Vendredi 7 novembre 1997, 20h00

vendredi 7 novembre 1997 à 20h00

Grande salle Hôtel de Ville de Gentilly

Histoires de Famille

Sur les flots bleus de l'Adriatique, présenté par Suzette Glenadel, déléguée générale de Cinéma du Réel.

Une des questions essentielles du cinéma, quand il prétend faire du « Réel » son objet, est de trouver la secrète alchimie de la juste distance. Non point pour répondre d’une hypothétique échelle morale, une éthique patentée : dénonçant le cinéaste-entomologiste, où son inverse le cinéaste-fusionnel. Mais parce que le malaise ne peut que s’instaurer quand la mise en scène d’un sujet (donc sa mise en spectacle, ce qui nous sera donné à voir), rend celui-ci, otage du processus filmique et donc de démonstrations ou de présupposés. Le pouvoir de « l’homme à la caméra » doit savoir se doser, et mieux encore reconnaître, négocier, voire se rendre complice de qui il filme, sans pour autant renoncer à son point de vue. Les deux œuvres présentées au cours de cette soirée, font mieux que respecter ce « contrat filmeur-filmé ». Ces deux films jouent chacun à leur manière leur rôle de « passeur » de vérités singulières en nous les faisant magiquement partager, tout en nous laissant libres de nos sentiments comme de nos interprétations.

Ces considérations rejoignent les propos du cinéaste Denis Gheerbrant (Et la vie, La vie est immense et pleines de dangers) tenus lors d’une rencontre Addoc sur le cinéaste et l’engagement aux derniers États généraux du film documentaire de Lussas en août dernier : « Filmer l’autre, ce n’est pas filmer “le même”, c’est se mettre au risque de l’autre. Un acte de reconnaissance où il s’agit d’essayer de l’aider à formuler ses questions : est-ce que tu acceptes que je filme qui tu es ?… C’est l’acte qui produit le film, de la relation à autrui, une vérité qui advient. Une caméra “en proximité” n’est pas par nature indigne, irrespectueuse, au contraire de moult preuves qui nous en sont données de voir, aujourd’hui. Mais filmer réellement “avec” ses personnages réclame beaucoup d’humilité, d’empathie. Et de temps… plusieurs mois de tournage éclatés pour le premier film et plus de trois ans pour le second… »


Best Boy

Ira Wohl | 1979 | 104' | États-Unis

Ira Wohl filme son cousin Phil, handicapé mental adulte, qui jusqu’à ses cinquante-deux ans, a été complètement protégé du monde par ses parents. Une caméra témoin mais aussi participative qui accompagne le processus d’ouverture d’une chrysalide durant plus de trois ans. Si Best Boy est l’histoire d’une « émancipation » et d’une découverte du monde, tous les acteurs du cercle familial évoluent avec lui…

Ira Wohl a commencé sa carrière de cinéaste au début des années soixante-dix en tant qu’assistant sur le film d’Orson Welles Don Quichotte avant de travailler en télévision et de réaliser plusieurs courts et longs métrages documentaires. Depuis 1990, Ira Wohl est devenu psychothérapeute et réalise des séries documentaires sur les diagnostics psychologiques.

Il réalisera ensuite Best Man : Best Boy et chacun d’entre nous vingt ans après, puis Best Sister.


Sur les flots bleus de I’Adriatique (On the waves of the Adriatic)

Brian McKenzie | 1990 | 120'

Une chronique familiale à huis clos. La maison qui tient lieu de refuge aux membres de la famille est dirigée avec une autorité distante par le père de Graeme, Steven, slovène qui a émigré en Australie à la fin de la seconde guerre mondiale. Graeme et ses deux amis Stephen et Harold, ne sont jamais parvenus à travailler et passent leur temps à récupérer des pièces détachées de véhicules. Pour eux comme pour le reste de la maisonnée, le plus beau des rêves serait de pouvoir conduire une voiture alors même que tous ne savent ni lire ni écrire. Brian McKenzie les rencontre dans une bibliothèque municipale où ils tuent leur ennui…

« J’ai découvert ce film en Australie en septembre 1990 à un moment où nous n’étions pas encore envahis par la médiatisation de la “fracture sociale” et peut-être aujourd’hui ce film aurait-il suscité davantage d’intérêt en France. Pour l’anecdote mais ô combien significative, je venais d’arriver. C’était le premier film que je devais visionner. J’étais encore très peu familiarisée avec l’accent australien, encore moins avec celui, plus difficile, des protagonistes du film, je comprenais un mot sur deux. Je suis restée fascinée pendant deux heures. Et c’est bien la magie du film qui procède de la proximité des personnages et de la complicité qui s’est établie entre Brian le cinéaste, Graeme et ses compères.  C’est un film qui ne s’apitoie pas.  Par la générosité du réalisateur, ce film d’une chronique familiale anodine permet aux personnages de réacquérir la dignité et d’exister avec leurs émois, leurs peines et leurs rêves, même dérisoires. », Suzette Glenadel, déléguée générale de Cinéma du Réel

« Si dans les prochaines années, il doit exister un nouveau cinéma, c’est dans un film comme l’australien On the waves of the Adriatic qu’on en voit les prémices. ll correspond à la définition du genre documentaire mais c’est avant tout un film surprenant et beau devant lequel on se demande souvent comment le réalisateur a pu obtenir cette scène ou cette autre… Les personnages m’ont fait penser aux romans de Steinbeck : des gens qui n’ont que le minimum pour subsister mais qui entretiennent une relation amoureuse avec la vie… », Abbas Kiarostami, auteur de Close-up, Où est la maison de mon ami ?, Au travers des oliviers, membre du jury de Cinéma du Réel 1991. In Libération 19 mars 1991.