Les voyages du regard : les privilèges de l’écoute
Cette nouvelle édition des Écrans Documentaires se propose de multiplier les expériences sensibles.
Elle est conçue comme un voyage singulier, multipliant passerelles et correspondances. une pérégrination en images, sons, paroles, émotions dont on peut vivre l’ensemble du cours mais que l’on peut rejoindre à l’une de ses escales, sens et conscience en éveil.
Il est souvent assigner au cinéma documentaire un rôle et une posture figés : impliquer, concerner, investir, faire sens, alerter, décadrer les idées préconçues. Le référent télévisuel bride l’essai, l’expérimentation, les libertés temporelles et formelles et conditionne de plus en plus les regards, rend de moins en moins audible tout ce qui nécessite une écoute réellement attentive, « attentionnée ».
Les propositions de ces cinq journées vous invitent à un déplacement de la position de spectateur classique à partir de la rencontre d’une œuvre en cours, celle de Sergueï Loznitsa, comme au travers de la sélection compétitive Premier Geste.
Une vingtaine de films remarqués pour leur caractère résolument, libres, indépendants, engagés dans le monde, fruits d’une réelle nécessité pour leurs auteurs. Les propositions du Cabinet d’Essai et de Curiosité stimuleront et favoriseront encore plus ce décadrage, en multipliant les dispositifs de réception des œuvres et en incitant à l’échange ou au débat.
Imprégnés de l’idée que « Toute activité qui se soumet à un résultat est porteuse de mort », Les Écrans Documentaires souhaitent dans leurs intention dépasser les contingences économico-industrielles de la création, pour replacer les enjeux là où ils devraient d’abord être envisagés : l’écriture, le geste, la conception, l’élaboration, la maturation, l’expérience. C’est le sens que nous donnons à la Carte Blanche CECI et aux invitations d’Ateliers de Réalisation. Des œuvres ou des objets, témoins d’expériences singulières et collectives d’écriture et de recherche de dispositifs de création.
Cinq journées donc, avec chacune sa coloration et son unité propre mais aussi des circulations, des croisements et affinités entre elles.
Bienvenue pour partager ensemble, cette « aventure délicate ».
Didier Husson
Les expériences du sensible
L’initiative du premier festival Jamais trop tard pour bien voir qui s’est déroulé en septembre a une forte portée symbolique. Qu’on en vienne aujourd’hui à la nécessité de proposer une manifestation qui donne une seconde chance de visibilité à des films trop vite évincés des salles pour cause de rotation obligée par le « marché » démontre le niveau d’incohérence atteint par l’industrie cinématographique. Un empilement de stratégies contradictoires où perdure un système d’aides qui maintient à niveau constant la « production » (deux cents films par an) tout en favorisant parallèlement la grande distribution (les multiplexes) dont « la bonne gestion » exige qu’ils se débarrassent des « produits » à l’affiche, une fois les impacts de communication qui les ont suscités (ou pas) se sont estompés.
Qu’est-ce qu’un film aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’une œuvre qui se tisse, se construit ? Qu’est-ce qu’un auteur ? Qu’est-ce qu’un cinéaste ?
Et qu’est-ce qu’un spectateur, ses attentes, ses désirs, ses manières de voir, d’écouter, de ressentir ?
Plus de questions que de réponses. Et trop de questions sans doute…
Pourquoi une production de flux donne les mêmes droits d’auteur qu’une œuvre de l’esprit ?
Pourquoi la télévision publique garde comme principal privilège « citoyen » de donner le droit de lever un impôt « par foyer », la redevance, dont on peut bien se demander de quoi on peut lui être redevable ?
Pourquoi la réforme de l’intermittence du spectacle, au lieu de recoudre les incohérences et d’assainir les comptes propose comme principale perspective aux auteurs, aux artistes, aux cinéastes, de passer leur temps à calculer leurs « heures » et tenter dans les plus grandes difficultés d’atteindre les quotas qui leur permettent de garder leurs « statuts » plutôt que de créer.
On le voit, cette petite collection de questions et bien d’autres nous éloigne à des années lumière du sensible, de l’art, du lien, de l’échange, du sens et des sens.
