Qu’est-ce qu’habiter ? Un immeuble de la Goutte d’Or, un bidonville menacé de destruction, un pays où l’on a jamais vécu ou presque.
Qu’est ce qu’un habitant ? Sur ces questions d’une brûlante actualité, nous avons proposé à trois réalisateurs de frotter leur propre travail les uns avec les autres.
Atlas, autour d’un film en cours
Depuis une quinzaine d’années, j’alterne la réalisation de films personnels documentant des territoires étrangement habités (lieux de vies et passages de sans-papiers ou de migrants, quartiers en restructurations urbaine) avec des formes de pratiques cinématographiques d’ateliers, financées par des « politiques de la ville » en demande de participations habitantes.
Depuis deux ans, je suis accueilli par L’Abominable, laboratoire cinématographique partagé, installé à La Courneuve en Seine-Saint-Denis, dans une portion vouée à démolition de la Cité des 4000. J’y travaille à la réalisation d’un film sur le devenir habitant, qui, en partant de la collecte de récits oraux, cherche à retisser ce qui cohabite et fait cité dans le recoupement d’expériences passées et présentes du logement en banlieue.
Ces récits forment une histoire intime tout autant que collective, celle de la vie des Grands Ensembles, mais aussi de leurs entours, parcours d’habitants des bidonvilles d’hier et d’aujourd’hui, des cités de transit ou des foyers. En prenant le temps de faire de nombreuses rencontres, sans caméra, de me plonger dans des fonds d’archives, d’écrire un film à partir des mots des uns et des autres, d’organiser des débats publics, ou de réaliser et distribuer un journal rendant compte de ces recherches, je souhaite déplacer un peu conjointement la production du cinéma, l’apparition de la parole et certaines formes de représentations ou de participations attendues.
Pour évoquer ce parcours de cinéma, j’ai souhaité agencer quelques éléments fragmentaires. Deux extraits du long-métrage Les Hommes debout, tourné en 2009 à Lyon, dans le quartier industriel de Gerland, alors en pleine restructuration urbaine, retracent l’origine du travail que je mène actuellement à La Courneuve sur la réécriture et l’interprétation de récits de vie. Planches, clous, marteaux, court film réalisé en 2015 sur support argentique, comme une esquisse du long-métrage à venir, cartographie la destruction actuelle des bidonvilles, hantée par l’histoire de ceux qui ont vécu dans les mêmes conditions et dans les mêmes espaces, au cours du siècle précédent.
Enfin, j’ai souhaité convoquer le parcours du cinéaste Pedro Costa, comme un écho, au travers du court film Tarrafal. Il est de ceux qui aujourd’hui tentent de fabriquer du cinéma autour de ces questions, en tenant fermement l’équilibre de l’investigation documentaire et d’un cinéma « habité » au sens premier. Par les lieux, les corps et les mots, présences et absences, des hommes et femmes, auprès de qui son travail évolue depuis une quinzaine d’années. Ceux des habitants de l’ancien quartier auto-construit de Fonthainas, situé en banlieue de Lisbonne, qui depuis ont été relogés dans des immeubles, alors que les films de Costa accompagnent toujours plus loin leurs échappées dans les trouées du territoire et de la mémoire.
Jérémy Gravayat
La Mort du dieu serpent vu par Alexandra Galitzine-Loumpet
Le film commence par le récit haché d’une jeune femme – un débit de mitraillette, des gestes désorientés. Une stupeur qui prend la caméra à témoin. Il est question d’une bagarre, d’une malchance, d’un différend entre filles un jour d’ennui à Paris et d’une sanction foudroyante : le renvoi au Sénégal. D’un basculement dont on pressent le caractère irréversible, quelle que puisse en être l’issue. Un mot caractérise ce dont Koumba fait l’expérience : l’exil. Koumba n’est pas une immigrée (c’est l’histoire de ses parents), ni une migrante (n’étant pas vraiment partie, elle n’arrive pas à arriver) ; ni à proprement parler une déracinée (sinon à penser les éventuelles racines vers le haut, vers les attachements et les imaginaires).
