Samedi 18 novembre 2000, 14h00

samedi 18 novembre 2000 à 14h00

Espace Jean Vilar - salle 2

Ateliers / rencontres

Atelier Addoc

Entendre les voix, écouter la parole

Nouveau rendez-vous, pour la seconde année consécutive, avec l’un des ateliers de réflexion de l’association des cinéastes documentaristes.

Après La dernière trace, filmer les lieux de mémoire l’an passé, Entendre les voix, écouter la parole poursuit la réflexion amorcée par l’atelier Les Voix, la voix lors d’un débat au Cinéma du Réel 2000.

Nous proposons ici, en guise d’apéritif au débat Addoc, un échantillon de voix et de questions, un bouquet de paroles éparses. De quelles voix est-il question ? Et quelle est cette parole ? Oui, nous pensons d’abord à la place des voix dans le film documentaire, aux fonctions de la voix. Voix in, voix off, voix captées ou voix libres, voix qui dit « je », la voix de l’Autre… parole autorisée, parole critique ou subversive, parole « sauvage ». Nous évoquerons la force des témoignages, la puissance de la parole, l’intelligence du discours ; oui, mais aussi cette voix qui raconte un rêve et la voix du chant qui résonne, émotion au-delà du raisonnement.

« …Laisser résonner la parole d’un autre, implique nécessairement le suspens de tout raisonnement. Les modulations de la voix font vibrer la caisse résonnante de notre corps de manière unique et spécifique pour chaque être rencontré : nous reconnaissons les gens à leur voix. Elle nous indique, souvent sans que nous le sachions, comme dans un court-circuit de la conscience, la manière d’être de chacun », Denis Vasse, L’ombilic et la voix

Danielle Jaeggi, qui cite ce texte, ajoute : « Ce que dit le psychanalyste Denis Vasse de la voix, me parle aussi bien en tant qu’être humain qu’en tant que cinéaste. En effet la voix de quelqu’un ne se résume pas ; elle n’est ni son timbre, ni son sexe, ni son accent, ni son rythme, ni son humeur, ni son origine sociale, ni son message, ni son ton : elle est tout cela à la fois et encore plus. Et c’est ce « plus », qui ouvre à l’irréductibilité de chacun, auquel je suis sensible. »

Pour mieux placer les voix du film, écoutons aussi ailleurs, ces voix qui murmurent, qui chantent, qui hurlent, qui vous pénètrent… Voix d’Antonin Artaud, la voix du prophète Osée.

Comment la voix rapproche et comment elle divise ? Voix du commentaire qui domine les images. La voix de son maître. Voix et handicap. Qui est le thérapeute de la voix ?

Quel statut a la voix du réalisateur ?

Présence « hors champs » : le réalisateur qui filme et dialogue en direct avec ses interlocuteurs. Exemples de Johan van der Keuken et de Denis Gheerbrant. Personnage qui, dans l’enquête documentaire, porte la voix du réalisateur (et la sienne propre).

Exemples de Robert Kramer et d’Abraham Ségal.

Échanges autour de films en chantier.

Nous prenons le risque de montrer des rushes de films en cours de réalisation en souhaitant que la diversité et la singularité de ces expériences incite à un débat ouvert et créatif. Extraits des rushes : Le voyage à la mer de Denis Gheerbrant, Le rêve à l’œuvre d’Abraham Ségal, Un drôle de Zouave à l’Alma (ou Temps mort) de Laurent Canches et Luc Verdier-Korbel. Le texte qui suit donne un bon aperçu de la démarche de ce dernier film à deux voix.

La nécessité et le hasard : le travail autour de la voix

Réflexions sur une approche « sonore » particulière.

Par Laurent Canches et Luc Verdier-Korbel, auteurs, protagonistes et cadreurs du film Un drôle de Zouave à l’Alma (ou Temps mort).

La nécessité face au désir d’images

Ayant construit notre récit áutour d’un oubli, d’une disparition (celle d’un cafetier à Paris en 1900, photographe-amateur devenu le premier photographe d’Auguste Rodin et ensuite un galeriste et un photographe obsessionnel de toute peinture de son époque – Eugène Druet), notre parti-pris visuel a consisté à s’installer dans la nuit, et exclusivement de nuit, pour arpenter la ville et les endroits où subsiste la mémoire de son passage et de son incroyable collection de milliers de plaques de verre photographiques. Paris et ses rues vides de tout mouvement (ni voitures, ni passants), Arles, Meudon ou l’intérieur de grands Musées (Orsay, Rodin, Musée d’Art Moderne, etc.) constituent pour nous cinéastes, comme autant de décors de cinéma, et cela nous a conduit rapidement à nous interroger sur le registre sonore correspondant à nos images, sur la représentation des espaces sonores et visuels qui existent habituellement dans le cinéma (documentaire et fiction). La volonté de raconter des pans de cette histoire nous a entraîné à adopter une tonalité particulière pour nos deux voix, dans le registre du murmure, de propos quasi clandestins, correspondant à notre intrusion dans ce l’on appelle le Monde et l’Histoire de l’Art, et où notre cafetier a croisé nombre d’artistes et d’œuvres, tels Matisse, Rodin, Gauguin, Van Gogh, Maillol, les peintres fauves et nabis, etc. jusqu’à Gide et Apollinaire.