Mais à l’heure de la « création comptable », la question du public, des publics, nous, vous, moi, se pose de manière tout aussi crue, cruciale,
cruelle.
Du point de vue de l’« offre », l’inflation des possibles est devant nous. Tout est permis (mais à qui ?) par la multiplication des modes et supports de diffusion. TNT, DVD, Internet, Portable. Pour voir et même pour faire. Puisque tout un chacun peut être « filmeur » aujourd’hui. Le sens de ce « faire » reste indécis. Serge Daney est décidément mort trop tôt. Quelle misère qu’il n’ait dû se contenter que du « salaire du zappeur » ! Ce « Monde moderne » lui offrirait tant de joies analytiques.
Comment peut-on attendre de l’écoute, donc de l’estime, de la considération, à l’époque où tout « communicant entrant » sur un portable fait sonner immédiatement le glas de la conversation en cours.
Comment fera-t-on retourner en salle pour des curiosités cinématographiques les 40% de ménages ouvriers qui disposent à domicile d’un home cinéma (données de Cinéma en France de Fabrice Montebello, Collin Cinéma).
Comment et pourquoi se sent-on concerné, impliqué par une œuvre de cinéma aujourd’hui, quand tout incite à « calibrer le regard », rythmer normativement les processus de narration, les codifier, les niveler en fonction d’un étalon imaginaire de l’intérêt, de la réceptivité, des facultés d’ennui.
Aujourd’hui donc, la peur du vide, du « temps mort », de la contemplation, du lâcher prise, de la concentration, de la réappropriation par soi des intentions et des intuitions d’un autre.
Nous n’allons pas en cinq jours refonder le monde.
Nous enivrer de prétentions absurdes à croire comprendre, disséquer, infléchir, voire influer sur une évolution complexe de l’avenir cinéma, de l’avenir du regard et de l’écoute.
Simplement aligner quelques pistes, émettre quelques lueurs.
En proposant avec la nouvelle formulation Premier Geste, en long, en court, des compétitions, un éventail de propositions filmiques qui dans leurs diversités, leurs singularités, affirment des choix, des points de vue, des partis pris formels et esthétiques. Elles ne requièrent pas, comme on a trop coutume de le dire pour le cinéma documentaire, un Travail du Spectateur, ce qui a pour effet immédiat de traduire, pensum, abstraction, élitisme.
Alors qu’il ne s’agit que de s’ouvrir, se déprendre des attentes, des comparaisons, des références.
Accepter non de fantasmer ou se laisser absorber par la fascination, mais de s’investir et « prolonger le film » selon sa propre logique, ses sensations, ses affects, ses pensées.
Avec l’invitation à Serguei Loznitsa et ses films, huit en dix ans, dont sa dernière réalisation Blocus, nous sommes dans la même perspective augmentée d’un parcours de cinéaste assez sidérant. Rare est devenue la sensation que se construit de films en films une œuvre dont chaque élément est original mais tisse avec les autres, une continuité d’intentions, et des résonances. Loin des clichés d’une Russie post-soviétique en perdition mais totalement en phase avec ce que ses mutations provoquent. Au cœur de ses suspensions, de sa mémoire, de ses doutes, mais sans aucune considération sociologique simplificatrice. Des films qui jamais d’une seule vision ne s’épuisent. La présentation de ce cycle complet est aussi une occasion de mettre en pratique une notion de réseau de structures (Vidéo Les Beaux Jours, Les Yeux De L’Ouïe, École nationale des Beaux Arts, Peuple Et Culture Marseille, Peuple Et Culture Corrèze) œuvrant chacune de manière spécifique dans le travail de dit-fusion de la démarche documentaire. Au-delà d’une seule « mutualisation » des moyens, ce sont surtout les perspectives de rencontres et d’échanges que suscite ce cycle itinérant qui nous semblent passionnantes. Un cinéaste, une œuvre, des publics, des rencontres. Auxquels s’adosse en ce qui concerne Les Écrans Documentaires, un atelier en partenariat avec les cinéastes d’Addoc. Et s’associe en écho, l’avant première concoctée avec l’Acrif, du dernier film de Sharunas Bartas, Seven Invisible Men.
