Éditos

Par des chemins de traverse

Arpenter les territoires du documentaire, les géographiques mentales qu’il suscite, les stimuli intellectuels, sensoriels, émotionnels, critiques qu’il propose, la multiplicité des démarches et des styles qui en émane… est le motif des Écrans Documentaires depuis 1997.

Un festival, un lieu d’exposition et de rencontres dont nous avons toujours tenté de renouveler la forme et les propositions.

1997/2007, nous tentions de cerner les contours, les tendances, les perspectives de la création documentaire, lors d’une rencontre de deux jours sur le Campus de Jussieu, avec une trentaine d’intervenants, cinéastes, grand reporter, producteurs, distributeurs, exploitants, critiques, productrice radio, enseignants et formateurs, responsables éditoriaux de chaîne…

A l’époque, le « cinéma documentaire de création » retrouvait le chemin des salles de cinéma. Sans être idyllique, ses relations avec l’espace télévisuel proposaient encore une vraie dynamique. Il allait s’inscrire progressivement dans des cursus à l’université mais il n’existait quasiment pas de « résidences d’écriture » qui lui soit dédié. Internet n’était qu’un vecteur émergent et il n’était pas question d’imaginer de « phone reportage » sur mobile. Chaque « famille » restait chez elle : les cinéastes « du réel » ne côtoyait pas les expérimentaux, les vidéos artistes, les plasticiens.

Le cinéma de fiction commençait tout juste à se « nourrir » de « réel » pour tenter retrouver du « sens ». Il n’y avait pas de Mois du Documentaire, peu de médiathèques, la cassette VHS n’était pas détrônée par le DVD, la VOD ou le streaming. Il n’existait pas trente six mille manières d’être spectateur et la « révolution numérique » n’était pas encore assez déployée pour que (presque) tout un chacun puisse s’imaginer, filmeur, auteur, cinéaste.

Nous vous laissons apprécier la distance, les écarts, les mutations, les évolutions qui se sont produits au cours de cette décennie…

Comment pour Les Écrans Documentaires, tenter d’en rendre compte, de refléter le paysage actuel, de proposer des pistes de réflexion, d’élargir le champ de découverte des pratiques comme des œuvres ? En bref, trouver une nouvelle manière de « faire festival » ?

C’est ce que nous avons élaboré de manière toujours aussi « expérimentale » et intuitive que d’habitude. Tout d’abord en nous déployant sur trois « lieux » avec chacun leur mode particulier de « monstration », de rencontres et d’échanges mais bien sûr en inspirant des passerelles et résonances constantes.

Anis Gras, le lieu de l’autre, accueille avec la Fabrique Collective des Images et le Cinéphilo sur « La moralité des images » des soirées rencontres « imagées » avec des collectifs de cinéastes, plasticiens et diffuseurs, œuvrant sur des « territoires » (le SACRE de Marseille et Autour de la Terre en Haute-Marne), ou résolument nomade (Est-ce une bonne nouvelle). Ciné conversations donc avec projections, échanges de pratiques et d’expériences, sans oublier de se restaurer, qui trouveront leur prolongement dans deux matinées ateliers lors de la troisième édition de l’Observatoire des Pratiques d’Atelier, organisée en partenariat avec Acardi et avec comme point de départ, La Lettre Filmée.

La Galerie Pascal Vanhoecke – Parisud, abritera la Vidéothèque du Festival, qui comme à l’accoutumée permettra de visionner les films en sélection ou en programmation. Mais surtout offrira la mis à disposition de la (quasi) intégralité des Sélections Écrans Documentaires depuis 1997, soit plus de 400 films. Ce panoramique est « Notre Histoire du Doc » mais participe bien entendu de sa composition mosaïque globale.

La Galerie est aussi l’espace dédié au Premier Forum de la Distribution Indépendante, qui proposera deux temps forts de Rencontre avec deux revues DVD/Internet/Papier, Dérives et LFD, La Famille Digitale. Des Impromptus de diffusion à la carte, une librairie/DVDthèque, la présentation du Tour d’Europe du Documentaire par Addoc, certains débats, après films, pour avoir le temps qu’il faut pour prendre la juste distance, s’y dérouleront.

