Histoire(s)

Hanté par le temps

Pas d’Histoire sans mémoire, mais la mémoire a aussi sa propre histoire. Ses vides et ses pleins. Ses reconstructions et ses substitutions. Ses légendes et ses effacements.

Quand ľune et l’autre se croisent, se télescopent, leurs « vérités et mensonges » s’additionnent, s’amplifient, s’annulent et parfois se révèlent. Elles peuvent aussi faire advenir une autre prise de conscience du monde, rendre possible une autre posture face au réel, plus incertaine, plus complexe. Inscrire le doute dans une pensée dynamique s’abstenant à jamais de conclusion définitive.

On ne peut douter de la « scientificité » de l’Histoire en tant que discipline et méthode. Ne serait-ce que pour le pouvoir de conscience critique auquel elle peut nous faire accéder. Mais on peut et l’on doit regretter que la responsabilité à laquelle elle nous engage, devienne de plus en plus virtuelle malgré nos vigilances.

Le si fameux « devoir de mémoire », devenu catéchisme obligatoire, semble se déliter de manière dérisoire devant notre impuissance à concrétiser dans nos actes, ce qu’il nous apprend, de quoi il nous avertit, ce sur quoi il nous somme d’être en éveil. Ainsi pour la Guerre du Golfe, la paix, maintenant, jamais (?) en Palestine, les « épurations » et « génocides » (Cambodge, Kurdistan, Bosnie, Rwanda, Soudan, Libéria, Congo, Kosovo, Timor..). Une frénésie de « pensées uniques », ethniques, religieuses, idéologiques, économiques qui témoignent de l’incapacité à « penser l’autre », le reconnaître en miroir comme le garant de notre propre humanité.

Le maelstrom de « l’Histoire en direct » nous assoit de plus en plus inconfortablement en spectateurs du monde. Toujours un peu plus exonérés, non d’avoir à “prendre parti » – nous sommes même invités à en saisir l’occasion à chaque minute – mais d’agir, interagir, écouter et non entendre, ressentir et non nous émouvoir. Ainsi, le « Plus jamais ça », contient dans sa proposition, l’aujourd’hui, le demain, sans que nous puissions réellement imaginer quel pouvoir nous aurions d’enrayer certaines mécaniques folles.

Pour nous rendre un peu plus impuissants, existe cette merveille de l’accélération commémorative, qui crée de “l’événement » avec du passé, de “l’à-venir », avant même, toujours plus avant… Nous suspendant dans un présent toujours plus fictif, plus simulé. Que reste-t-il des droits de l’homme célébrés en 89, sinon une esplanade battue par les vents et des manifestations récurrentes qui viennent “l’animer » au milieu des touristes ? D’un monde foot, sacré, ode du métissage, sinon du business et des toujours sans-papiers ? D’une « fièvre sacrée » papale à Paris, à Cuba pourquoi pas… L’Éclipse, le millénarium, gentiment nous distrait. De la mémoire toujours plus anticipée. Des repères temporels toujours plus indistincts. Et une fabrique constante de mythes de “l’être ensemble” aussi illusoires que spectaculaires.

La démultiplication des figures du témoin “kaléidoscopise” la réalité, nous enjoint “d’exister” d’une manière aussi narcissique qu’éphémère et laisse foisonner nos possibilités d’interprétation jusqu’à l’extrême lassitude.

Comme le souligne judicieusement David Le Breton dans une page “Débats” de Libération qu’il consacre à l’Éloge du silence : “Plus la parole prolifère, plus le sens se perd.”.

“En cinéma”, mais ce n’est pas le seul espace de résistance, l’affleurement d’une conscience critique reste permise. Dans cette fabrique de temps différé, de mise en scène, de dispositifs décalés du flux, cette conscience critique, peut trouver son espace, la distanciation, le recul et les facultés d’analyse ; perspectives nécessaires. Ce peut être des images dont il faut « écouter » le frémissement, des paysages de visages suspendus dans l’instant juste. L’incarnation d’un ailleurs autre que le discours. Des paroles qui se « disent” vraiment, par le chuchotement ou par le cri, en confidence ou en conversation. Et dans le temps du documentaire, plus encore, plus souvent.

Nous sommes alors loin de la Leçon d’Histoire qui s’assène à coup de preuves aussi irréfutables qu’invérifiables, quelque soit la valeur des archives et témoignages.

Le cinéma est une mémoire du siècle, un immense champ de lieux de mémoire et de traces, de silhouettes et de fantômes, d’images qui font “archives » sans que l’on les y aient prédestinées. D’instants oubliés, enfouis, sélectionnés dans le vif de la vie, du conflit, par opportunité, volonté ou hasard. Une masse d’icônes et de représentations exponentielle et pourtant partielle, partiale. Avec ses manipulations, ses trous noirs, ses falsifications, ses mises en scène, ses points de vue “choisis » de ce qui est advenu et que nous ne saurions connaître. En tous cas au-delà du point de vue central de notre expérience propre.

Partant toujours d’hypothèses « contraintes » avec des thématiques comme “les territoires de la mémoire » en 1994 ou Histoires de familles en 1997, nous espérons toujours qu’à travers la « partition » que représente une programmation, rien ne se résolve dans une dialectique simpliste. Car comment ne pas se méfier de ce qui croit se circonscrire, de ce qui se propose comme une somme, un achèvement, plus sûr moyen d’accélérer une mort de la pensée.

Les Ecrans Documentaires, de manière récurrente, viennent donc « buter » sur l’Histoire, les « histoire(s) « , le propre très souvent de la démarche documentaire. Le passionnant le plus souvent n’est pas dans le « document”, “’le dossier instruit », le sujet cerné. Mais dans ses marges, ses interstices, la forme et la manière dont elles se disent, se racontent, dont elles jouent, du temps, de l’ellipse, de la virgule, du silence, de la parenthèse, de la digression. Lorsque le film, loin de nous phagocyter, nous absorber, nous capter, nous laisse l’espace, la durée, le souffle où notre pensée, notre réflexion, peut désirer s’inscrire.

Ainsi après avoir abordé le sensible, le sensitif, les réminiscences, l’entre-deux rives du songe et de l’éveillé en croisant des formes relevant du « cinéma du réel » et d’autres de l’art (mais où est la frontière ?) nous avons exploré les croisements de l’intime, de la chronique, et du roman familial dans leur temps ou en différé…

Revenir sur l’Histoire ne pouvait une fois de plus se concevoir qu’en explorant quelques chemins de traverse, quelques pistes en renonçant à bien d’autres, en laissant se cristalliser quelques questions à travers certaines propositions.

Cela devient donc pour quelques jours histoire(s). Des Murs, murmures de Berlin, aux questions sur la trace, sur l’art et la manière de filmer l’effacement, la disparition. C’est une rétrospective en cinq jalons d’un des grands cinéastes, instructeur caustique et engagé de la Mémoire du Siècle, Marcel Ophüls. L’invitation à une nouvelle revue L’image, le monde, qui se donne pour défi de radiographier l’univers d’images-écrans dans lequel nous sommes plongés, « en cinéma” et sous toutes ses formes actuelles. L’occasion de s’interroger sur l’identité, l’appartenance, l’autre, le territoire, à travers la question de” l’algérianité”.

Ce sont des explorations musicales (les Doc’concerts) en résonance et en imaginaire avec des films. Des manières de regarder le paysage, et « l’histoire » d’une aventure de production de quinze ans, carte blanche à Périphérie

Didier Husson