Mardi 14 novembre 2000, 16h00

mardi 14 novembre 2000 à 16h00

Campus Jussieu, Amphithéâtre 24

Chris Marker, point de départ

Représentation / dépossession, Débat

Le projet du Musée des Arts Premiers, la biennale d’Art de Lyon « Partage d’exotismes », des films et publications sur les « zoos humains » des Expositions Universelles de la première partie du XXe siècle… Esthétique et culture, ethnologie et colonialisme, anthropologie et altérité : que peut-on attendre du croisement des imaginaires et des représentations ?

Intervenants pressentis : Patrick Deshayes (anthropologue-cinéaste-écrivain), Thomas Balmès (cinéaste), Stéphane Breton (ethnologue-cinéaste), Chérif Khaznadar (directeur de la Maison des cultures du Monde).


De l’anthropophagie culturelle de l’occident

Après avoir rapporté (entre autres) des Croisades en Orient le « oud » (luth) et le goût du sucré-salé, l’Occident s’est amusé, entiché, passionné pour le khawa de Mokha, les Turqueries, les Chinoiseries. S’est créée une image fantasmatique d’un Orient de bayadères, pachas et harems, une « Egyptomanie » décorative. Il a bondi comme un satyre sur l’art et les « Ballets nègres », fabriqué des mystères autour des statues de l’Île de Pâques et de l’art pré-colombien… Avec une constante boulimie, une curiosité pour l’Autre, procédant malheureusement de l’appropriation-dévoration, de la dépouille-pillage et d’un sentiment de supériorité sans mesure. Pour appuyer et construire ses théories, du bon sauvage de Rousseau aux fondements du racisme contemporain, Gobineau. Pour servir, accompagner, justifier, l’équipée coloniale : domination, assujettissement, exploitation. Avec dans ses convois et expéditions, ou à leurs marges, ses littérateurs, ses ethnologues, ses scientifiques, offrant la justification d’une supériorité culturelle d’autant plus évidente, qu’elle « cherchait à comprendre » les mécanismes de pensée, les idéaux, les rites, les croyances, les cosmogonies de l’Autre. Même si souvent « le mieux connaître » visait « le mieux dominer ». Il n’a jamais manqué aussi, à toutes époques, des romantiques, dandys ou écorchés, transportant en balluchon leurs imaginaires fantasmatiques (Nerval, Gautier, Rimbaud, Loti, Burton, Isabelle Eberhardt, Lawrence). Des chercheurs de mystique ou de fusion dans la culture qu’ils élisent (Dinet, Victor Ségalen, Alexandra David Neel, Wilfred Thesiger). Et des arpenteurs éclairés : Leiris, Griaule, Lévi-Strauss, Malinowski, Jaulin, qui fondèrent étapes par étapes, en fonction du contexte historique, politique et culturel, les questions de l’anthropologie aujourd’hui. Et les questions de la représentation-réappropriation de soi qu’elles peuvent susciter.

La recherche des origines : primitif, primaire ou premier ?