L’Espace Jean Vilar et ses deux salles de Cinéma, reste bien sûr le cœur du festival. Car rien n’a encore été inventé de mieux, nous semble-t-il que la salle du « voir ensemble en grand dans le noir » même si les supermarchés du cinéma bataillent ferme contre les salles indépendantes (confère les coups bas contre le Méliès de Montreuil).

Sans faire « collection » de partenaires, nous retrouverons cette année encore des collaborateurs fidèles avec l’Acrif, l’Acid, Gulliver, le CECI du Moulin d’Andée, Iskra, et bien entendu la Mission cinéma du Conseil Général du Val-de-Marne.

Sans l’avoir délibérément recherché mais, découvert en cheminant, cette édition sera très inspirée par la Méditerranée, d’Alger à Marseille et Alexandrie et le Liban : les films d’Ouverture de Tariq Teguia, l’Intégrale de la série Marseille contre Marseille de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, les premiers épisodes de la série Mafrouza d’Emmanuelle Demoris, Home de Patrick Chiha…

Méditerranées et Vues d’ailleurs… comme le montreront nos sélections de courts et longs métrages, d’une très grande diversité mais avec quelques constantes : le devenir urbain, le paysage « légendé », la nature « inspirante », les mythes… Dans cette partition, l’on retrouvera le corps (et la parole) politique incarnée (Comolli encore) mais aussi le « corps dansé » comme langage impliqué dans le monde, avec les deux beaux films de Gilles Delmas et Alain Platel. Claudio Pazienza nous proposera d’éprouver « Le son réel » à travers l’expérience de certains de ses films. Des Amants de cinéma (Héléna Klotz), à la trace de la mémoire coloniale (Philippe Lacôte), de la condition indigne des familles de prisonniers (Stéphane Mercurio) aux Utopies, porteuses de rêves ou virant au cauchemar totalitaire (Gulliver encore)… bien des expériences à vivre, de découvertes à partager… Des films, du cinéma, des vidéos, des propositions photographiques, plastiques ou sonores, ou sur la « toile ». L’expérience documentaire dans tous ses états, en comme, versus 2007.

