce qui pour les occidentaux est inintelligible, puisque le moindre Mal se trouve asphyxié par le fameux « consensus virtuel ».
Le pouvoir n’existe que par cette puissance symbolique de désigner l’Autre, l’Ennemi, l’Enjeu, la Menace, le Mal. L’Occident, à force de laisser rayonner les valeurs positives, est devenu vulnérable à la moindre attaque virale.
L’Occident n’oppose à ce Mal que les « Droits de l’Homme ».
Le territoire est doublement mis au défi. Il y a adéquation entre l’imaginaire ethnique et l’espace, ce qui implique souffrances, génocides… violences, violence des discours, de la production, de la lecture et de la transformation des images médiatiques… Surabondance, confusion et amalgame engendrés par l’information et sa communication.
Ce film dédié à l’orientaliste Jacques Berque pour sa « pensée des deux rives » a obtenu le Loupbar, prix de la meilleure découverte documentaire au festival du nouveau cinéma de Montréal 1996.