Pamphlet anti-colonialiste célèbre, doublé d’une méditation sur l’« art nègre » le film de Resnais-Marker Les Statues meurent aussi nous offre près de cinquante ans après sa réalisation un « Point de départ » aux questionnements que nécessairement posent la querelle entre « anthropologues/esthètes/marchands » autour du futur Musée des Arts Premiers et sa « préfiguration » au Louvre. Du « Musée imaginaire » de Malraux et des prises de position anti-colonialistes, nous sommes passés en quarante ans, par un tiers-mondisme volontariste, ignorant les dimensions culturelles traditionnelles ; par le reniement de la culpabilité occidentale des années quatre-vingt (Les sanglots de l’homme blanc de Pascal Bruckner) ; par la fondation d’un principe de transculturalité et d’esthétique universelle sans hiérarchie (l’exposition Les Magiciens de la Terre organisée en 1989 par Jean-Hubert Martin). Aujourd’hui, statues, masques, objets rituels, quittent les musées d’ethnologie (analyse et interprétation des usages, contextualisation) pour être mis en scène sous des éclairages étudiés comme « objets d’esthétique », chef-d’œuvres d’un « patrimoine universel » ou marchandises pour le circuit des galeristes-collectionneurs (avec recrudescence de pillage en perspective sur leurs terres d’origine. Des films (Boma-Tervuren de Francis Dujardin, visible à la vidéothèque), des articles (Monde Diplomatique, Août 2000) remettent en perspective « les zoos humains » qui constituaient le « sel » des Expositions Universelles et Coloniales (XIXe et première partie du XXe siècle) qui ont fondé sur le long terme les représentations de l’inconscient populaire et collectif des cultures dominées et colonisées. Chants soufis, polyphonies pygmées, art aborigène, danses derviches, diwan gnaoua, route Tsigane : sans voyager, les « arts et traditions » de nombre de cultures viennent « nous visiter » et se « mettre en représentation » sous nos yeux, ravis, fascinés dans les festivals et « lieux de culture ». Qu’en comprenons-nous ? Quels effets induisent leurs transpositions au-delà de l’alibi du conservatoire patrimonial ? Quels « échanges » réels engendrent-elles ? Pour la dernière Biennale d’Art contemporain de Lyon, le commissaire invité Jean-Hubert Martin s’adjuge les conseils et réflexions d’anthropologues comme Marc Augé pour proposer « Partages d’exotisme ». Tentative de transversalité… Une exposition sérieuse, critique, documentée comme « L’art papou » organisée au Musée de la Vieille Charité (Marseille) cet été, s’affublait pour l’intitulé de sa programmation de films (de grande qualité) d’un clinquant slogan : « Des papous plein les yeux ». Curieux…

Parallèlement à la globalisation-mondialisation de l’économie, de l’information, la « primitivité », l’« authentique », le « non-touché » par la société industrielle et la modernité, continuent de fasciner. Comme une approche fantasmatique des origines. Au risque de se fondre et d’être exploitée dans la mercantilisation généralisée… ? Il n’est pas nécessaire d’aller très loin pour en considérer les ravages possibles. « Hollywood est la pire chose qui soit arrivée au peuple indien » dit un jeune participant de l’United people Pow wow (rassemblement annuel d’indiens américains replongeant dans leurs traditions et racines de chants et danses), un film de Liliane de Kermadec disponible à la vidéothèque du festival. « Il restera toujours derrière l’image quelque chose que vous ne saurez jamais » dit le pompiste de Retour à Plozevet (film d’Ariel Nathan qui interroge la mémoire des habitants d’une bourgade bretonne, « sujets » d’une enquête « ethnologique-anthropométrique-sociologique » qui leva une intense polémique dans les années soixante).

À partir de cette programmation, avec Patrick Deshayes, responsable du Département d’Anthropologie de Paris VII et nos invités, nous tenterons d’aborder les questions de la représentation des cultures aujourd’hui, notamment le statut intercesseur de l’anthropologue et « sa fabrique des images », en nous focalisant particulièrement sur les populations et les cultures les plus fragilisées par le « contact premier » ou récent avec cet « autre monde », le nôtre…

Didier Husson


Les mots, les images et leurs maladies

Par Patrick Deshayes, Éditions Loris Talmart

« Les mots sont survenus et les hommes se sont mis à parler. Et ils ont cru pouvoir communiquer avec les mots. Mais ils n’y arrivèrent pas et sont apparues les maladies du langage que l’on soigne en absorbant une décoction de liane. Cette liane nous relie à ce que nous étions avant d’être enfermés dans les mots. C’est ainsi que les Indiens Huni Kuin de l’Amazonie parlent de l’apparition du langage et de “ses” maladies. Car les mots ont tout recouvert : on ne voit plus le réel des choses, on ne voit que son image. Alors il faut pour remonter au sens initial des choses casser les images et les mots. Patrick Deshayes, ethnologue “faiseur d’images” a confronté sa pratique de cinéaste et de photographe au discours des Indiens Huni Kuin qui ont tout de suite classé les images qu’il faisait du côté des visions que leur procurait la liane. Croisant les images fabriquées par ses appareils et les visions des Indiens Huni Kuin, Patrick Deshayes interroge tour à tour le statut de la représentation dans notre société et le chamanisme Huni Kuin. »

Patrick Deshayes, ethnologue et cinéaste, membre de l’équipe de recherche en ethnologie amérindienne du CNRS, dirige depuis décembre 95 l’unité de formation d’anthropologie ethnologie et sciences des religions de l’université Paris VII fondée par Robert Jaulin.