Didier Husson, directeur artistique


Vues d’ici, vues d’ailleurs, les devenirs cinémas

Le cinéma vu d’ici…

Dans ma petite ville haute-normande de 7000 habitants, il y a une librairie, LA MAISON HAUTE qui ferme ses portes dans quelques semaines… II y a un vidéo club avec distributeur automatique, un rayon de DVD dans le supermarché (blockbusters et DISNEY), un cyber espace municipal qui permet de surfer, une belle bibliothèque avec un rayon très modeste sur le septième art et les DVD en supplément du MONDE du WE à la maison de la presse…
Et un cinéma… LE TRIANON, une petite salle cosy de 200 places avec balcon, une ancienne salle des têtes aménagée au début du XIXe siècle dans une église désaffectée. Verneuil est à 120 kilomètres de Paris et à un peu plus d’une heure de train. La petite cité de caractère « en milieu rural » sous ses apparences médiévales et « bourgeoises » est aussi ouvrière.
Je suis à équidistance… 300, 400 mètres, pour aller, au choix, voir les vaches brouter dans leur pacage ou découvrir un film. LE TRIANON est une salle municipale qui ressemblerait de l’intérieur à s’y méprendre à une salle du Quartier Latin. Elle est programmée par un réseau régional qui affiche les mêmes films dans les salles des petites cités avoisinantes dans un rayon de vingt ou trente kilomètres.
Lors de la sortie de SHREK 3 et de RATATOUILLE, la salle n’a pas désempli et la recette en pop corn et friandises a du exploser. LE TRIANON suit son cahier des charges : il propose un « Petit ciné » pour les plus jeunes, une fois par mois (des films d’animation). Il accueille les trois séances annuelles du dispositif ÉCOLE ET CINEMA et tous les enfants du primaire ont pu voir cette année AZUR ET ASMAR. Une séance « Club » est proposée le lundi où je peux voir LA VIE DES AUTRES, le dernier Rohmer ou Manuel Poirier, en compagnie d’une quarantaine de spectateurs en moyenne. Mais bien évidement nous n’y partagerons jamais la découverte d’un film de Chantal Akerman, Apichatpong Weerasetakhul, Alexandre Sokurov ou Abderrahmane Sissako. Encore moins un Fellini, un Keaton, un Bergman, un Pasolini, un Duras ne risque de s’y projeter. L’univers du Documentaire s’arrête ici à MONDOVINO, voir exceptionnellement un film produit dans la région. Parler de mon métier avec nos amis d’ici, intrigue et laisse perplexe.
L’offre s’élargit dans la ville agglomération la plus proche, Evreux, distante de 40 Km avec un multi-plexe, qui a la triple particularité de proposer dix salles en (presque) centre ville, d’être un des rares de son espèce à avoir été ouvert par un exploitant local… et d’être l’un des plus fréquentés de l’hexagone. Outre les programmations classiques, le CINE ZENITH collabore avec la Scène Nationale pour des journées cinéphiles où peuvent intervenir Alain Bergala (LES CAHIERS) ou Stéphane Goudet (POSITIF). Et le CECI (Centre des Ecritures
Cinématographiques) MOULIN D’ANDÉ (partenaire du Festival depuis trois ans) y propose désormais régulièrement des films réalisés par ses résidents. Les dispositifs d’Education à l’Image, y trouvent leur place comme les productions aidées par le Pôle Régional à l’Image, basé à Rouen. Dire qu’il y a une circulation entre les publics serait exagéré mais ils fréquentent le même lieu.

« D’où l’on parle »

L’offre ne peut évidemment pas satisfaire le parisien que j’étais, il y a encore trois ans… Mais j’ai un statut bien particulier, je suis le directeur artistique des ÉCRANS DOCUMENTAIRES… Donc, je me rends dans des festivals (pas assez à mon gré, question budget !), je « reçois » des DVD et notamment ceux des sélections du festival, quelques centaines, je surfe sur Internet et je regarde ce qui m’intéresse en streaming je me rends à Paris fréquemment pour des séances de « rattrapage » de moins en moins taciles à agencer vu le turn-over bien trop rapide des tilms (pourtant de moins en moins nombreux) qu’il me semble essentiel de voir.
Florian, 9 ans, le six octobre et six ans parisien, a déjà fréquenté les festivals, Biarritz, Lussas et dans son « autre vie parisienne », LE FORUM DES IMAGES et les « bonnes salles » de la capitale. II aime les films que ses copains aiment… et puis Keaton, Tati, Nanouk, Paul Grimaud, Hoyshi Higashi et CHANG de Shoedsack et Cooper, les ciné-concerts. Une vidéo d’art ne le rebute pas si elle est assez courte, et il a été très sensible à GROZNY, GROZNY DANSE ! de Joos de Putter (pas vraiment un film pour enfants ! Mais où il pouvait s’identifier aux enfants danseurs de la troupe) et RIVERS AND TIDES de Thomas Riedlsheimer (sur et avec le land artiste Goldworthy). Le noir et blanc ne le rebute pas, les sous titrages non plus, s’ils ne défilent pas à un rythme infernal et il est souvent le premier spectateur des films que nous présentons au festival pour les jeunes publics.
Question : y a-t-il un cinéma documentaire pour jeune public qui ne soit pas animalier ?

