Temps de pause
Après deux années de festival « nomade » en Val-de-Marne et à Paris, les Écrans Documentaires se laissent accueillir avec bonheur à l’Espace Jean Vilar, cinéma Art et essai – recherche.
Dix jours dans un lieu unique, pour ouvrir une parenthèse dans le flux qui nous régit. Pour cesser de « communiquer » et plutôt se rencontrer, échanger, débattre autour et à propos du cinéma documentaire.
Se rendre disponible à l’expérience, la curiosité, la découverte.
Intemporelles sont les œuvres que nous vous proposons de « revisiter » (Eustache, Rocha) ou à suivre (Geyrhalter, triptyque Chantal Akerman).
Éloge de la durée avec les soirées en collaboration avec Arte – Grand Format, recherche, essai, nouvelles écritures avec les films premier Geste : des œuvres qui se distinguent, affirment leur singularité et proposent d’autres représentations du monde.
Négliger les modes et l’actualité ne nous empêche pas de vouloir nous poser avec vous les questions de l’enfermement (soirée d’ouverture avec Bénédicte Liénard) ou celles des frontières et des identités, de l’histoire et de la transmission. Vous les retrouverez à travers les films des sélections mais aussi au cours des rencontres ou débats illustrés (La Famille filmée, Quelle subjectivité pour le documentaire d’investigation ? Qu’est-ce qu’un spectateur de documentaire ?).
Ouvertes à de plus larges horizons les sélections proposent des réalisations d’auteurs de Chine, Russie, Roumanie, Japon, Allemagne, Hongrie, Portugal…
Un souffe vivifiant compte tenu du cadre de plus en plus formaté de la production documentaire en France actuellement.
Nous nous sommes enrichis cette année de collaborations avec Gulliver, Addoc, Le dess Ecritures des mondes contemporains, l’ACRIF, l’Association Voir&Agir, pour remuer de la pensée, de la réflexion, de la contradiction et du sensible.
En vous souhaitant autant de plaisirs lors de ce rendez-vous que nous en avons pris à écrire cette partition…
Didier Husson, délégué général
Conseil Général
Cette nouvelle édition des Écrans Documentaires, créés par la ville de Gentilly et subventionnés par le Conseil Général est l’occasion de découvrir des documentaires de création. Chacun d’entre eux, chacune des escales, chacune des œuvres projetées, est le fruit d’un long travail d’enquête, de recherche et de relations humaines.
Alors que le monde bouge et qu’il se complexifie sans cesse, le développement de la démocratie devrait conduire à améliorer l’information de chaque citoyen. Ces regards sur les différents domaines du réel sont autant de richesses humaines, qu’il est indispensable de préserver et de conforter. Or les producteurs et les réalisateurs de l’audiovisuel dépendant de plus en plus des chaînes télévisées se voient contraints d’aborder des sujets imposés, de faire entrer le documentaire dans des normes artistiques de durée et d’audimat.
Depuis plus de douze ans le Conseil Général soutient chaque année dans le cadre du fond d’aide à la création cinématographique et audiovisuelle plusieurs projets documentaires.
Je souhaite pleine réussite à cette 17e édition des Écrans Documentaires, porteuse de richesse et de diversité.
Christian Favier, Président du Conseil Général du Val-de-Marne
Son et Image
Bienvenue au FESTIVAL DES ÉCRANS DOCUMENTAIRES. Vous allez découvrir avec nous, pendant dix jours, un cinéma documentaire de qualité, qui donne à voir ses écritures les plus originales.
Cette année, le Festival se déroulera sur une période plus courte et en un lieu unique. Nous inaugurons ainsi une formule qui nous semble plus appropriée à une telle manifestation. Nous ne réduisons pas pour autant nos ambitions, bien au contraire, car nous souhaitons par là même créer une nouvelle dynamique où, dans un endroit convivial, nous vous invitons à devenir un spectateur, acteur et créateur
de son propre temps cinématographique. Nous vous proposons de rencontrer des professionnels, des cinéastes, des producteurs, des techniciens, des critiques. Ensemble, nous pourrons débattre de sujets de société, de politique, de culture… C’est ainsi qu’en ouverture du Festival seront projetés deux films de Bénédicte Liénard autour des thèmes de l’enfermement et de la réhabilitation. Une contribution à la réflexion et à la solidarité humaine en ces temps dévastateurs où l’on nous abreuve de flots d’images et de discours sécuritaires et d’exclusion. Parmi les thèmes abordés cette année, LA FAMILLE FILMÉE, des films en débats sur les questions de représentation de la violence, sur les nouvelles tendances du documentaire d’investigation.
Il y aura deux grandes soirées en collaboration avec ARte avec des inédits et des films sur les sagas familiales. Une soirée consacrée à la découverte du cinéma documentaire africain. De nombreuses séances seront réservées aux scolaires, à la jeune création ou à voir en famille. Notre association SON ET IMAGE entend poursuivre ainsi sa vocation qui au travers de sa programmation cherche à développer une conception active de l’image, faite d’échanges et donnant la parole au public. Enfin, le temps fort de ce Festival reste bien entendu les sélections des films documentaires de création qui vont concourir dans trois compétitions, (PRIX DU FILM LONG, PRIX DU FILM COURT, PRIX PREMIER GESTE).
