Anne Toussaint, Hélène Guillaume
- 2001
- 59’
- NA Production
- France
Parler de la prison au travers de l’absence est une façon d’aborder la question de la peine, de l’enfermement carcéral, celui de la rupture sociale obligée qui exclut le regard de l’autre, altère la relation sociale et affective, et donc éloigne de soi. L’absence crée la distance entre soi et le monde, engendre l’angoisse, fait surgir la présence du désir et provoque le repli sur soi pour y échapper.
Le film se déploie autour de sept séquences proposées par les hommes détenus. Ils s’approprient l’espace cinématographique en contrepartie d’une reconnaissance identitaire qui leur est refusée. Chacun a fait la proposition de raconter selon son âge, sa sensibilité, sa situation familiale, un moment particulier de l’absence de l’autre, absence au féminin, qui le touche particulièrement dans cet univers homosexué.
Ces séquences sont reliées par des paroles croisées recueillies au cours d’entretiens de ces hommes incarcérés et des femmes qui vivent l’absence de l’autre côté du mur. Ces paroles vibrent sur des séquences qui nous plongent dans l’univers carcéral en marquant le temps de la prison, en soulignant le détail devenant obsession, en évoquant la pensée circulaire propre à l’enfermement, en signifiant la résistance, en cherchant la trace…
Mais elles sont aussi données à écouter sur des séquences qui ne nous laissent pas nous installer dans cet univers mais nous rappellent à notre place, celle de citoyen « libre » afin de rendre visible la rupture entre le monde carcéral et le monde civil, monde dans lequel reviendront un jour ces hommes incarcérés.
Anne Toussaint, Hélène Guillaume
Film réalisé en partenariat avec le cercle culturel de la Maison d’arrêt de la Santé, la direction des services d’insertion et de probation, la direction régionale de l’administration pénitentiaire, la DDAT, le CNC et Les Films à 4.
« Les femmes, celles qui me manquent, les autres que j’avais oubliées, vivre sans elle, à quoi cela revenait-il en fait ? Parler de moi, d’accord mais là c’est très personnel et est-ce vraiment si intéressant ? Ce film n’allait-il pas déboucher sur un voyeurisme dérangeant ? Parler de notre captivité, quelle est la part d’elles qui manque le plus ? La sexualité est la réponse qui nous vient immédiatement à l’esprit puis, en y réfléchissant, finalement on s’en passe, on se masturbe et on oublie. Non, le plus éprouvant est l’absence de tendresse ou plutôt sa distillation avare à travers des visites épiées, minutées, contingentées, et encore, quand il y en a… Il y a aussi ces femmes qui sont là, celles qui nous gardent engoncées dans leur uniforme et surtout celles qui nous aident, celles que nous nous interdisons d’appréhender comme des femmes entières, dont nous devons gommer le charme. »
Guillaume
« Mon désert est peuplé de mirages, images floues qu’un pauvre fou s’amuse à déchiffrer, à retoucher, à aimer un peu mieux… Revoir ce parcours, en corriger les erreurs au plus profond de son cœur, revivre ses amours… »
Cissi
« L’absence au féminin a permis un travail d’approche de la prison très intéressant dans la mesure où j’ai dû me cantonner à un travail très intérieur. Penser l’absence en égoïste et tenter de sortir de cette condition. Ma seule manière d’échapper à cette pensée, d’un enfermement circulaire à été d’introduire une narratrice, avec des images du dehors. Le travail sur le texte m’a permis de voir et d’admettre la culpabilité de l’absence que je pouvais faire subir à l’autre. »
Farouk
« Le viseur encadre l’enfermement. Vient ensuite l’objectif, interprète guidé, isolant la vie cellulaire. Puis l’image, dont l’apparence doit révéler cette absence tant recherchée. Un tournage carcéral devient une vision à étages. Une démarche empirique au terme de laquelle le point d’arrivée a déplacé le point de départ. Petite promenade dialectique qui, par la grâce de la caméra, transforme graduellement la compréhension du sujet. Il me faut partir de l’évidence carcérale pour me laisser guider par la logique de l’image. Cette apparente simplicité du cheminement me ramène, en fin de compte, à un nouveau point de vue. C’est de celui-ci, que se fera la construction définitive. Et puis surtout, surtout, limiter mon expression à l’image aboutie. Éviter de déborder du cadre ; qu’il ne reste qu’un reflet projeté. La part enfouie, maintenant exhumée, ne fait pas partie du sujet. Il s’agit simplement de faire son cinéma. Me préserver de confondre écran et divan. Si l’image est à livrer, la délivrance ne concerne que moi. »
Jean Louis
« Je me suis séparé de vous… j’ai choisi d’évoquer des phrases vidéo qui marquent avec force ce que je vis de cette absence, mon égarement, mon absence obligée, ma reconstruction. »
Abdel
« La dernière fois que je l’ai vue avant d’être incarcéré, c’est lors de la garde à vue. Je l’ai aperçue par l’entrebâillement d’une porte. Elle était assise face aux inspecteurs qui l’interrogeaient. Je lui ai envoyé un dernier baiser. »
Arno
« Je me réfugie dans le sommeil, peut-être seront-ils là à m’attendre. Un jour, plus léger, je me rends au parloir pour retrouver ma femme. Elle n’est pas là, je ne sais pas pourquoi, l’angoisse s’empare de moi. C’est un parloir fantôme. »
Jean Luc