Dispositif de base et ajustements

Celui de nous deux qui prenait la caméra et cadrait, avait, de plus, un micro-cravate branché en permanence le temps de chaque prise, ce qui lui permettait d’une part, de rentrer par la voix, en temps réel dans l’image même qu’il fabriquait, comme une « voix off live », et d’autre part de répondre ou ponctuer les interventions de l’autre protagoniste, présent à l’image (parfois hors champs).

L’autre caractéristique de notre premier dispositif sonore était la présence d’un deuxième micro, fixé sur la caméra, directionnel, afin d’entendre les propos de celui qui ne filmait pas. Et ce, avec la volonté de bâtir une forme d’interaction entre nous deux, mais pas de manière systématique : il ne s’agit en aucune manière d’un dialogue prédéterminé. […]

Au hasard d’une rencontre, l’émergence d’un espace sonore singulier pour nos deux voix

En assumant définitivement notre choix d’être tous les deux protagonistes et donc présents à l’image, le parti-pris sonore s’est affirmé et a été nourri par la participation d’un ingénieur du son, Laurent Lafran, nous proposant alors le dispositif le plus cohérent et le plus approprié à nos déambulations et à notre désir d’images.

Cette volonté de rompre avec les représentations sonores classiques servent là le désir de faire exister le monde intérieur, mental des deux protagonistes, et ce, de manière « live », à chacune des prises que nous faisions.

Cela nous permet de créer dès lors un espace sonore très singulier pour un film documentaire, mais qui, à nos yeux, ne se fonde que sur une double nécessité : d’une part, être tous les deux en interaction visuelle et sonore (soit pour l’un de pure écoute – soit par un dialogue entre les deux), et d’autre part d’être dans le regard de l’autre, par une présence à tour de rôle dans l’image.

Cette relation entre nous deux, protagonistes, devait être avant tout jubilatoire, proche de l’univers mental que nous fabriquions. Cette jubilation, ce plaisir de faire nous a fait découvrir que des contraintes liées à la technique se sont révélées capables de nous rapprocher de certaines de nos intentions et intuitions artistiques de départ.

Débat préparé et animé par l’atelier de réflexion sur « La Voix – Les Voix » de l’Association des Cinéastes Documentaristes (Addoc).

Parmi les intervenants dans ce débat : Juliette Andrea (comédienne), Denis Gheerbrant, Laurent Lafran (ingénieur du son), Diane Maroger, Laurent Canches et Luc Verdier-Korbel, Joële Van Effenterre, Abraham Ségal.


Addoc

Association des Cinéastes Documentaristes

Addoc est une association groupant plus d’une centaine de cinéastes qui font du cinéma documentaire : surtout des réalisateurs, mais aussi quelques techniciens liés à ces films – chefs-monteurs(euses) et chefs-opérateurs. Il s’agit de gens fortement impliqués dans la fabrication artistique des films documentaires, mais sans exclusive de genre, de format, ni de durée : films pour la télévision (courts ou longs) et longs métrages cinéma.

Les membres de Addoc sont davantage associés par un commun désir documentaire que par le contenu de leurs films, au demeurant fort différents. Addoc n’est pas une école de pensée ni un syndicat – quoique son terrain d’intervention soit assez large puisque l’association essaie d’une part, d’un point de vue pratique, de mener des batailles sur les conditions de fabrication des films ; et s’emploie d’autre part, à développer des réflexions théoriques, notamment sur des questions éthiques ou esthétiques.

Addoc est une association qui regroupe des énergies et met en partage des intérêts communs.

Elle permet d’organiser des rencontres entre cinéastes pratiquant le documentaire. Elle offre l’occasion d’initier avec d’autres – notamment avec le public – une série de réflexions, et de projections/débats comme celle organisée ici, dans le cadre des Écrans documentaires.


Publications

Addoc édite ses différents débats menés dans les festivals documentaires : « Les Écrans documentaires » à Gentilly, « Cinéma du Réel » à Paris, « Vue sur les Docs » à Marseille, « États Généraux du Documentaire » de Lussas, « Biennale du Film d’Art » à Paris etc. Cinq débats ont été édités récemment, et sont disponibles au public :

  • Comment peut-on anticiper le réel ?
  • La part du style
  • Le droit à l’image (du filmeur et du filmé)
  • Comment filmer l’art ?
  • La dernière trace, filmer les lieux de mémoire

Les écrans documentaires et Addoc ont présenté lors du 14e festival de Gentilly et du Val-de-Marne, le débat « La dernière trace, filmer les lieux de mémoire ».

Débat public avec : Pierre Beuchot, Robert Bober, Edgardo Cozarinsky, Philippe Petit, Henry Rousso, ainsi que François Cailla, Laure Delesalle, Jean Lassave, Nicolas Stern.