Une nouvelle revue, pourquoi ?
Les images nous sont désormais accessibles à domicile, en tous formats, sur tous supports comme on s’abonne à l’eau, au gaz et à l’électricité. Jour après jour, l’audiovisuel devient un instrument d’intégration dans un marché unique des modes de vie et des comportements. Et jamais le décalage entre ce que par commodité nous appellerons le monde réel et le monde représenté n’a atteint une tension si extrême.
Cependant, le modèle de la presse cinématographique de plus ou moins large audience, exclusivement centrée sur la critique des films qui sortent, est resté pratiquement inchangé depuis 1950. Et l’écart devient de plus en plus flagrant entre, d’un côté, des revues de cinéma qui donnent le sentiment d’envisager les images indépendamment du monde qui les suscite, et, de l’autre, des revues d’analyse de l’état du monde qui paraissent à peine considérer les images qu’il produit.
C’est pourquoi il y a urgence à inventer un espace d’analyse inédit qui embrasserait l’ensemble des images en mouvement : le cinéma, certes, mais aussi la télévision, la vidéo et les « nouvelles images » . Une revue qui aurait charge de lier l’image et le monde, toutes les images en mouvement à tout le sort du monde. Une revue où la réflexion sur l’image serait le lieu prioritaire d’une riposte pour tous ceux qui veulent s’opposer à la marche du monde comme il va.
Un tel lieu ne peut qu’être une revue de cinéma. Partir, enregistrer au plus loin comme au plus proche pour d’autres gestes, d’autres corps, d’autres savoirs, puis revenir pour les transmettre à ceux qui ne sont pas partis, comme la promesse d’un autre monde enfin à leur portée, telle est en effet l’origine première du cinéma art travaillé par la question du lien et de la communauté, où la connaissance durable est souvent le fruit d’une mise en mouvement.
Une revue en cinéma, qu’est-ce à dire ?
L’image, le monde ne sera donc pas une revue de critique au sens classique du terme, où l’on rend compte de l’actualité cinématographique du mois. Ses priorités sont ailleurs : informer sur l’ensemble des images en mouvement, réfléchir en termes d’esthétique à leurs mutations, les restituer dans le contexte global de la mondialisation, mettre en perspective de manière accessible les grands enjeux audiovisuels de notre époque, accompagner dans leur travail les cinéastes et les concepteurs d’images nouvelles. Faire en sorte que l’analyse des images devienne un outil essentiel permettant à chacun de peser sur les enjeux du temps.
En un mot, L’image, le monde sera une revue en cinéma, comme on dit une revue en français écrite et pensée d’un point de vue de cinéma par ceux qui l’inventent, l’expérimentent, le perpétuent, le transmettent. Regard inédit sur le monde envisagé du point de vue des créateurs d’images, croisement des connaissances fondé sur l’interdisciplinarité, information et travail de fond : dans L’image, le monde, des réalisateurs parlent de leur pays depuis leur point de vue d’artistes. Des cinéastes et des photographes voyagent « en cinéma » et rapportent ce qu’il voient, éclairent la face cachée des événements qu’évoquent les médias. Des urbanistes et des physiciens dialoguent avec des cinéastes du monde entier, des philosophes et des écrivains parlent des images qui les ont marqués, des démographes et des scientifiques parlent du rôle croissant de l’image dans leur métier. Des artistes parlent concrètement de leur travail, au plus près de la création, et des critiques prolongent leur questionnement dans le but de réfléchir ensemble aux principales tendances et préoccupations artistiques du moment.
Une revue sur deux supports
Revue à lire, L’image, le monde est aussi une revue à voir. Sa principale originalité est de joindre au support écrit un volet filmé sous la forme d’une cassette qui accompagnera la publication dès le premier numéro. Conçue comme un véritable programme, en complémentarité avec le sommaire écrit, on y trouvera des créations inédites spécialement tournées pour la revue, mais aussi des films déjà existants et privés d’une réelle diffusion, des séquences d’actualité tournées par des cinéastes documentaires, des correspondances filmées, des journaux de voyage, des entretiens, des documents visuels en relation avec les articles du numéro.
Une revue à vivre
Revue à lire et à voir, L’image, le monde est enfin une revue à vivre.
Forte d’un cercle de correspondants répartis dans trente-cinq pays, elle s’appuie sur un réseau informel de lieux de diffusion – salles de cinéma, festivals et autres, situés principalement en province – dont le dynamisme et l’énergie déployée pour faire connaître un cinéma exigeant reste largement ignoré des grands médias.