Ils nous proviennent cette année d’un nombre encore plus important de pays (pays francophones, Russie, Allemagne, Chine, Liban, Portugal, Japon…) et la qualité de ces productions laisse augurer du niveau d’exigence du palmarès. Alors, pour que ce Festival soit une réussite, il ne reste plus qu’un ingrédient, mais il est essentiel. C’est vous le public qui en répondant à notre invitation manifesterez votre curiosité et votre intérêt. Vous conforterez ainsi la volonté qui nous anime, ainsi que nos partenaires, le Conseil Général du Val-de-Marne, la DRAc lle de France, les villes d’Arcueil et de Gentilly, tous nos amis et nos soutiens, de développer l’image et le documentaire dans notre département et bien au-delà. Je compte sur vous.
Yves Mourens, Président de l’Association Son et Image
« Être et Avoir »… Une diffusion…
Il y a les films qui restent à l’état de projet dans le tiroir d’un cinéaste, ceux qui atteignent la pile des dossiers en souffrance chez un producteur ou un diffuseur et ceux enfin dotés du sésame du PAD (prêt à diffuser). Quitte à perdre en route leur âme et leur saveur en se conformant aux règles du formatage correspondant à l’« attente du public ». Pour certains, très rares, c’est le nirvana du Prime Time. Pour la majorité, plus sûrement une diffusion unique et puis l’oubli. Ou encore un passage de nuit, l’été, pour permettre à une chaîne de réaliser ses quotas. Il y a les films qui émergent uniquement en « carrière festivals » et ceux qui nichent dans l’écrin du « cabinet de curiosités » de La Lucarne ou dans la case-création de prestige d’Arte, GRAND FORMAT.
Un nombre restreint d’œuvres visent d’emblée « l’exploitation » et sortent en salle(s). Chaque année, un peu plus nombreuses mais avec des fortunes diverses. Enfin des films en programmation météorique dans le par s’offrent une seconde vie au long cours dans des catalogues pour médiathèques et circuits associatifs…
Voilà le champ des possibles…
Jusqu’à ce qu’apparaissent sur les écrans, Jojo et l’Auvergne des quatre saisons. L’École et la défense implicite du service public, plus la désertification en moyenne montagne, plus Monsieur Lopez, maître passionné, figure de l’intégration républicaine. L’enseignement à la Ferry (Jules) et toutes ses bienheureuses madeleines pour tous les âges. Le film de Nicolas Philibert devrait éveiller la conscience de Ferry (Luc) à la nécessaire prise en considération – à l’heure de la décentralisation renforcée (des budgets ?) – du lien social et du rôle joué par les classes uniques. Être et avoir, le film de Nicolas Philibert ne saurait pourtant préfigurer l’avenir de l’enseignement du troisième millénaire. Ce n’est ni son sujet, ni son ambition et encore moins la mission à lui confier.
Voilà un opus qui plaît à tous, de 4 à 104 ans, procure du plaisir, nourrit du consensus mais aussi de la polémique. D’ailleurs c’est le premier film documentaire (non animalier) atteignant le « Million » de spectateurs en seulement quelques petites semaines.
La figure de Jojo, ce héros, l’« escolier lunaire » a fleuri partout avant la rentrée pour la promo du film. Car voilà une rentrée extraordinaire : il y a école et, divine surprise, sort un film sur l’école, tellement en souffrance et en débat. Sortons la calculette : tous les acteurs de l’aimé-détesté mammouth, des enseignants, des parents, un film qu’on peut voir en famille, donc des enfants, sans compter les Auvergnats d’Auvergne, les Auvergnats de Paris, les « anciens » qui aiment les bains de nostalgie, les cinéphiles qui aiment les films de Philibert, les cinéastes qui aiment adorer et détester.
Bref, cela fait du monde !
Vous avez dit Documentaire ? Mais non un Film voyons ! La vraie vie, aujourd’hui, un joli casting, des personnages si proches, des valeurs de tolérance, du patrimoine, des mots d’enfants. Un film documentaire ? On le dit mais en chuchotant ou en l’écrivant avec un astérisque …
Nicolas Philibert est un cinéaste talentueux, sincère, engagé, avec une œuvre et un long parcours.
Il sait explorer les milieux les plus divers, les coulisses du Louvre ou de la grande Galerie de Zoologie en restauration, LE PAYS DES SOURDS ou la clinique de La Borde sans compter les improvisations nocturnes des jeunes comédiens de l’École du Théâtre national de Strasbourg. Et il fait partie de la poignée de cinéastes (Depardon, Lanzmann, Ophüls, Tavernier, Varda) dont les films se découvrent au cinéma et dont le sort ne dépend pas de la seule télévision. Avec des scores d’audience très respectables.
