Johan van der Keuken
- 2000
- 142’
- Pays-Bas
En octobre 1998, à Paris, le cinéaste Johan van der Keuken apprend qu’il est atteint d’un cancer. Interrogé, le médecin lui donne un an de vie. Sur la suggestion de sa femme Nosh (qui est aussi l’ingénieur du son de tous ses films), il décide de s’octroyer « Quelques belles journées ». Il part en voyage, emportant cette fois, une petite caméra DV…
Ensemble, ils décident de consacrer le temps précieux qui leur reste à regarder et à écouter. Leur voyage les amène du Bhoutan en Afrique, puis à Rio et San Francisco. Johan van der Keuken considère le film dans lequel ils se lancent comme une chronique de sa vision personnelle du monde, rendue plus urgente encore par sa maladie.
Un film quête, un film méditation, un « fleuve filmique » initiatique qui parle de l’état du corps, de l’état du monde, de l’état du désir. Amsterdam, Bhoutan, Paris, Kathmandou, San Francisco, Amsterdam… De l’annonce à la rémission.
« Le film tout entier est une quête pour découvrir le vertige du néant, dans l’espoir qu’il a une raison d’être, qu’un plus grand dessein est à l’œuvre derrière lui. On pourrait dire que le sens de tout cela se trouve dans le mouvement lui-même, dans le regard qui distingue ce mouvement et le capte pour le transmettre à autrui. Cette magie-là peut suffire à créer un univers entier, même s’il ne s’agit que de “magie mineure”. »…
« J’ai inséré dans le film des moments de repos. Comme dans ce couvent au Bhoutan, où je tente d’exprimer une sorte de méditation par l’image et le son. À un moment donné, je ne filme que la lumière, comme elle touche le sol en bois du couvent. On entend toujours les chants des moines, mais on ne voit que cette lumière. Ainsi, on rend le temps fluide, épais comme de la mélasse. J’aime cet apaisement, justement parce qu’il y a beaucoup de vacarme dans mes films. Des mouvements ondulatoires de vacarme à silence ou de raison à folie, je les trouve importants. Mes films ont besoin de cela. Un film librement composé doit être encore mieux structuré qu’un film avec une histoire. D’autres éléments doivent fournir les liens. » …
« Près de Mopti, ville du pays voisin, le Mali, le Bani conflue avec le Niger. Je connaissais ce lieu pour l’avoir vu en photo et en film. Des images nébuleuses qui suggéraient un espace immense, grouillant de vie. Vie, espace, immense – ces mots signifient tout et rien. Mais j’étais attiré par eux : par le fleuve humain… » …
« Il m’a semblé émouvant de photographier tous les enfants de ce village, des enfants qui doivent manger de cette terre aride et rigide… 105 prises de vues, l’une après l’autre. Notre accompagnateur Burkinais, l’acteur de cinéma Razo Ouédraogo, a dit, en pointant sur tous les enfants qui s’ébattaient dans ce village : “Tu vois bien que c’est impossible, ces taux de naissance élevés dans un environnement tellement pauvre”. »
Et alors je me suis dit : « je les photographie tous. C’est une transformation lyrique d’un simple fait statistique. J’ai toujours fait ces choses-là, mais avant j’aurais peut-être encore dit quelque chose sur la surpopulation, en regard de cette séquence » …
« Le film est un livre des morts. De toute façon, je n’y apparais pas. Il est conçu pour me survivre, ne serait-ce qu’un bref instant. Mais tôt ou tard, ils seront tous morts, les êtres et les animaux qui ont donné leur vie à nos images. Mais ils seront dans ce livre, et on pourra les lire et ils ressusciteront, sans moi. Ou ils resteront endormis, à titre d’information, sans aucun souvenir de moi. » …
« À la fin, j’ai eu envie de revenir au thème du fleuve d’une manière plus contemplative, plus ample.
Le fleuve comme symbole de mouvement et de continuité, comme lieu de rencontre et artère économique. Le fleuve comme limite-frontière entre la vie et la mort. La musique de Ab Baars donnera sa respiration à cette conclusion. Ce n’est plus l’Afrique mais les grands fleuves de Hollande, où se croisent transbordeurs pétroliers, péniches et porte-conteneurs.
D’énormes embarcations dont les silhouettes pareilles à des êtres étranges, des monstres, des esprits, des divinités inconnues, apparaissent et disparaissent dans le silence du rêve… »
Johan Van der Keuken est né à Amsterdam en 1938. Très jeune il fait de la photo et publie un premier album dès 1955, Nous avons 17 ans. Il obtient une bourse et rentre à l’Idhec à Paris. Il mène dès lors, simultanément ou alternativement, une activité de photographe et de cinéaste (et de critique également).
Filmographie sélective
Paris à l’aube (1957-60), Un Dimanche (1960), Un Moment de silence (1960-63), Lucebert, poète-peintre (1962), L’Enfant aveugle – 1 (1964), Herman Slobbe / L’Enfant aveugle – 2 (1966), Un film pour Lucebert – Big ben / Ben Webster in Europe (1967), Beauty – La Vélocité : 70-70 (1970), Journal (1972), La Forteresse blanche – La leçon de lecture (1973), Le Nouvel âge glaciaire – Les Vacances du cinéaste (1974), Les Palestiniens (1975), La Jungle plate (1978), Le Temps (1980), I Love $ (1986), L’œil au-dessus du puits (1988), Face value (1990-91), Brass Unbound (1992-93), Sarajevo Film Festival (1993), On animal locomotion – Lucebert, temps et adieux (1994), Amsterdam global village (1996), Amsterdam afterbeat – o Sang Fotostudio (1997), Derniers mots – ma sœur Joke, 1935-1997 (1998), Vacances prolongées (2000).
