Qu’est-ce qu’un artiste au travail ? Dans le cadre de sa carte blanche aux Écrans documentaires, le MAC/VAL propose deux films autour de deux artistes qui ont croisé la vie du musée, Malachi Farrell et Ange Leccia.
Qu’il s’agisse de suivre l’élaboration de l’œuvre dans le cas de Malachi Farrell, ou d’accompagner la réception d’une exposition dans le cas d’Ange Leccia, ces deux réalisations nous proposent de porter un regard sur le processus artistique, de sa fabrication jusqu’à sa présentation publique.
Entretien avec Wang Bing
Combien d’heures de rushes aviez-vous pour ce film et comment avez-vous effectué vos choix de séquences pour monter ces 3h47 de film ?
J’ai tourné 300 heures de rushes. Pour ce qui est du montage, d’une façon générale, tout se fait en amont.
Quand on tourne, à l’égard du montage, il faut avoir en mémoire les différents matériaux tournés, ce que l’on trouve bien et ce que l’on trouve inutilisable, ou bien par exemple, il faut penser quel personnage peut être intéressant ; ensuite ce contenu que tu viens de filmer, ces passages, il faut savoir si tu peux ou non les utiliser, si ces matériaux peuvent se soutenir les uns les autres et fonctionner ensemble pour faire un seul film. Tourner cette étape est particulièrement important.
Bien sûr, ensuite le montage est aussi très important mais quand on tourne, d’un plan à l’autre, il faut savoir si ces plans seront ou non appropriés, c’est ce qui influence le plus le montage par la suite. C’est pourquoi je trouve que quand on filme un endroit, on doit avoir les idées très claires.
Bien que vous n’ayez pas écrit de scénario, tout est déjà pensé ?
Oui, il faut que cela soit très clair sinon on n’a pas les moyens de faire son film. Si l’on n’est pas clair dès le départ alors comment ensuite pourra-t-on faire jaillir quelque chose de la caméra ?
Qu’aviez-vous en tête quand vous avez débuté le tournage de ‘Til Madness Do Us Part ?
D’une manière générale, cela se fondait sur les personnages. Tous mes films sont tournés au fur et à mesure, pas à pas, lentement, on ne peut pas revenir en arrière, tout s’enchaîne. C’est pourquoi dans l’ensemble, quand je commence à tourner un film, je réfléchis aux personnages que je vais choisir, quel genre de personnes je vais filmer. Pour ‘Til Madness Do Us Part, quand nous avons commencé à tourner, je me suis demandé qui étaient les personnes les plus appropriées. À partir du moment où nous avons commencé à tourner, que nous sommes entrés dans ce film, nous avons beaucoup filmé un homme muet, ensuite des hommes plutôt avancés en âge, mais tous ne sont pas des personnages principaux. Bien sûr, au début, le personnage muet est assez important, mais ensuite tout n’est pas important. En fait, on présente un peu les personnages. Mais par la suite aussi il y a ce genre de problèmes. Car on ne sait pas à l’avance quels seront les personnages les plus appropriés. C’est pourquoi quand j’ai vu Ma Jian (le jeune homme qui court), je l’ai trouvé vraiment intéressant à filmer. Pour quelle raison ? Tout simplement parce qu’il venait juste d’entrer dans cette institution. Il n’avait vécu que six mois d’enfermement et donc il était encore très proche d’une personne de l’extérieur. Mais à l’intérieur de cette institution, il ne voulait plus rester. Il n’était pas comme les autres internés qui avaient déjà passé beaucoup de temps et qui n’avaient plus la volonté de sortir, peu leur importait maintenant de sortir ou non. C’est pourquoi je l’ai choisi lui. Ensuite je l’ai observé, il ressemblait vraiment beaucoup encore à quelqu’un de l’extérieur. Et donc je me suis dit qu’il serait peut être intéressant à filmer. Je procède de cette façon pour chaque personnage.
En tournant ‘Til Madness Do Us Part, avez-vous pensé au Fossé et à cette idée de l’enferment ?
Non. Je n’ai pas pensé à une relation possible avec Le Fossé. Bien sûr, cette histoire est relativement ressemblante, mais à dire vrai, à chaque fois que je tourne un nouveau film, je ne pense pas à ce que j’ai fait précédemment, ni aux films d’autres réalisateurs. On ne peut pas y penser, si on y pense alors par la suite on rencontrera des ennuis. À chaque fois qu’on aborde un nouveau film, on ne doit pas penser non plus aux films des autres. Bien sûr que l’on peut jeter un coup d’œil, mais quand on filme, on n’a pas besoin de penser aux autres films. On doit juste écouter ses propres sentiments, ainsi on est assez à l’aise.