Une comète éclairant un laps un paysage inchangé ?
L’effet de bascule qui se produit aujourd’hui, autour du phénomène ETRE ET AVOIR c’est l’apparition derrière le film (quelle que soit la considération que l’on a pour lui) d’un produit culturel « à haute valeur ajoutée » (les recettes) et à stratégie marketing très étudiée. Evènement totalement inconnu dans la sphère documentaire. Incomparable en tous cas avec les frémissements constatés du grand retour du documentaire en salle depuis quelques années.
L’impact de LES GLANEURS ET LA GLANEUSE d’Agnès Varda s’est construit, lui, sur la durée. Dans de très moindres mesures et plus en amont MÉMOIRES D’IMMIGRÉS de Yamina Benguigui, LES TERRIENS d’Ariane Doublet ont touché des publics plus « ciblés ».
Le cas ETRE ET AVOIR va-t-il précipiter l’effet locomotive, tant attendu dans la sphère documentaire et en premier lieu par les cinéastes ? Peut-il laminer le clivage entre l’amateur de ces films (un original décalé, un brin masochiste qui aime réfléchir et vivre des expériences de spectateur actif et réflexif) et le « Grand public » (les sociologues les plus avertis le décrivent comme aimant passionnément les animaux, les paysages exotiques, qu’on lui tende un miroir mais surtout en évitant toute « prise de tête »).
Objectivement s’observe une tendance, encore extrêmement minoritaire mais confirmée de sorties de films qu’il reste légitime de considérer comme à tendances documentaires. Ainsi pour cette seule rentrée, les films de Michael Moore, Jean-Pierre Duret, Denis Gheerbrant, et de Chantal Akerman ou Richard Copans, bientôt. Autre symptôme, la mise à l’affiche du film d’Eric Pittard, LE BRUIT, L’ODEUR ET QUELQUES ÉTOILES (à laquelle nous nous associons) va se jouer le 20 novembre sur une trentaine de salles. Avec pour le caractériser une appellation toute neuve d’« opéra documentaire » et l’implication du groupe Zebda. Toutes tentatives pour sortir le film documentaire de sa représentation dévalorisée. Confiné qu’il est dans l’image du « programme de télévision » (donc certainement pas
un spectacle), de son rôle de porte-parole de la « quête de sens » (la citoyenneté, décrypter le monde, le devoir de mémoire, toutes choses essentielles mais guère séduisantes). Et rarement évoqué pour le « plaisir » qu’il peut procurer, l’expérience rare de spectateur qu’il peut offrir.
Dans le contexte actuel, beaucoup de signaux sont au rouge…
La crise de financement du cinéma liée notamment au désengagement de Canal+. Une Cinémathèque sans pilote ni projet. Un rétrécissement du budget de la culture : échange porte-avions contre… (le statut menacé des intermittents du spectacle). Le rouleau compresseur des multiplexes qui « externalisent » les films sur les zones de chalandise entre restauration rapide et caddy du samedi au dépens des cinémas de ville et de quartier. Et pour clore le lamento, le « formatage » de plus en plus sévère des documentaires « de télévision » pour favoriser l’audimat et les rentrées de pub. Pourtant de plus en plus de films documentaires voient le jour dans des conditions souvent difficiles. La technologie numérique, petites DV et montage virtuel, laisse rêver des espaces autonomes de création : leurre de l’autarcie en îlot-ghetto en marge du grand courant marchand ? Mis à part l’« exception culturelle Arte » qui à elle seule ne peut suffire, les cinéastes documentaristes sont-ils en mesure (et en désir) de couper le cordon ombilical qui les lie à la télévision et au tout-pouvoir des diffuseurs de manière souvent étouffante ?
Plus que jamais
Le rôle de relais des festivals pour les créateurs devient essentiel. Les manifestations se multiplient : après DOCS EN COURTS (Lyon) et LES ESCALES DOCUMENTAIRES (La Rochelle) l’an dernier, bonjour et bon vent à AU BONHEUR DES DOCS (Tourcoing) comme à la troisième édition du MOIs DU FILM DOCUMENTAIRE.
Ce sont des territoires libres malgré leurs affres permanentes de financement, acquérant difficilement de la visibilité dans le spectacle dominant. L’intrication perverse économie-culture est une vieille lune, elle n’en reste pas moins désolante. Ce n’est pas sur ce terrain que les festivals peuvent lutter, la promo n’est pas leur style. Mais ils peuvent exposer des œuvres, défricher, construire des sélections comme des partitions éphémères, permettre la rencontre et le débat, faire redécouvrir des œuvres rares. Être des « passeur d’images » favorisant le goût, le désir, la curiosité, l’expérience de la durée, la conscience active, le sens critique, l’échange.
C’est dans cette perspective que LES ÉCRANS DOCUMENTAIRES s’inscrivent, et ce qui caractérise nous l’espérons, ces dix journées à vivre ensemble.
Didier Husson, délégué général
