Éditos

Voici donc la seizièmee édition du Réel en scène – les écrans documentaires, créé par la ville de Gentilly et subventionné par le Conseil général.

Alors que le monde bouge et interroge, que l’actualité est plus que jamais difficile à analyser, la démocratie en appelle à une information précise de chaque citoyen.

Le documentaire est le fruit d’un long travail d’enquête, de recherche et de relations humaines menées par les réalisateurs. Un tel regard sur les différents domaines du réel est indispensable.

La privatisation de la SFP, les nouvelles structurations des trois chaînes publiques, les fusions Canal+ et Vivendi Universal et les nouveaux décrets qui permettent aux chaînes privées de réduire leur investissement dans la production, mettent à mal la diffusion du documentaire.

De plus en plus, les producteurs et les réalisateurs se voient contraints d’aborder des sujets imposés, de faire entrer le documentaire dans des normes artistiques, techniques ou de durée.

Tout ceci pèse lourdement sur la création et met en danger l’existence même de ce type de production. Il est indispensable que soit préservée et développée cette richesse. Cela requiert une véritable volonté nationale.

Le Conseil général, pour sa part, a décidé d’y contribuer par son soutien, dans le cadre du fond d’aide à la création cinématographique et audiovisuelle, dont un tiers est consacré aux documentaires.

Il s’agit d’un maillon important de notre politique visant à l’accès du plus grand nombre à la connaissance pour mieux maîtriser et construire sa vie, une contribution à l’émancipation de chacun.

Cette nouvelle édition du Réel en scène – les écrans documentaires est prometteuse de richesse et de diversité. Je lui souhaite pleine réussite !

Christian Favier, président du Conseil général du Val-de-Marne


En ce mois de novembre 2001, selon une tradition désormais bien établie, le festival Le réel en scène – les écrans documentaires ouvre ses portes. Cette année, il propose la découverte du cinéma documentaire dans neuf cinémas et bibliothèques du Val-de-Marne ainsi qu’à Paris. Il confirme ainsi la dimension qu’il entend prendre à l’échelle du département et au-delà dans les années à venir. Il témoigne du travail riche et diversifié des nombreux réalisateurs de films documentaires ici en région parisienne mais aussi dans le pays et a l’étranger.

Le festival participe ainsi de l’œuvre culturelle et l’engagement du Conseil général du Val-de-Marne et des villes à nos côtés constitue un précieux soutien à la création et à la diffusion cinématographiques. En cette période si troublée, il ouvre une fenêtre sur le monde en suscitant la découverte, le débat et la réflexion, en faisant escale au Portugal, au Maroc, au Liban, en Palestine – à laquelle nous consacrons une soirée spéciale –, en Hongrie, en Afrique et à Cuba. Notre association Son et Image poursuit ainsi sa vocation qui au travers de sa programmation cherche à développer une conception active de l’image, faite d’échanges et donnant la parole au public.

A cet effet, dans le cadre du partenariat avec l’Université Paris VII – Denis Diderot, les cinquièmes rencontres documentaires aborderont le thème de la part de l’art dans le documentaire.

Bien entendu, les sélections de films documentaires de création représenteront le temps fort de cette édition. Le nombre et la qualité des films reçus, en constante progression, nous laissent présager d’un palmarès digne de ses héritiers et qui témoigne de l’intérêt toujours plus soutenu que nous suscitons.

Nous espérons vivement que le festival rencontrera l’intérêt de la curiosité d’un large public. Il répondra ainsi à la volonté qui nous anime de développer l’image et le documentaire dans le Val-de-Marne et la région Ile-de-France à l’occasion de sa tenue mais aussi de façon plus permanente, au travers de notre Saison des écrans documentaires.

A toutes et à tous, bon festival.

Yves Mourens, président de l’association Son et Image


Le réel, sa mise en scène, une question de perception…

J’ai vu, très peu vu, de morts – morts « réels » dans ma vie. Ce corps, grande outre flottante qui dérivait un matin blême sur le canal Saint-Martin près de Jaurès où j’allais prendre le métro. Ce vieil homme, cette vieille femme, je n’ai jamais su, dans son cercueil ouvert vers le ciel, posé sur une charrette, en croisant un enterrement orthodoxe en Transylvanie. Sinon rien ou des cadavres d’animaux sur des pistes de déserts, sur des bords de route et pléthore de hérissons scotchés sanguinolents sur l’asphalte.