Ce réseau, nous l’avons beaucoup parcouru depuis trois ans. La demande y est grande d’une revue fédératrice qui, outil de travail et caisse de résonance, ferait remonter dans ses pages ce qui s’y pense, s’y exprime et s’y vit. Et nous reviendra d’inaugurer sous la forme d’un supplément à vocation informative, un espace éditorial inventif où l’on rendra compte en toute indépendance de ses activités, où de véritables textes informatifs précéderont ses manifestations les plus significatives, où l’on reviendra après coup sur ses apports les plus déterminants, Où un agenda sélectif et commenté, plus proche des rendez-vous amicaux que des guides culturels banalisés, redonnera envie de se déplacer et de se rencontrer.
Cette dynamique d’animation est d’autant plus essentielle que L’image, le monde doit à ses lecteurs d’être un peu plus qu’une revue : d’abord un lieu de vie, dont l’existence provoque un appel d’air, à rebours des pesanteurs et des résignations d’aujourd’hui.
L’image, le monde
- Direction : Patrick Leboutte et Carmelo Virone
- Rédacteur en chef adjoint : Laurent Roth
- Comité de rédaction : Bernard Benoliel, Alain Bergala, Mathieu Dansel, Thierry Horguelin, Anne Jaffrennou, Christian Janicot, Frédéric Sabouraud, Bruno Tacheis.
- Avec la complicité de Jean-Louis Comolli, Jean-Pierre Daniel, Luc et Jean-Pierre Dardenne, Carole Desbarats, Pierre Gabaston, Denis Gheerbrant, Robert Kramer, Serge Le Péron, Nicolas Philibert.
- Direction artistique : Vincent Fortemps et Pierre Huyghe Baerts
- Mise en pages : Claude Bouché, Drôles de Trames
Films
D’une rive à l’autre
Marie Colonna | 1999 | 57'
C’est l’histoire d’une jeune femme née et ayant vécu en Algérie après l’indépendance, fille de pieds-noirs naturalisés algériens, qui, « perturbée » par le retournement historique que représente l’exil actuel de ses parents en France, décide de revisiter leur histoire.
Elle le fait en interrogeant son père et sa mère, ses frères mais aussi certaines personnes qui ont été proches de ses parents à des moments cruciaux de l’histoire algérienne et qui ont emprunté d’autres itinéraires.
À travers le prisme minuscule d’un noyau familial, on entre-percevra certains je(ux) de cette union charnelle et sans espoir qui liât l’Algérie à la France ; union conflictuelle, passionnelle, ambivalente, qui ne cesse de résonner de chaque côté de la Méditerranée.
Une histoire d’exil singulier mais également une simple histoire de famille comme celle de tout un chacun.
Les Oliviers de la justice
Jean Pélégri et James Blue | 1962 | 81'
« La représentation de la guerre d’Algérie a toujours fait problème aux cinéastes français. Les films de cette période, en particulier, frappent d’abord par leur vision simplifiée du conflit, souvent présenté comme un conflit classique opposant deux camps trop bien identifiés : d’un côté le FLN, de l’autre l’armée française (les appelés du contingent sont au centre de nombreuses œuvres signées par la Nouvelle Vague : Cavalier, Demy, Godard, Rozier, Varda). Ces films évacuent des images tous ceux que l’on n’évoque jamais ; réfugiés, algériens, pieds noirs, harkis, membres du Parti Communiste Algérien parqués dans des camps.
Les Oliviers de la Justice échappe à ce manichéisme. Sa force est de ne rien schématiser mais au contraire de tout complexifier, ménageant une place aux multiples figures de l’autre que les événements font apparaître, leur offrant à tous la dignité de plans de cinéma où faire entendre leur voix. Voilà sans doute ce qui rendit ce film irrécupérable et totalement incapable d’être exploité politiquement. Voilà sans doute ce qui déplut, la raison de sa condamnation à moisir dans un trou de l’histoire du cinéma français d’où il émerge aujourd’hui, l’explication d’une censure télévisée qui dure depuis 1965. »
Patrick Leboutte, Festival Filmer à tous prix, Bruxelles 1998
Séances
mardi 26 octobre 1999 à 14h00
Espace Jean Vilar
Présentation de la nouvelle revue en cinéma : L’image, le monde par Patrick Leboutte Comment se définit l'appartenance, l'identité, l'attachement à un territoire, « l'Algérianité ». À quarante ans de distance, deux films interrogent les relations paradoxales des « français » à la terre algérienne.
- Les Oliviers de la justice
Jean Pélégri et James Blue | 1962 | 81’ - D’une rive à l’autre
Marie Colonna | 1999 | 57’