L’essai, l’expérimental, les convergences avec les arts plastiques ou la création sonore, deviennent « mode » aujourd’hui dans les festivals. Nous nous réjouissons d’autant plus de ses convergences légitimes, que nous les avons toujours pensées et intégrées depuis l’origine du festival en 1986 dans nos programmations, réaction sensible et évidente a tous les cloisonnements sectaires. Van der Keuken ou Bill Viola, Chantal Akerman ou Pierre Schaeffer, Moholy Nagy ou Denis Gheerbrant, il n’y a pas à choisir mais de tous se nourrir… Le cabinet d’essai et de curiosité du festival propose d’autres postures, d’autres manières de voir, d’autres approches de formes de création.
Cette édition est aussi un « chantier en cours » comme le pratique Le Lieu De L’autre/Anis Gras, nouveau lieu arcueillais qui accueillera, et l’installation Voir les yeux fermés, Construction visuelle et sonore/ Étape 02 et la Rencontre Ciné Philosophie D’autres Images.
Autre chantier, celui de l’écriture, en image et en son, une pensée, une réflexion, une maturation, des repérages, des esquisses pour qu’advienne du cinéma. La forte influence du « Cinéma direct » dans la démarche documentaire, bien que restant implicite, l’avait quelque peu occultée. Son « retour » dans le cinéma contemporain ne s’exerce pas toujours sans contraintes (un passage obligé pour les commanditaires, les financements) et sans une nouvelle dérive, une certaine « modélisation » que suscitent les résidences d’écriture qui se multiplient. Le partenariat engagé avec le CECI, centre des écritures cinématographiques, permettra à travers une carte blanche à des auteurs résidents, prolongée par une rencontre « Le geste, l’écriture, échanges d’expériences », de considérer, les apports, les questions, les problématiques que le principe de résidence induit dans une démarche documentaire…
Depuis le singulier nous jetterons une passerelle vers le pluriel, la création collective, « un cinéma individuel de groupe » celui qui se pratique aujourd’hui de plus en plus fréquemment dans des ateliers de réalisation et dans des contextes institutionnels très divers (l’école, la prison, l’hôpital, les quartiers, les centres d’accueil de réfugiés).
Réappropriation d’images et de discours ou messages engagés, simples miroirs d’expériences, activités occupationnelles et compassionnelles ou véritables fusions d’énergie créatrice, de mise en œuvre de l’expression de chacun dans une production collective. Cette programmation et cette rencontre se pose comme un premier observatoire d’expériences, un jalon en lien avec une nouvelle initiative de Son et Image, association organisatrice du festival, le lancement lors de cette rentrée de Cinéma de Quartier, des ateliers de réalisation documentaire immergés dans le territoire local.
La soirée organisée avec notre plus fidèle partenaire, le Conseil Général du Val-de-Marne (sans lequel les Écrans Documentaires ne sauraient matériellement exister) envisagera avec deux films, Liebe Arbeit et Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, les mutations de la valeur travail, son formatage des consciences et l’aliénation des libertés qu’elles provoquent.
Deux dernières rencontres signeront la clôture de cette édition en cohérence avec ce qu’elle aura développée. L’accueil de la première escale du Salon des refusés, nouvelle édition de cette initiative Addocienne interpelle l’incohérence du
divorce entre la création et le service public de télévision.
Et une « conversation » avec Alain Cavalier et son dernier opus, Le Filmeur, nouvelle étape d’un cinéma-je en rupture avec la configuration industrielle du cinéma.
En vous invitant à ces voyages du regard, ces privilèges de l’écoute, laissez-nous vous annoncer un nouveau rendez vous Sont et Image de printemps, Kinemusica, cinéma et musique en fête les 9, 10 et 11 juin 2006.
Didier Husson, délégué Général du festival
La Place du spectateur
Je regarde l’image du festival de cette année 2005..C’est l’automne… Des feux de feuilles mortes… Une femme à la tâche… Un enfant…
Le feu brûle actif plein d’énergie, il envahit la page, ce n’est plus une image fixe mais un feu vivant, qui réchauffe, éclaire ou détruit c’est selon…
Cette image ouvre mon imaginaire.
