Ouverture du festival

Entretien avec Anna Roussillon (extrait)

Vous avez commencé à filmer avant la révolution. Quel était votre sujet de départ ?

J’ai rencontré Farraj par hasard à l’été 2009, soit bien avant la révolution mais aussi bien avant que l’on imagine qu’un tel ébranlement pouvait arriver. J’étais seule à Louxor. Je travaillais aux repérages et à l’écriture d’un film-essai sur le tourisme de masse, ses rituels, ses questions, ses conflits… J’expérimentais la place du touriste dans ce pays où j’ai grandi, que je connais et dont je parle la langue. Mais je n’arrivais pas à avancer.
J’avais le sentiment de courir au rythme trop effréné des visites touristiques. Et puis un jour d’août 2009, je sors filmer des champs fraîchement irrigués quand un paysan est apparu de derrière un mur éboulé. C’était Farraj. On s’est donc rencontrés, lui la pioche sur l’épaule, moi, la caméra à la main. J’ai tout de suite filmé chez lui, au début, sans idée précise. Je filmais la joie de la rencontre. Puis je suis revenue le voir à l’été 2010, puis en janvier 2011. Lors de ce dernier voyage, avant de rentrer à Paris et à quelques jours du 28 janvier 2011 qui fit basculer tout le pays dans un inconnu politique, j’ai annoncé à Farraj que je voulais faire un film avec lui et sa famille, au village. Un film encore flou et incertain, sur la façon dont on habite ici comme au centre du monde alors que tout au dehors – les touristes qui passent et les bus qui foncent sur la route, les forces économiques et politiques – désigne cet endroit comme en marge de la société.

Avez-vous envisagé de vous rapprocher de l’épicentre de la révolution ?

J’avoue m’être parfois demandé si je devais rester au village, dans ce lieu qui demeurait apparemment immobile alors que tout, au nord, craquait dans un élan révolutionnaire. J’aurais pu partir et expérimenter d’autres façons de filmer la rupture, la lutte et les vies qui basculent dans un inconnu politique. Mais en mars 2011, j’ai décidé de rester. Je savais alors que mon film ne pourrait plus ressembler à ce que je commençais à imaginer. Parce que je ne pouvais pas faire comme s’il ne s’était rien passé. Comme si cette campagne, même lointaine, vivait à l’écart du monde. Parce que ce n’est pas vrai, mais aussi parce que c’était une sorte de devoir, dans mon lien à l’Égypte, d’essayer de rendre compte, de là où j’étais et comme je pouvais de ce que cet immense ébranlement allait produire. Je savais aussi dès ce moment-là que l’on ne verrait pas d’images habituelles de la révolution : les manifestations, les militants, les affrontements avec la police, les chars dans les rues, les corps des martyrs… Parce que ce n’est pas ce qui se passait au village. Ça a d’ailleurs parfois été très dur pour moi d’être au village, apparemment immobile, alors que le Caire et le Nord craquaient de toutes parts. J’avais envie de participer à cela aussi, en tant que personne… Pour le reste, je ne savais pas quelle direction tout cela allait prendre. Cette forme de conversation politique ininterrompue entre Farraj et moi sur la révolution, on l’a trouvée et élaborée ensemble au fur et à mesure.

Le film parle également, tout simplement, du quotidien des habitants de ce village. Cette seconde histoire dans l’histoire est-elle aussi importante pour vous que la première ?

Il y a effectivement deux lignes de récit dans le film. Farraj a les pieds dans la boue de son champ irrigué et la tête dans la télé de la révolution. Ce sont ces deux dimensions ensemble qui m’intéressent, pas l’une indépendamment de l’autre. Pour moi ce que dit Farraj prend du sens par rapport à ce que l’on voit de sa vie et non dans l’absolu. Toutefois, du point de vie de la construction du film et du montage, entremêler ces deux histoires n’a pas été une mince affaire. Le volet politique va à toute vitesse, évolue avec des rebondissements et un suspens propre et il faut le rendre compréhensible pour des spectateurs qui ne sont pas nécessairement au fait de toutes les subtilités de la politique égyptienne de ces trois dernières années ! Le temps de la vie quotidienne en revanche, est beaucoup plus sourd, plus immobile, plus lent. Le contraste entre ces deux temporalités est passionnant mais compliqué à manier.

Publié en mai 2015 dans Tess Magazine et réalisé par Tomas Hudak à Jihlava.

Films


Je suis le peuple

Je suis le peuple

Anna Roussillon | 2015 | 111' | France

Alors que le peuple égyptien se soulève place Tahrir, les villageois des campagnes du sud suivent la révolution sur leurs écrans de télévision. Du renversement de Moubarak à l’élection et la chute de Morsi, le film suit ces bouleversements du point de vue de Farraj, un paysan de la vallée de Louxor. Au fil du quotidien agricole, entre espoirs et déceptions, le changement se fait attendre.


Séances

mercredi 4 novembre 2015 à 20h00

Espace Jean Vilar - salle 1