Alors résumons-nous 1

La « mauvaise querelle » de la grande distribution vis-à-vis de l’exploitation indépendante, au titre de la libre concurrence UGC + Karmitz contre LE MÉLIES de Montreuil (Rajeunis auteur de CAMARADES !) est ici aussi obscure qu’un concile sur la véracité des images révélées. Ce petitportrait paysage très local, résume l’« exception à la Française » : maillage soutenu par des collectivités territoriales, dispositif d’éducation à l’image, considération culturelle et commerciale du cinéma, d’un certain cinéma, de certains cinémas qui n’envisagent évidemment pas tous les « possibles ». Un accès certes limité mais qui peut s’enrichir (le haut débit étant disponible ici depuis plusieurs années) d’accès à des sites, à des bases de données, comme à des commandes de DVD ou à la VOD.
Encore faut-il que s’en crée le désir, que se soit constituée une culture, une curiosité, et même tout simplement, qu’une connaissance de ces uni-vers-là soit possible.
Le TRIANON vernolien pourra-t-il s’équiper en numérique ? Des home cinéma fleureront-ils dans les chaumières où la culture locale restera-t-elle majoritairement plus chasse-pêche-nature-tradition ?
Côté pratiques, le caméscope est invisible en dehors des mariages, le portable très discret et la MJC accueille un petit atelier vidéo. Le rapport Godinot sur le Tiers Secteur associatif (toujours la concurrence, le Marché Féroce veut aussi les miettes) n’étant pas nécessairement enterré sous des couches fossiles, ne risque pourtant pas ici de taire grand tort, car la vie associative et parallèle locale s’investit essentiellement dans le spectacle vivant, les arts de la rue, les arts plastiques, pas dans l’image.

Alors, cela commence comment une vie de spectateur ?

Ici, à Verneuil, à Paris, dans une ville universitaire, selon son milieu socioprofessionnel (cochez la case comme pour les sondages) en CDI, demandeur d’emploi ou travailleur précaire, sans papier, immigré avec test ADN ou sans…. Cinéphile voulant travailler plus pour voir plus de films et cinéphile voulant travailler moins pour avoir le temps d’en voir… A partir de quelles rencontres, quelles chances, quelles surprises, se détermine un parcours ?
C’est mieux à la maison ou dans l’antre noire d’une salle ?
Est-ce du divertissement ou un travail ? Le fameux travail du spectateur, si souvent invoqué dans le milieu documentaire et cinéphilique et qui laisse au minimum interloqué la majorité des autres humains qui ne travaillent pas « dans le métier ».
Cela se nourrit de quoi ? Et comment vit-on cette expérience là, comment la nourrit-on, s’en enrichit-on ? Pourquoi en aurions nous besoin ? Pourquoi être spectateur de nos vies ? Être spectateur de la vie des autres nous rend-il plus sensible à l’altérité ? Nous invite-t-il, à agir, à intervenir, nous investir ?
Quel est le sens de l’invasion du spectacle dans nos vies ? Pourquoi nous laissons-nous envahir par le tout écran, par les prothèses et appendices en tous genres, les codes et les flux, les nappes sonores, la communication continue, la traçabilité permanente de nos voix, nos corps, nos empreintes, de notre image. La re-présentation de nous-mêmes nous permet-elle de mieux vivre ? Y a-t-il encore un miroir possible ? Et qu’y cherchons nous ? Que nous impose-t-on d’y trouver ?

Les Yeux sans visage / Ce répondeur ne prend plus de messages

Un film c’est quoi ? Et c’est quoi le commerce des images ? De quelles valeurs d’échange peut-il se prévaloir. S’agit-il de produire des représentations à des fins très citoyennes : « informer éduquer distraire » ? De faire de la recette, de l’audimat ? De faire « œuvre » au sens premier d’œuvrer ou pour « signer », « s’auteuriser » ?
Ou bien, mettre en œuvre, en solo ou en choral, entre praticiens -ou avec d’autres qui ne le sont pas ? De faire de la saisie, du prélèvement, de la mise en scène ? S’agit-il de rendre compte, de faire rendre compte, de raconter, de monter, en faire une histoire de plans, de morale ? Mais de quelle morale parle-t-on, parce que la morale est politique aussi, non ?