Exilée donc dans le sens ancien du terme, celui de bannissement, et dans son sens le plus contemporain, celui d’une discontinuité entre plusieurs mondes ; mais aussi exilée à plusieurs titres, de corps et d’esprit, dans un nulle part qui la place d’emblée au bord de la déraison. Koumba souffre moins de son « identité » – elle se sent de France –, que d’un tourment de l’origine, une assignation à résidence au nom d’un hypothétique lien de sang – cercle de craie contre lequel elle bute, elle et son fils né là. Son altérité est double, par son comportement différent et par cette maladie du refus qui ne lui laisse d’autre voix que celle de sa révolte et de ses invectives, de sa parole incontrôlable et de son accent singulier, langages d’exil qui répercutent en écho ceux d’autres vaincus de l’histoire. Koumba, figure pathétique et tragique, petite sœur indocile d’lphigénie sacrifiée pour d’improbables batailles.
Aussi Koumba nous hante comme elle hante l’impuissance de son père, frappé d’aphasie, les conseils inutiles de sa mère, l’embarras de ses sœurs, comme elle devrait hanter le dispositif rhétorique de la mobilité et de la globalisation. Que faire de ce destin immobilisé, de ce présent empêché – vécu au passé ? La pousser à espérer est périlleux, l’engager à se résigner est faire fi de l’histoire et de cette notion si complexe, l’appartenance. Il me semble que c’est le mérite de Damien Froidevaux que de rendre compte et de Koumba et de lui face à elle. Tour à tour convoquée ou révoquée, tolérée ou insistante, sa présence saisit l’extrême violence d’une situation que l’on pourrait résumer ainsi : Koumba, d’ailleurs elle est d’ici.
Films
47 rue de la goutte d’or
Nina Almberg et Simon Pochet | 2015 | 58' | France
« Nous sommes en l’an 2025. Paris, quartier de la Goutte d’or. Un silence lourd, entrecoupé par le passage de rares camions. Beaucoup de rideaux sont fermés, à vendre, à louer. Les rares piétons glissent, silencieux… »
Les Hommes debout
Jérémy Gravayat | 2010 | 75' | France
Traverser les ruines de l’usine, se souvenir des gestes répétés. Entendre les voix des ouvriers rassemblés dans la cour et le silence des machines arrêtées. Parcourir la ville dans la boue des chantiers, partir à la recherche d’un travail. Frapper la pierre et la brique, regarder les choses lentement s’effondrer. Repérer les lieux, s’y introduire, changer les serrures et raccorder l’électricité. Se rassembler dans la nuit, allumer un feu, construire de nouveaux abris. Raconter toujours la même histoire : celle qui fait tenir les hommes debout.
La Mort du dieu serpent
Damien Froidevaux | 2014 | 91' | France
Suite à une bagarre qui tourne mal, Koumba, vingt ans, est expulsée au Sénégal. Arrivée en France en bas âge, l’adolescente agitée se retrouve, en 48 heures, dans un village perdu dans la brousse, loin de sa famille et de sa vie à Paris. Récit de cinq ans d’exil : du fait divers à l’épopée tragique.
Planches, clous, marteaux
Jérémy Gravayat | 2014 | 12' | France
Où l’on construit, détruit, reconstruit, des abris… Sur le chemin d’un film bien plus long, autour de quelques fragments d’une histoire de l’habitat social et précaire à La Courneuve en Seine-Saint-Denis, nous enregistrons des récits, consultons des archives, tournons des images, recherchons des lieux, confectionnons un journal, une forme d’Atlas. » (Jérémy Gravayat)« Où l’on construit, détruit, reconstruit, des abris… Sur le chemin d’un film bien plus long, autour de quelques fragments d’une histoire de l’habitat social et précaire à La Courneuve en Seine-Saint-Denis, nous enregistrons des récits, consultons des archives, tournons des images, recherchons des lieux, confectionnons un journal, une forme d’Atlas.
Tarrafal
Pedro Costa | 2007 | 15' | Portugal
Tarrafal : territoire de l’île de Santiago au Cap-Vert où en 1936, le Portugal a créé une colonie pénale pour les prisonniers politiques. Cette colonie était connue sous le nom de « camp de la mort lente ».
Séances
vendredi 6 novembre 2015 à 10h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- 47 rue de la goutte d’or
Nina Almberg et Simon Pochet | 2015 | 58’ | France
vendredi 6 novembre 2015 à 13h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Les Hommes debout
Jérémy Gravayat | 2010 | 75’ | France - Tarrafal
Pedro Costa | 2007 | 15’ | Portugal - Planches, clous, marteaux
Jérémy Gravayat | 2014 | 12’ | France
vendredi 6 novembre 2015 à 17h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- La Mort du dieu serpent
Damien Froidevaux | 2014 | 91’ | France