Je n’ai même jamais accompagné d’êtres chers, de corps glissant dans une définitive léthargie. Le seul instant de recueil d’un dernier souffle que j’ai connu est celui d’un chat, notre chatte, ce n’était même pas une mort mais la fin d’une « petite histoire domestique » de dix-sept ans.

Je n’ai de l’horreur « réelle » que peu de représentations vives. Cet accidenté sur une route humide de la Manche que nous voulions « accompagné » de notre pauvre réconfort en attendant les secours : il ne cessait de hoqueter du sang en s’inquiétant de l’état de son véhicule. Plus loin dans la mémoire, la vrille sans fin de l’écho dans la nuit de cette longue plainte déchirée d’une femme que l’on désincarcérait de son véhicule encastré dans un arbre.

Quelques « scènes » d’hôpital et même de maternité où la souffrance s’inscrivait sur le paysage du visage : sidération, tristesse, impuissance, révolte.

Je n’ai enfin vu que deux fois une arme braquée sur moi. Ce petit revolver, nickel comme un bijou dont usait nos trois « délesteurs » lors d’une belle nuit d’été dans le Barrio Alto de Lisbonne. Et celle de ce policier cavalcadant dans mon parking lancé dans je ne sais quelle poursuite, se postant soudainement jambes écartées en position de sommation. Il était livide, en sueur, angoissé et bientôt dépité : j’ai trouvé cela amusant, comme dans un film. Pas le temps de comprendre.

Je suis d’une génération qui n’a pas connu la guerre. Mais bien des guerres de plus en plus médiatisées, de plus en plus de « figures de l’horreur », l’Algérie, le Vietnam, Proche-Orient 67, Biafra, Beyrouth, Somalie, Bosnie, Rwanda, Kosovo… Toujours loin, un peu plus proches, toujours plus affichées sous un effet de loupe déformant ou de guerres sans images avec force conditionnement préalable. Jamais là vraiment.

Rien n’explique rationnellement pourquoi, au-delà des opinions que je me suis forgées, ma sensibilité s’est trouvée plus « bouleversée » par Sabra et Chatyla, enragée par la Guerre du Golfe, « accablée » par le siège de Sarajevo, l’extermination de Srebrenica, les massacres en Algérie. Rien de juste. Juste une sensibilité, une histoire, un vécu personnel, des résonances inconscientes. Comme les vôtres, les nôtres à tous, autant de fois au singulier, différents.

Sur cela nous pourrions tous nous entendre, à tout le moins nous écouter. Mais cinquante ans, un demi-siècle de culture télévisuelle ont à la fois atomisé notre pensée et nos désirs : des chaînes pour tous, en lieu et place de la trilogie moraliste des pionniers (instruire, informer, distraire) de la première télé. Et progressivement constituer un discours global, une télévision, illusoirement censée nous rendre plus « proches » quand elle ne nous transforme toujours un peu plus qu’en voyeurs compassionnels ou cyniques, renforce les clichés, les a-priori. Nous tend le miroir du rapport de force, de la domination, de l’exclusion. Et plutôt que nous permettre d’approcher l’altérité, les subtilités de la différence, nous « égocentre » ou nous rend complices-comparses d’une communauté factice et illusoire (Ah ! le fusionnel black-blanc-beur !).

Comme quelques mohicans, j’ai bouté le « meuble » de chez moi il y a plus d’un quart de siècle, l’ayant abandonné à ses débuts colorés fort kitsch. Je la vois d’« ailleurs » puisque le cinéma qui me passionne, c’est « elle » qui de plus en plus exclusivement le produit. Ce n’est pas cultiver une différence, c’est un choix que j’aimerais plus souvent partager. Imaginer un monde « recréé » sans télévision, cela me rappelle le Yémen, avant que les antennes n’envahissent ces villages perchés, quand on n’avait aucune raison de parler de ce pays pour « ces otages occidentaux » ou les importantes percées du fondamentalisme. Ce monde d’avant la télé a un goût de palabres et de thé à la cardamome…

Personne ne peut plus croire aujourd’hui sans illusion à une « mission éducatrice » des images, à un pouvoir du « cinéma » de changer le monde, ne serait-ce que sa plus infime parcelle. Aucune œuvre la plus majeure soit-elle ne peut prétendre éradiquer l' »extrême banalité du mal », servir au dessin de la rassurante certitude d’un « plus jamais ça ». La fin des illusions, c’est aussi la fin salutaire d’une illusion : le binaire, la dialectique, le bien et le mal.