Qu’est-ce qui change de la lueur sur l’aplat pariétal à l’écran, sa lumière et ses ombres ? Qu’est-ce qui donne de la perspective, du hors champ ? De la résonance, de la disjonction ? Qu’est ce qui détermine le temps d’un film, celui qu’il se donne, celui qu’il donne, celui qu’il fait percevoir, ressentir, celui qu’il nous prend ?
Un cinéaste, un réalisateur, un filmeur, un artiste, un créateur, a-t-il en réalisant le sens de la réalité, rend-il le réel plus effectif ?, plus affectif, plus perceptif ? Produit-il de la plus value, des dividendes pour des actionnaires, de l’argent, du bonheur, du récit, de la relation, du sensible, du bien-être, de l’émotion, de la fascination, de l’ennui, de la confirmation d’idées reçues, de la révolte, de l’appropriation, de la question, du doute, de l’Histoire, des petites histoires, de la rumeur, de la dissidence, de la géographie mentale, du sens, de l’esthétique ?
Un film doit-il favoriser l’imaginaire, l’oubli, la dis-traction, dénoncer, mobiliser, documenter, faire débat ? Faire sourire, sortir son mouchoir, étreindre son voisin, donner un sentiment de communauté, donner de l’énergie, faire rêver, permettre de rattraper un manque de sommeil, bouleverser votre vie, vous faire rencontrer l’amour…
Quelle est la vocation du cinéma aujourd’hui ?
Qu’est-ce qu’on voit ? Qu’est-ce qu’on ne voit pas ?
Qu’est-ce qu’on perçoit ? Quel est le degré de distance ou d’absorption ? Quel espace critique y cherche-t-on ? Ou quel oubli ? Quelle empathie, quelle découverte ? Quel rapport entretient-il avec la « réalité » ? De quel réel parle-t-il ? Et quel impact a-t-il d’un point de vue politique, éthique, citoyen ? De quelle mission s’investit-il ? Quel imaginaire développe-t-il ?
Les « révolutions des images » et la numérique pour parler de la petite dernière n’ont jamais fait la Révolution. Illustrer et susciter des espoirs, des illusions, des luttes, des résistances, des utopies, Oui. Elles en portent, en ont porté, en porteront, mais ne pas leur en demander plus.
Quant à la Création, elle ne peut en aucun cas répondre à une « demande », car elle est elle-même une offre, sinon une offrande qui s’accepte ou se refuse ou bien, peut trouver son destinataire plus tard. C’est pourtant de l’inverse que se prévalent des « décideurs », des « programmateurs » en claironnant avec certitude : le plus petit dénominateur commun doit être la règle, car l’audience, l’audimat, les revenus des actionnaires les taraudent.
Ils taxent d’élitiste tout ce qui ne serait pas d’un bon rapport. Donc, ils ont des recettes, des for-mats, des modèles. Aux créateurs de s’y plier ou de jouer les Bernard Palissy tant pis.
La politique culturelle qui s’annonce, compte beaucoup sur une offre répondant à la demande.
Nous, non, mais peut-on prêcher dans le désert ?

