Odes Maritimes

Les mers et les océans. Matières inépuisables pour l’inconscient et les rêves. Source et matrice de tant de récits et de tant de légendes tapies au cœur de l’enfance…

A l’heure du réchauffement climatique et de ses conséquences néfastes et irrémédiables pour l’environnement en l’absence d’un changement de paradigme, les quatre fragments proposés ici composent une constellation maritime en forme de circumnavigation cinématographique. S’ils sont en filigrane un chant d’amour à cette mer absolue aujourd’hui en péril, ils tracent surtout les contours d’une géographie humaine et sensible, celle des artisans pêcheurs avec ses rites archaïques et ses gestes ancestraux qui ont traversé les temps. Une géographie humaine menacée d’être engloutie par les pratiques prédatrices de la pêche industrielle conjuguées aux effets destructeurs de la marchandisation globalisée. Cette menace est d’autant plus violente qu’elle tend à abolir toute conscience historique au profit d’une gestion immédiate des ressources et des hommes.

Empruntant à une diversité de formes (essai, journal, cinéma direct),de sources et de registres (recours à l’estampe, aux relevés scientifiques, à l’expertise économique, à la cartographie),ces quatre escales nous rappellent combien la (sur)vie des hommes est inextricablement liée à celle des océans. Première escale, Rabo de Peixe, petit village des Açores où le travail artisanal de la mer constitue – pour combien de temps encore ? –,la principale activité économique. Direction ensuite vers la baie de Minamata polluée par les déversements de mercure de la compagnie Chisso. Troisième cap aux confins de la mer des Célèbes où s’éteint dans le plus grand silence la tribu nomade et apatride des Badjao. Fin du voyage à Rotterdam et Hong Kong où les grandes industries portuaires exercent la toute-puissance de la nouvelle économie. Au bout du périple finalement, il s’agit bien d’un même dessein : résister avec nos maigres moyens à l’inacceptable domination des marchés.

Eric Vidal


Entretien avec Joaquim Pinto (extrait)

Les images donnant sa matière à Rabo de Peixe datent d’il y a plus de dix ans. Pourquoi les avoir reprises maintenant ? Qu’était devenu entre-temps le projet initial, et qu’en reste-t-il dans la version actuelle du film ?
Le projet initial a été financé par la télévision portugaise avec l’appui des associations de pêche. Nous étions alors tenus par une contrainte de durée. En 2003, nous avons livré, sur commande, une version de 55 minutes centrée sur les propriétés d’un travail artisanal en voie de disparition. Cette version a été diffusée, mais nous avions gardé le désir de monter une autre version, libre de toute contrainte, qui puisse rendre hommage aux jeunes pêcheurs et à leur combat pour un mode de vie qu’ils célébraient. Dans la version actuelle, nous avons gardé la plupart des séquences de pêche, en les raccourcissant parfois pour faire entendre des moments plus intimes, qui décrivaient autrement nos rapports avec les pêcheurs.

Comment aviez-vous connu ces gens ? L’amitié existait-elle déjà avant le désir de montrer leur travail, ou bien s’est-elle nouée grâce à l’élaboration du film ?

On connaissait les Açores, São Miguel en particulier, depuis longtemps. Au début de nos traitements contre le HIV en 1997, on y allait souvent pour trouver un peu de repos. On avait établi des rapports d’amitié avec les pêcheurs de Rabo de Peixe, mais aussi avec les militants syndicalistes de la pêcherie artisanale, dont Artur, le beau-père de Pedro, était un des porte-paroles. Le désir de montrer leur travail est né de là.

La voix-off est au présent, et le ton général est celui du journal ou de la chronique, faisant défiler les jours sans donner au récit la dimension rétrospective qu’il aurait pu avoir au vu de l’écart temporel entre le tournage et le montage (et au vu, aussi, de la nostalgie qui point en tant d’endroits du film). Pourquoi ce choix d’un présent continu ? Comment avez-vous écrit ce texte, et réparti sa lecture entre vous deux pour arriver à ce très bel entremêlement des voix ?

