Observatoire des films d’ateliers

3e édition

Singuliers, ces films d’ateliers nous reconduisent vers les origines du cinéma, point de connexion magnifique entre les hommes et le monde. Ce sont des films qui portent l’expérience de leur fabrication. Des films capables de brouiller les traces de l’auteur pour privilégier une mise en commun d’expériences. Des films qui révèlent la fragilité des premiers pas vers l’acte de création d’un regard, le passage délicat du dire à soi qui bouleverse, à sa représentation, le dire à l’autre qui questionne. Chacun de nous, apprenti ou cinéaste, est porteur d’un monde qui dessine tous les possibles d’une construction commune. Nous prendrons le temps de regarder ces films et de partager les questionnements dont ils sont porteurs.

Anne Toussaint


Correspondances filmées. Le cinéma ouvre un champ extraordinaire de découverte et d’exploration, il est l’art des rapports humains. La souplesse et la précision des outils numériques permettent l’interaction entre l’image et le son, la possibilité de travailler en temps réel, la proximité avec les gens… Il est plus facile aujourd’hui, avec ces petites caméras, « d’entrer » dans la vie quotidienne, intime, des personnes que l’on filme.
Dans le cadre des actions du département Cinéma et Images du Volcan Scène nationale du Havre, des ateliers « correspondances filmées » sur le thème Ce qui fait battre votre cœur ont été mis en place avec des enfants, des adolescents, des adultes bénéficiaires du RMI ou membres d’associations de quartier… Chaque atelier est supervisé par un professionnel du cinéma. Le principe : réaliser un film, soit une carte postale (moins de trois minutes), soit une lettre filmée (moins de quinze minutes) qui s’adresse à une personne ou à un groupe ; la réponse se fait dans les mêmes conditions de production.
Quelques objectifs de départ m’ont guidée : la parole et sa transmission : ne pas tomber dans le « mirage » de la technologie, mais travailler de manière exigeante en évitant les stéréotypes.
Le point de vue, le cadre, le plan, la forme sont déterminants dans le processus.
L’esthétique du film se développe toujours au sein d’une équipe dans un dialogue constant, ce qui permet une grande diversité et richesse dans les productions.
Avant d’engager un travail filmique, il importe de se poser les questions d’éthique : comment travailler avec des enfants, des groupes constitués ? Quelles images tourner ? Que fait-on de ces images ? Je propose, pour ce dispositif, un espace à la fois précis et ouvert où chacun est libre de raconter ce qu’il souhaite à l’intérieur d’un cadre technique et financier. Le processus de création de ces films est très rigoureux, la préparation s’échelonne parfois sur plusieurs mois.Aiguiser les regards par le visionnement de grands films en salle, aborder avec l’intervenant, toutes les questions (y compris économiques), apprendre à choisir, à dire « je » dans un groupe, sont les étapes indispensables de la réalisation de ces films.Parce que les choix techniques sont nombreux, les questions de sens, la réflexion sur la forme et le fond, sur lé rapport sensible entre l’image et le son, sont au cœur de la production de ces correspondances filmées.
Pour que chaque « auteur » puisse trouver sa méthode en toute liberté, la constitution de l’équipe d’accompagnement est très importante.
Ainsi des réunions de réflexion et d’évaluation sont nombreuses et régulières.
Elles sont parfois ouvertes à des professionnels que ces questions intéressent : pédagogues, chercheurs, réalisateurs, producteurs, chefs opérateurs, ingénieurs du son…
Les lettres et cartes postales filmées produites par le département Cinéma et Images du Volcan témoignent toujours d’une aventure cinématographique et humaine particulière qui s’inscrit dans un projet global et cohérent. Le travail expérimental que nous proposons doit être reçu comme une ouverture à l’art cinématographique, une réflexion sur les images d’aujourd’hui.
La sensibilité, la curiosité, la ténacité des personnes qui filment nous donnent envie de continuer.
Pour le pérenniser, pour l’approfondir, nous cherchons des partenaires financiers (mécènes, chaînes de télévision éducatives ou internationales…) car les auteurs de ces cartes postales et lettres filmées attendent des réponses cinématographiques à leurs courts métrages.
Ce cinéma-là, qui parle du monde de manière si singulière et si simple, trouvera bientôt, nous l’espérons, sa place sur les écrans, petits et grands.

Ginette Dislaire


Du muet au parlant, la lettre est toujours apparue comme un objet privilégié du cinéma. Nombre de cinéastes d’avant les années trente ont ainsi utilisé cet objet d’échange et d’écriture afin d’éviter les conventions de l’intertitre tout en faisant passer un maximum d’informations permettant d’accélérer et de dynamiser leur récit. On observe aujourd’hui encore une véritable permanence dans l’utilisation des lettres au sein du cinéma parlant de fiction et il suffit pour s’en convaincre de voir les productions récentes de Hou Hsiao-hsien (Three Times), Arnaud Desplechin (Rois et reine) ou encore Clint Eastwood (Lettres d’Iwo Jima).
Avec l’apparition de la voix, la lettre a changé de nature cinématographique et ne s’est plus cantonnée au plan d’insert renseignant le spectateur, elle a permis de lier les épistoliers entre eux, certes, mais également différents espaces et différentes temporalités filmiques. Le territoire des morts est parfois entré dans celui des vivants (que l’on pense à la voix de Lisa dans Lettre d’une inconnue de Max Ophuls) et le passé a souvent été réactivé grâce à une lecture de lettre.
Le cinéma parlant a également permis de faire éclore une forme spécifique d’écriture de soi liée à la lettre : le film épistolaire. Liant intériorité et extériorité, intimité et diffusion publique, le « film épistolaire » met en place une adresse, une narration et une signature, structure spécifiquement épistolaire au sein de laquelle la voix off dit un texte entrant en correspondance avec les images qui défilent à l’écran. Des cinéastes comme Chris Marker (Lettre de Sibérie), Frédéric Mitterrand (Lettres d’amour en Somalie) ou Jean-Luc Godard (Lettre à Freddy Buache) ont usé de cette forme particulière où le film se fait lettre et où la matérialité de la page est bien souvent absente.
La lettre au cinéma concerne tout aussi bien les films de fiction que les films plus documentaires ou les formes hybrides, elle occupe donc une place importante qui permet d’aborder sous un nouvel angle les rapports entre écriture, images et sons.
Cette possibilité est l’une des pistes privilégiées par le projet « Lettre(s) au cinéma » initié par le musée de la Poste en 2007
Après avoir présenté de manière théorique quelques enjeux de la lettre au cinéma, nous présenterons les ateliers mis en place cette année avec le musée et une classe de 1re STG du lycée Maurice Ravel à Paris (20e).

Tanguy Bizien, Roselyne Quéméner


Les contenus de cet Observatoire 2007 ont été conçus en collaboration avec le service Passeurs d’images à Arcadi. La thématique transversale à ces deux matinées sera celle des lettres filmées.
Avec la participation de Ginette Dislaire, Tanguy Bizien, Roselyne Quéméner et des réalisateurs-intervenants.