Vues d’ailleurs 1

C’est un écran géant, le son très amplifié. Un gamin pré-ado, joue au foot dans un no man’s land de ville meurtrie par la guerre. Il faut quelques secondes à l’œil-l’oreille est déjà en alerte de loin-pour distinguer le crâne dans lequel son Adidas shoote au pied de l’ancien QG de l’armée yougoslave à Belgrade. Et pourquoi le son choquait sans voir, en arpentant la corderie de l’Arsenal. Cette vidéo interminable de Paolo Canevari, artiste bien « côté » sur le « Marché » était emblématique des polémiques sur l’esprit insufflé par le curator
(autrement dit commissaire d’exposition, c’est joli non ?) de la dernière Biennale de Venise, Robert Storr. « Think with the senses et feel with the mind ».
De plus en plus souvent le cinéma va « s’exposer » au musée, dans les biennales, les galeries (Akerman, Godard, et maintenant Kiarostami et Erice à Beaubourg, Depardon et Varda à la Fondation Cartier, pour ne citer qu’eux). De plus en plus les plasticiens ont recours au cinéma, ZIDANE de Parreno et Gordon, pour ne citer qu’eux (qui, est-ce vraiment un paradoxe, se retrouve sur les gondoles de l’Intermarché de Verneuil à côté de Besson).
On peut pour finir provisoirement, se poser quelques questions sur ce que devient la monstration du cinéma dans ses « must » du XXIe siècle que sont les Biennales d’Art, qui fleurissent partout de la Corée à Istanbul en passant par Lyon et Athènes, à travers quelques choses vues chez l’ancêtre de la Lagune (52 éditions).
Dans une biennale comme celle de Venise, on présente un film de près de deux heures de Yang Fudong, artiste de Shanghai (certes comportant plusieurs épisodes et réalisé sur cinq années) réalisé dans un superbe 35 mm noir et blanc : primo en vidéo, secundo, dans cinq black boxes disséminées comme sur un chemin de croix pour le visiteur dans la Corderie : s’il a la chance de pouvoir s’octroyer l’une des deux trois places assises, c’est pour mieux voir se relayer en ombres chinoises, les nouveaux venus pénétrant dans le lieu de projection qui par la droite qui par la gauche.
Dans une Biennale, il y a des « vanités » arty comme celle de Sophie Calle (Pavillon Français) qui rachache, qui rachache… Débauches de cadres et d’écrans, de vidéo, de figurants et de célébrités (107) pour proposition ténue plus que tenue, avec, débauché par petite annonce, on rêve, Daniel Buren, pour faire la scéno. French Touch qui fait mouche côté audimat.
A Venise, la « peinture qui reste » est cinquantenaire, soixantenaire ou plus. La vidéo, omniprésente, les fabricants d’écrans plats se frottent les mains. Les dispositifs, les installations, promettent, montre en main, une, deux minutes d’attention de la plupart des visiteurs pour des plans et séquences qui aiment souvent s’éterniser.
Il y a les cinéastes « de service » pour le marché de l’art : José Luis Guérin, l’auteur d’EN CONSTRUCTION, pour une belle installation jouant sur la réminiscence. Les go-between, comme Manon de Boer, chouchou des festivals et notamment du FID Marseille et un des artistes cinéastes des plus talentueux d’aujourd’hui, Steve Mac Queen, dont on ne verra jamais un film en salle, puisqu’il appartient à l’écurie d’une galerie. Il y a enfin, misère, (Fondation Peggy Guggenheim) des performances filmées de Joseph Beuys, diffusées sur des moniteurs étiques, rivés comme des araignées au plafond.
Bref, beaucoup d’efforts pour ne rien voir, ou si mal (ou si parasité par l’installation voisine) qu’on se prend des envies de retourner dans des salles obscures. Mais aujourd’hui qu’y voit-on ?

Vues d’ailleurs 2

LES ÉCRANS DOCUMENTAIRES ne donneront aucune réponse à ces questions à foison mais suggèrent des pistes de réflexion, suscitent des échanges, montrent des films et soutiennent des démarches singulières, remarquables, à l’esprit indépendant et créateur. Loin des modes et des modèles…
Montrer, c’est proposer à ceux qui le souhaitent de faire retour sur « Notre histoire du Doc » en mettant à leur disposition en visionnage à la carte, les quelques 400 films de dix ans de sélection des ÉCRANS DOCUMENTAIRES.
Montrer, c’est afficher la partition des sélections, des programmations thématiques et du CABINET D’ESSAI ET DE CURIOSITÉ.
Sans l’avoir délibérément recherché mais découvert en cheminant, cette édition est très inspirée par la Méditerranée, d’Alger à Marseille et d’Alexandrie au Liban. Mais elle explore aussi le devenir urbain, le paysage légendé, la nature inspirante, les mythes, les deuils, les utopies, le corps « politique » et le corps « dansé ».
Pour tenter de rendre compte de l’expérience documentaire dans tous ses états, de refléter et d’interroger le paysage actuel, d’élargir le champ des découvertes comme des pratiques, nous avons cherché à imaginer une nouvelle manière de « faire festival » avec des soirées rencontres imagées pour aborder les questions de la fabrique collective des images, des pratiques d’atelier comme les questions morales de la représentation.
Nous proposons des rencontres avec des auteurs, Jean-Louis Comolli, Claudio Pazienza, Emmanuelle Demoris, François Caillat qui dépassent le rapport duel avec leurs films pour mieux expliciter ensemble leurs démarches et questionnements.
Enfin avec le Forum de la Distribution Indépendante et particulièrement avec DÉRIVES et LA FAMILLE DIGITALE et le rapport de leur travail de diffusion avec Internet, nous interrogeons aussi les nouvelles manières de voir, la question des supports et des contextes, le caractère collaboratif des sites qui proposent une réelle interactivité : un spectateur qui peut devenir contributeur voire lui-même créateur.
A notre échelle, un festival pour les questions en devenir du cinéma.