Avec ce nouveau montage, nous avons voulu conduire à son terme le film que nous avions imaginé en 2000, une fois soustraites les contraintes inhérentes à la commande télévisuelle. Le point de départ du nouveau montage n’a pas été de dresser un bilan (presque quinze ans après le tournage), mais de finir quelque chose qu’on sentait inachevé. Donc nous avons repris l’idée initiale de la voix-off lue à deux, pour y ajouter des éléments qui ne sont pas strictement informatifs, mais qui relèvent de nos réflexions sur une expérience vitale.

Propos recueillis par Gabriel Bortzmeyer, revue Débordements

 


À propos de L’Océan de l’oubli
Le « Film-essai » par Noël Burch

Il y a quarante ans, j’ai peut-être été le premier à lancer le concept du film-essai, dans mon premier livre, Praxis du cinéma. J’étais encore intellectuellement jeune et plutôt apolitique, et cette notion était assez floue dans ma tête. J’établissais une différence entre le film-essai et le documentaire au sens classique du terme, qui est supposé rendre objectivement compte de la réalité ; mes mauvais objets étaient Flaherty, Grierson et les films du GPO anglais (Harry Watt, Basil Wright, etc.)
Le but d’un film-essai était de faire passer des idées ; et c’était aussi d’inventer des formes complexes, des ambiguïtés structurées, et surtout de s’éloigner des normes linéaires du documentaire classique et du cinéma « Hollywoodien » en général.
Il faut noter que la plupart des modèles que j’ai choisi étaient bien plus « à gauche » que moi à cette époque : L’Hôtel des invalides de Franju, Salvatore Giuliano de Rosi, la période centrale de Godard, Dziga Vertov et aussi certaines expérimentations de la télévision Française… L’essentiel de la notion pour moi était le mélange d’approches stylistiques et matérielles ; d’images de fiction se fondant, peut-être imperceptible-ment, avec le cinéma-vérité, des images d’archives, d’autres prises en caméra cachée, etc.
De telles discontinuités étaient censées créer, d’une façon ou d’une autre, la célèbre « distanciation » théorisée et pratiquée par Brecht. C’est en tout cas ce que j’ai commencé à revendiquer après m’être radicalisé en 1968. Mais cette approche, je la vois aujourd’hui dans l’ensemble comme un positionnement moderniste : s’impliquer dans un film (ou une pièce de théâtre, ou un roman) était en soi-même un mauvais objet, une relation « hollywoodienne » entre l’écran et le spectateur. J’étais en train de rationaliser ce qui était en fait une pure préférence esthétique basée sur l’idée gauchiste que la « transparence » de l’artefact de la culture de masse entraînait « l’aliénation » du grand public. Je rejoignais ainsi cette notion néfaste mais toujours à la mode dans certains milieux que la radicalité dans l’art est équivalente à la radicalité politique. Le film-essai à commencé à se répandre dans les années soixante-dix et le début des années quatre-vingt. En France, j’ai eu pour la première fois l’occasion de le mettre en pratique avec André S. Labarthe, Janine Bazin et Jean-André Fieschi pour Cinéastes de notre temps (1966-71) puis à nouveau au milieu des années quatre-vingt avec Une histoire sociale du cinéma en six épisodes pour FR3 et Channel 4. Mais c’était principalement en Angleterre que le film-essai s’est développé, pendant les débuts grisants de Channel 4, et grâce à d’audacieux programmes financés par le Arts Council et le BFI Production Board. J’ai personnellement eu la possibilité de taire trois moyens métrages par ce biais, comme beaucoup d’autres d’ail-leurs, dont plusieurs de mes anciens étudiants du Royal College of Arts (Ed Benett, Anna Ambrose, Phil Mulloy…). Et je me souviens avoir été naïvement irrité lorsque « The Impersonation » que j’avais co-réalisé avec Christopher Mason pour l’Arts Council, a gagné le prix du « meilleur film expérimental » au festival de Melbourne. Pourquoi « expérimental » me demandais-je ? Pour moi, c’était bien la forme que le « documentaire » devait prendre.
Aujourd’hui ce genre de film est plutôt démodé, puisque l’audimat est roi et les spectateurs considérés trop stupides pour comprendre quoi que ce soit d’un tant soit peu complexe…
Et ainsi, L’Océan de l’oubli, qui a été une tentative de continuer cette entreprise inachevée, a été tait à contre-courant. Quand est apparu à Allan et à moi l’idée de faire un film à partir de « Dismal Science » le principal essai de sa Fish Story, duquel j’étais tombé amoureux en en faisant la traduction française, on a tous les deux pensé à faire quelque chose dans cette veine là, mélanger des petites fictions, et même des collages surréalistes, avec des reportages de cinéma-vérité, des images d’archives etc. Ce fut un programme trop ambitieux, pour toutes sortes de raisons pratiques et de frictions autant artistiques qu’idéologiques, au sein d’une co-production complexe.
Je pense que ce qui ressort principalement ici du concept original de film-essai est cette structure quelque peu décousue, assez largement discontinue et souvent digressive.
C’est de toute évidence un film qui force le spectateur à rester alerte, mais il n’est en aucun cas obscur, du moins je l’espère.
Un sujet tel que celui-ci, le fléau de la globalisation et du capitalisme productiviste, même si regardé uniquement dans la limite de ses activités maritimes et celles qui lui sont directement associées, est si vaste que le film ne peut être considéré que comme un échantillon-nage… mais de manière, nous l’espérons, à en suggérer l’ampleur et l’horreur des dégâts ainsi que la logique derrière les mutations en cours… C’est donc un film qui devra être prolongé par d’autres moyens…

