Le Détroit de Gibraltar

Pascal Amel

  • 1995
  • 26’

Essai, vidéopoème…

Depuis quelques années, je songeais à écrire un poème avec des matériaux autres que les mots. Et comme je suis persuadé que l’une des formes les mieux adaptées à l’expression poétique contemporaine est la vidéo, je viens d’en réaliser une à propos d’un site symbolisant de manière exemplaire le passage, l’entre-deux, l’échange, la rencontre de cultures : le Détroit de Gibraltar. Car, c’est sans doute dans les « zones de turbulence », les « points sensibles », que la plupart des choses passent, se passent, peuvent être comme « transportées »…

Il s’agit d’une vidéo entre le document et la fiction, l’essai et la fiction, l’essai et la poésie, l’Europe et l’Afrique, l’Atlantique et la Méditerranée, sur ce qui abolit plus ou moins la frontière, toutes les frontières : les flux, les réseaux, les hommes, les marchandises, le vent, les oiseaux migrateurs, les satellites, les langues, les livres, la musique, les images TV…

C’est également un film sur le passage entre la poésie orale et écrite, le chant et le texte, de celui-ci à l’image (bref, sur les constituants de la vidéo, sur ce qui fait qu’elle est de toute évidence un médium qui, à travers la simultanéité, les rapports d’opposition ou de convergence entre le son, le texte, la voix, l’image, l’écran permet ľémergence d’une intensité poétique). Un éloge de l’hybride, du mélange, du divers, du métissage : un vidéopoème.

Images

Elles sont celles du tournage, de photographies et de documents tirés des archives de la Bibliothèque Générale de Tétouan, au Maroc, et d’une séquence de Belle de jour de Luis Buñuel.

Pour le tournage, on distingue deux types d’images :

  • Les « volées », caméra à l’épaule ou à la main, sans recherche esthétique particulière si ce n’est leur urgence : le « trabendo » de Tétouan, la « route du kif », la frontière entre l’Espagne et le Maroc (Ceuta), les ordures à ciel ouvert près de l’Oued Martil.
  • Les travellings, les panoramiques ou les plans fixes proposant un point de vue plus esthétique.

Son

Toute la bande son est fragmentée, hybride. Elle se constitue des cing langues du Détroit de Gibraltar (espagnol, arabe, berbère, français, anglais) et de musiques liées à cette région : Orchestre Andalou de Tanger avec el Lebrijano, Brian Gysin (écrivain, peintre et compositeur de musique qui vécut à Tanger), les Jajouka (musique sacrée du Rif), Djamel Allam (algérien, chanteur engagé), Mohammed el Barrak (lecteur du Coran), Paco de Lucia (guitariste flamenco), Antonio Molina (chanteur de variété andalou) et llaggi Srifi (musique traditionnelle du Rif) ; du poème El paso de la siguiriya de Felerico Garcia Lorca (lu dans sa version originale) ; et des sons « réels » enregistrés lors du tournage (la rue, le bruit du port et de la mer, les amarres des bateaux, les différentes chaînes de télévision, les conversations à la Bibliothèque Générale de Tétouan…).

Écran, effets spéciaux

Toutes les séquences permettant la fabrication du film (le studio vidéo, les deux monitors utilisés pour le montage, les changements de cassette sonore, le bureau, la machine à écrire, la main qui écrit, la bouche, l’oreille), que l’on peut intituler les conditions de production,  sont en noir et blanc.

Toutes les séquences concernant la nature, le passage de la terre au ciel, de la loi à la grâce (montagnes, mer, vagues, palmiers, meutes de chiens, ciel), sont en surimpression bleue.

La lecture du manifeste sur la poésie dont je suis l’auteur se déroule sur un plan fixe pris de Balyounesh (le point d’Afrique le plus proche de l’Europe, 15 km).

À chaque changement de lieu, le trajet se faisant du nord au sud, et d’ouest en est (Algeciras, Tanger, Balyounesh, Ceuta, Marina Smir, M’Dicq, Martil, Tétouan), l’écran devient noir avec des flux de lumière.

Le passage de la frontière, à Ceuta, est fait d’une succession d’images floues et saccadées.

L’ensemble de ces diverses techniques sont utilisées de manière signifiante afin que le film rende compte d’un déplacement de frontières habituelles de la perception, de l’émotion, de la pensée et de la vision que j’intitule la poésie.

El paso de la siguiriya (le passage de la séguidille)
de Federico García Lorca :

Parmi des papillons noirs, va une fille brune à côté d’un blanc serpent de brouillard.
Terre de lumière, ciel de terre.
Elle est enchaînée au frémissement d’un rythme qui jamais n’arrive ; elle a un cœur d’argent et un poignard dans la main droite. Où vas-tu, séguidille, avec un rythme sans tête ? Quelle lune recueillera ta douleur de chaux et de laurier rose ?
Terre de lumière, ciel de terre.

Diffusion