Didier Husson, directeur artistique


À la recherche de l’image qui manque

« En prenant un peu de distance, le peintre s’est placé à droite à côté de l’ouvrage auquel il travaille. C’est-à-dire que pour le spectateur qui actuellement le regarde, il est à droite de son tableau, qui, lui, occupe toute l’extrême-gauche. À ce même spectateur, le tableau tourne le dos : on ne peut en apercevoir que l’envers, avec l’immense châssis qui le soutient. […] Le peintre regarde, le visage légèrement tourné et la tête penchée vers l’épaule. Il fixe un point invisible, mais que nous, les spectateurs, nous pouvons aisément assigner puisque ce point c’est nous-mêmes : notre corps, notre visage, nos yeux.
Le spectacle qu’il observe est donc deux fois invisible : puisqu’il n’est pas représenté dans l’espace du tableau, et puisqu’il se situe précisément en ce point aveugle, en cette cache essentielle où se dérobe pour nous-mêmes notre regard au moment où nous regardons. Et pourtant cette invisibilité, comment pourrions-nous éviter de la voir, là sous nos yeux, puisqu’elle a dans le tableau lui-même son sensible équivalent, sa figure scellée ? […]
Nul regard n’est stable, […] le sujet et l’objet, le spectateur et le modèle inversent leur rôle à l’infini. Et la grande toile retournée à l’extrême gauche du tableau exerce là sa seconde fonction : obstinément invisible, elle empêche que soit jamais repérable ni définitivement établi le rapport des regards. »
Michel Foucault extrait du texte LES SUIVANTES in DES MOTS ET DES CHOSES 1990
D’après le tableau de Velazquez – LES MÉNINES – 1956