N’est-ce pas une sorte de prison, un espace clos ? Comme pour Le Fossé ou même L’Homme sans nom ? Est-ce que cette notion d’espace clos vous intéresse ?
Ce n’est pas un sujet en soi. Ce qui m’intéresse, c’est que ce sont des gens ordinaires et en même temps des gens différents. Car chaque personne a sa propre caractéristique. Il y a de nombreuses relations entre ce type de vies et la vie que nous pouvons mener aujourd’hui à l’extérieur.
À la fin du film, on voit que ces hommes et ces femmes sont enfermés pour différents motifs: maladie mentale, errance, mais également troubles de l’ordre public, religion, comportement contraire aux lois, etc. Faites-vous un parallèle avec les laogai (camps de rééducation) actuels en Chine ?
Comment dire, je ne suis pas quelqu’un de très compliqué ; avant, quand j’ai voulu filmer cet endroit, j’avais de l’intérêt pour l’univers de ces personnes. Ils vivent tous en permanence dans cet endroit, j’étais intéressé par ce genre de vie. Chaque personne était finalement coincée comme dans un bocal (Rires). C’est un peu comme regarder un insecte dans un milieu clos et voir comment il vit; il ne peut pas sortir, il ne peut que rester à l’intérieur. J’avais donc un vif intérêt pour ce genre de situation. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu cet intérêt, c’est difficile à dire… Auparavant, j’étais déjà allé dans cet endroit, et à ce moment-là alors j’ai eu le sentiment que le contenu de la vie de ces gens était quelque chose de très très long. Chaque jour passé là-bas me donnait l’impression que le temps qui passait était d’une longueur interminable, alors que notre temps à nous était particulièrement réduit, comme si nous n’en avions pas. Chaque jour, nous étions très occupé, mais à l’intérieur de cet endroit en revanche on ne comptait plus le temps, comme s’il y avait du temps à profusion.
Le temps passait avec une lenteur infinie. J’étais attiré par tout cela.
Propos recueillis par Isabelle Anselme, Wang Bing, un cinéaste en Chine aujourd’hui, sous la direction de Caroline Renard, PUP. 2014.
Films
À la folie
Wang Bing | 2013 | 240' | Chine, France, Hong-Kong, Japon
Dans un asile psychiatrique isolé, une cinquantaine d’hommes vivent enfermés sur un étage grillagé. Leurs contacts avec l’extérieur, y compris les médecins, sont rares. Si certains ont des désordres psychologiques, d’autres sont là pour avoir tué quelqu’un, pour avoir déplu à un officiel, pour avoir été dénoncés par leur famille ou leur épouse… S’ils ne l’étaient pas à l’origine, leur vie de détenus va se charger de les rendre fous.
Ange Leccia – Logical Song
Gilles Coudert | 2013-2014 | 23' | France
Durant l’été 2013, le MACVAL a présenté Logical Song une installation d’Ange Leccia conçue comme un « film-exposition ». À la manière d’un journal intime, il y fait dialoguer les films de sa vie, des plus anciens aux plus récents. Réalisé par Gilles Coudert, Ange Leccia – Logical Song revient sur ce moment grâce aux témoignages des théoriciens, commissaires d’expositions, programmateurs qui suivent le travail de l’artiste depuis de nombreuses années.
Malachi Farrell à l’œuvre – La fabrication de la gégène
Les Auteurs Anonymes | 2008 | 54' | France
Le film retrace les étapes successives de la fabrication de la Gégène, installation mixed media réalisée par Malachi Farrell et son équipe pour le musée du MACVAL Musée d’Art Contémporain du Val-de-Marne en 2007. Utilisant le mouvement, les objets, les images et les sons, La Gégène évoque tout à la fois la guerre d’Algérie, les pratiques violentes de torture ainsi que les phénomènes de surmédiatisation actuels. Réalisé entre 2007 et 2008, ce documentaire de création rend compte de la force de cette œuvre de Malachi Farrell, véritable pamphlet lui permettant d’interpeler le spectateur face aux événements sociaux et politiques, historiques et contemporains.
Séances
dimanche 9 novembre 2014 à 14h00
Espace Jean Vilar - salle 2
Projection du film inédit « Ange Leccia – Logical Song » en présence du réalisateur
- Malachi Farrell à l’œuvre – La fabrication de la gégène
Les Auteurs Anonymes | 2008 | 54’ | France - Ange Leccia – Logical Song
Gilles Coudert | 2013-2014 | 23’ | France
dimanche 16 novembre 2014 à 15h00
MacVal
- À la folie
Wang Bing | 2013 | 240’ | Chine, France, Hong-Kong, Japon