Films


Minamata, les victimes et leur monde

Minamata, les victimes et leur monde

Noriaki Tsuchimoto | 1971 | 96' | Japon

Premier film à rendre compte du drame de Minamata. Depuis longtemps, une grosse usine de produits chimiques de la société Chisso est installée dans cette ville située sur l’ile de Kyushu, au sud du Japon. Les premiers cas de la maladie de Minamata sont enregistres en 1956 et de nombreux enfants naissent malformés.


L’Océan de l’oubli

L’Océan de l’oubli

Noel Burch et Allan Sekula | 2012 | 113' | Pays-Bas

Ce film traite de la globalisation et le rôle que la mer y joue – comme l’espace oublié de ces temps modernes. Nous voulons montrer les effets inéluctables de la globalisation comme un pas indispensable dans le développement du capitalisme dans un système économique mondial. Le film fait l’analyse du transport des cargaisons maritimes à travers le monde, dans lequel la mer joue un rôle crucial.


Rabo de Peixe (Le chant d’une île)

Rabo de Peixe (Le chant d’une île)

Joaquim Pinto et Nuno Leonel | 2015 | 103' | Portugal

À l’échelle planétaire, la pêche industrielle épuise les océans. Rabo de Peixe, petit village des Açores où la pêche artisanale a longtemps constitué la principale activité économique, est en difficulté. Pedro, jeune patron de pêche, doit faire face aux périls inhérents à la vie des travailleurs de la mer. Pendant deux années entières, ce film raconte sa détermination, et celle de son équipage, à rester libres.


Walking Under Water

Walking Under Water

Eliza Kubarska | 2014 | 77' | Pologne

Alexan, l’un des derniers plongeurs de l’île de Maboul près de Bornéo. Il enseigne à Sari, son neveu de dix ans, toutes les techniques anciennes de pêche de ses aînés. « Walking under water » présente les anciennes traditions de la tribu et leur lien unique avec l’océan comme un récit magique face aux pressions urgentes et aux problèmes auxquels ils sont confrontés. Alors qu’Alexan refuse d’accepter que le monde de ses ancêtres s’en aille, Sari est déchiré entre son désir d’être un pêcheur comme son oncle et son envie de découvrir le nouveau monde, à commencer par une station balnéaire à proximité.


Séances

jeudi 5 novembre 2015 à 19h30

Espace Jean Vilar - salle 1

vendredi 6 novembre 2015 à 20h00

Espace Jean Vilar - salle 1

dimanche 8 novembre 2015 à 20h00

Espace Jean Vilar - salle 2