André Bazin, critique incontournable et fondateur des Cahiers du Cinéma, écrit à propos de « Païsa » de Rossellini : « La technique de Rossellini conserve assurément une certaine intelligibilité à la succession des faits, mais ceux-ci n’engrènent pas l’un sur l’autre comme une chaîne sur un pignon. L’esprit doit enjamber d’un fait à l’autre, comme on saute de pierre en pierre pour traverser une rivière. »
Bazin creuse la seconde métaphore « du saut de pierre en pierre » en en proposant une troisième : « C’est que l’essence des pierres n’est pas de permettre aux voyageurs de traverser les rivières sans se mouiller les pieds, non plus que celle des côtes de melon de faciliter le partage équitable par le pater familias. »
Autrement dit, les pierres sont les pierres. Le feu est le feu. Un visage est un visage… En venant voir les films que les Écrans Documentaires vous proposent cette année, vous risquez de vous mouiller les pieds, de vous brûler, et de ne plus oublier ce visage qui deviendra autre que ce qu’il était grâce à votre regard…
Encore faut-il qu’on vous laisse cette place… Le réalisateur qui laisse une place au spectateur tait un choix politique et esthétique. La place du spectateur est un des thèmes centraux de cette nouvelle édition. Peut-être qu’aujourd’hui plus que jamais cette place est devenue une peau de chagrin dans le paysage audiovisuel contemporain.
Alors si ça « brûle » du côté des artistes, ils n’ont pas encore dit leur dernier mot…
Car l’artiste n’est-il pas ce passeur entre le monde et nous, qui met en lumière ce qui sans lui serait resté dans l’ombre …
« Lumière », ce nom me hante, tellement français, tellement simple, tellement prédestiné à nous envoyer dans les salles obscures, qu’ils s’y sont mis à deux, les tameux frères… Je me dis que l’un tenait sûrement le rôle du spectateur…
Joële van Effenterre, Présidente de Son et Image, association organisatrice du festival
Rapprochez-vous des Écrans !
Les fulgurants progrès des nouvelles technologies bouleversent l’organisation de notre quotidien en influant chaque jour un peu plus sur les vecteurs de la communication.
Ce n’est pas à l’association Son et Image, organisatrice de cette neuvième édition des Écrans Documentaires, et à sa Présidente, Joële van Effenterre, que j’apprendrai combien nos rapports au son et à l’image peuvent aussi bien s’en trouver enrichis et approfondis, qu’appauvris et pervertis.
Ce n’est pas davantage à Didier Husson, Délégué général de ce festival, que je devrais m’adresser pour le convaincre de la fonction salvatrice du documentaire quant aux valeurs de liberté, d’engagement, et d’indépendance qu’il est en mesure de porter.
En effet, durant cinq jours de projections ponctuées de rencontres, preuve sera faite une nouvelle fois de la créativité du documentaire, dont le terme sans doute par trop générique et l’exploitation souvent galvaudée qui en est faite, font parfois oublier le rôle éminemment réflexif.
Aucune technicité, si pointue soit-elle, ne remplacera l’œil du réalisateur qui confère à ce genre cinématographique une dimension singulière.
L’acuité de son regard critique, ses bénéfiques partis pris d’auteur, sa capacité à s’émouvoir ou à s’indigner, sa captation du réei, font de lui un créateur à part entière qu’il convient d’autant plus d’encourager que sa mission n’est pas étrangère à celles que nous revendiquons pour un véritable service public de la culture.
Avant-premières, nouvelles écritures, révélations de talents multiples et variés, cartes blanches, compétition unique avec Premier geste, partenariats entre autres avec Addoc et l’Acrif, présentation de nouvelles expériences de réalisations inscrites dans le territoire local etc, sont autant d’occasions, en ce mois où le cinéma documentaire est à l’honneur, de vous rapprocher des Écrans Documentaires qui comptent parmi les plus importantes manifestations du genre.
Ne manquez pas non plus la soirée du Conseil général, partenaire du festival depuis son origine, au cours de laquelle sera abordé un thème qui nous est cher puisqu’il s’agit de celui de la valeur du travail.
Félicitations aux organisateurs et bienvenue à tous les publics.
Christian Favier, Président du Conseil général du Val-de-Marne