Le corps nous installe au milieu du monde, à l’intérieur même de la scène.
Des premières traces laissées par nos mains nues sur les parois des grottes, jusqu’aux mains gantées d’aujourd’hui qui permettent d’entrer dans les images virtuelles, le geste nous extériorise. Il opère la médiation entre notre pensée et notre agir, il dessine un temps et un espace, transforme et fait sens.
Quand est-il alors du geste si les corps disparaissent derrière l’écran, si le corps à corps n’existe plus, qu’en est-il de la démocratie si nos gestes sont dictés par la satisfaction immédiate et des récits dont le seul enjeu est la force de vente ?
Qu’en est-il du cinéma si la projection laisse au bord du monde, si nous ne pouvons plus envisager, qu’en est-il alors de nous, de nos voix qui deviennent off, sans lieu, ni dans l’image, ni dans la cité ?
Nous ne sommes pas très loin des fondements moraux de la théologie occidentale qui érigent l’image comme la puissance de représentation du sujet disparu.
Or dans le tableau de Velazquez, il y a de la présence, présence du peintre, présence du spectateur et/ou du modèle, c’est la représentation même qui est absente, invisible. Elle devient alors la surface d’attente pour le geste de l’artiste dont on ne connaît pas le mobile, surtace sensible d’imagination pour le spectateur. Aucun récit ne vient expliquer la représentation. La projection est ouverte à tous les possibles dans cet échange de regards silencieux qui nous porte vers la complexité du monde.
Et si le seul mobile du cinéma était la recherche permanente de l’image manquante, celle qui se dérobe. Celle qui est notre moteur de vie, de création, de résistance.
Laissons de côté nos cahiers de coloriages aux formes prédéfinies, prédécoupées et retrouvons nos gestes fondateurs, maladroits, tendres ou brutaux de nos premiers graphismes qui ouvraient l’imaginaire, pour ne pas sombrer dans une esthétique aseptisée et fragmentaire du désordre sur lequel nous n’aurions plus prise. La machine ne remplacera pas le face à face. Nous resterons toujours troublés par nos gestes qui prennent le risque du réel, ceux qui nous portent vers l’inconnu, dans une histoire dont on ne connaît pas le déroule-ment.
En cherchant toujours à échapper au visuel, à l’apparence, aux récits pré-fabriqués, aux commentai-l’édition 2007 poursuit son travail d’exploration des films qui se risquent à ce que l’état du monde globalisant rejette comme mises en relations, mais que le cinéma fait.
Elle s’ouvre avec le film de Tariq Teguia ROME PLUTÔT QUE VOUS où les corps des acteurs vibrent telles des « membranes ». S’en suit un par-cours entre présence et absence, alliance et abandon, poésie et politique, possible et impossible, Pour oser terminer avec des films où se côtoient la séparation, l’amour et la mort, avec À CÔTÉ de Stéphane Mercurio, LES AMANTS CINÉMA d’Hélèna Klotz, et LE TEMPS DES ADIEUX de Mehdi Sahebi où le corps se meurt à l’écran.
Un parcours pour nous laisser, nous, vivants, toujours à la recherche de l’image qui manque, celle qui nous échappe, celle qui donne une raison d’être à la liberté de nos gestes cinématographiques, celle qui nous construit en tant que specta-teurs, celle qui nous constitue en tant que sujet.

Anne Toussaint, Présidente de l’association Son et Image


Une approche créative du documentaire

Pour cette onzième édition de leur festival, LES ÉCRANS DOCUMENTAIRES ont choisi de projeter en ouverture ROME PLUTÔT QUE VOUS de Tariq Teguia, un film ayant bénéficié du fonds d’aide à la création du Conseil général et sélectionné en 2006 à la Mostra de Venise.
Lors de la soirée de clôture, c’est un film consacré au chorégraphe Alain Platel qui témoignera de leur intérêt porté à l’un des domaines du spectacle vivant en plein essor dans notre département.
Avec trois soirées à Arcueil, dans les locaux d’ANIS GRAS, LE LIEU DE L’AUTRE, ils marqueront leur attachement à développer, avec d’autres structures, la diffusion d’œuvres produites en dehors des circuits classiques.
En organisant des projections à destination des collégiens, ils favorisent l’éducation à l’image et grâce aux nombreux ateliers qu’ils ont mis en place, LES ÉCRANS DOCUMENTAIRES portent une attention soutenue aux populations en difficultés, que ce soit au travers d’interventions en milieu carcéral ou auprès de personnes en voie de réinsertion.
Autant d’exemples qui soulignent la volonté de l’association SON ET IMAGE, à l’origine du festival LES ÉÉCRANS DOCUMENTAIRES, d’offrir en partage la découverte et la pratique d’un genre cinématographique très riche, mais trop peu et souvent mal diffusé.
Je remercie donc bien sincèrement sa présidente Anne Toussaint, son délégué général Didier Husson, son coordinateur Manuel Briot, leur équipe, ainsi que les responsables de salles du département et les partenaires institutionnels et associatifs, de nous offrir une approche si créative du documentaire.
Elle complète utilement les dispositifs que le Conseil général a instaurés en faveur du cinéma et je me réjouis de la synergie qui en résulte.
Nul doute que les Val-de-Marnais trouveront dans cet espace de réflexion critique, l’opportunité d’échanger et de satisfaire leur curiosité.

Christian Favier, Président du Conseil général du Val-de-Marne