La « recherche de sens » dans un monde complexe, en communication-commutation permanente, sujet à une accélération sans maîtrise ni conscience, ne peut surtout pas se satisfaire de nouvelles réponses, de nouvelles fermetures de la pensée. Cases, programmes, produits, news, infos continues, mobiles, temps réel. Oublier ce mainstream, inspirez un bon coup, c’est enivrant… C’est parfois un film qui vous procure cet instant.

Des touristes intrépides errent encore fantomatiques en 2001 dans le souterrain du Pont de l’Alma pour approcher, toucher, photographier, le pilier où s’écrasa la voiture de Lady Dy. À compter du mois de septembre 2001, pour « sécuriser nos assiettes » une nouvelle ségrégation va toucher les vaches laitières beaucoup plus grosses consommatrices de farines animales carnées que les vaches à viande… Les pays démocratiques ont vu en l’an 2000 « exploser » leurs ventes d’armes dans le monde : plus 8 %. Les États-Unis détiennent 50% de ce marché dont 68% de ces ventes en direction des pays « en développement ». Le Pays des droits de l’homme s’affiche à la troisième place après la Russie… En cadeau, la dette et combien de mines anti-personnelles à travers le monde. Après vingt ans d’agonie, la SFP (Société française de production) issue du service public, va après moult restructurations et un dernier chant du cygne rejoindre le giron d’Euromédia, société privée productrice de Loft Story (éthique M6) et de Star Academy (éthique TF1) avec deux-tiers de licenciements à la clef. Réel, Virtuel, que faire et comment s’accommoder du factuel.

Désespérés ? Rageurs ? Révoltés ? Ou définitivement indifférents ?

Si le cinéma documentaire s’enferme de manière tout autant formatée que prévisible dans une voie didactique lénifiante ou son avers cynique, le spectaculaire, son avenir industriel est peut-être assuré mais sa mort artistique tout aussi programmée.

Plus que jamais ce « réel » insaisissable, indéfini, aux contours flous, aussi pointillistes que nos expériences, émotions, sensibilités ou engagements, a besoin d’être « Mis en scène ». Mis à distance, en perspective. Composer, recomposer, transposer, re-créer, représenter, poétiser, interpréter de manière personnelle. Pour nous inspirer d’autres manières de considérer le monde, s’écarter de la représentation littérale et faussaire de l’événementiel, nous permettre de nous investir au présent, d’investir notre présence. Il ne s’agit plus de rapporter mais de considérer, de prendre le temps, du silence, de l’écoute, de l’attention. Nous émouvoir sans nous oublier. Nous interpeller sans nous repasser les plats froids de la leçon. Nous permettre de réagir sans la tentation de l’imprécation.

Le réel en scène – les écrans documentaires dans sa version 2001, tente une fois encore ce pari de vous rendre complices de cette démarche active de spectateur acteur créateur de son propre temps cinématographique. Avec les difficultés économiques récurrentes qui sont l’apanage des initiatives culturelles non-marchandes. Avec pourtant toujours plus de films, de débats, de rencontres, de partitions choisies avec les œuvres que nous aimons, voulons défendre, vous offrir à découvrir.

S’inscrivant dans le cadre temporel de l’opération nationale « Le mois du film documentaire 2001 », notre, votre festival, multiplie les collaborations avec de nouvelles salles et des bibliothèques-médiathèques, qui sont devenues depuis quelques années des lieux-relais majeurs du film documentaire de création après d’éphémères programmations télévisuelles.

Avec des Escales en cinématographies singulières et prêtant à d’enrichissants échanges et découvertes. En réfléchissant ensemble à partir d’interventions illustrées à l’extrême nécessité de considérer le film documentaire autrement que comme un outil encyclopédique, sans enjeux éthiques et esthétiques. C’est une invitation à une journée rencontre expérimental autour de « l’entretien dans tous ses états », une partition à trois je, croisant écoutes collectives, projections et échanges, élaborées avec la complicité de l’observatoire audiovisuel du Cetsah.

Un riche éventail de propositions à découvrir ci-après où se mêlent, s’entrecroisent et s’enrichissent, hommages-anniversaires (GREC, Varan), soirées spéciales, inédits, lettres filmées, écrans libres, journée nomade et carte blanche à un festival ami de Bruxelles, Filmer à tout prix, avec lequel nous imaginons tricoter quelques belles futures aventures communes…

Spéciale dédicace, à Florian, trois ans et à l’avenir du monde.

Didier Husson, délégué général Le réel en scène – les écrans documentaires