Tendances et symptômes
N comme Nombre
Toute équipe organisatrice d’un festival est en principe sommée d’être « ravie et enthousiaste » de voir gonfler chaque année le volume des films inscrits. Aspirants à figurer sur ses écrans, rencontrer « son » public, guigner ses dotations (même modestes au regard des coûts de production) et sa distinction « suprême ».
Ne serait-ce pas le signe d’une « extraordinaire » vitalité de la création et de la production ? Un accomplissement de la démarche documentaire, le signe de l’élargissement de ses publics et des potentiels de diffusion ? D’ouvertures d’horizons sur le monde, la vie, l’exploration de la complexité du sens, de la connaissance, de la culture ?
Près de 350 films inscrits donc dans nos trois compétitions…
Chaque année, la même joie aussi éphémère que naïve de voir s’agglutiner sur les rayons ses petits objets banaux “sans qualité” : les cassettes de visionnage ! Et derrière ces boîtiers plastiques, des montagnes de désir, de travail, d’imagination, d’engagement… Que de promesses, quel singulier voyage !
Près de 3 mois de visionnage (que le mot est affreux !), d’exploration, d’évaluation, de doutes, de coups de foudre à confirmer.
C comme Cassette donc…
Ici règne déjà une étrange hiérarchie, celle de l’enveloppe, de l’apparence. Il y a les « anonymes » sans jaquettes, les « siglées » d’une chaîne, les « designées » par une société de production connue, les mises sous uniforme, les « bariolées bricolées » et même celles sans boîtier, envoyées comme des bouteilles à la mer, parfois avec un petit billet glissé pour annoncer un mixage ou un sous-titrage inachevés.
L’objet cassette ne peut faire rêver. Difficile d’imaginer qu’un objet aussi insipide contienne de la trace, de la mémoire, du cinéma, du sens.
Pourtant déjà à ce stade des signes multiples viennent servir, desservir, stimuler, attiser, séduire la curiosité et le désir.
T comme Titre
Il ne fait pas le film (oh combien) ! Lance des pistes, fausses, réelles, imaginaires. Force est de constater qu’ils peuvent être : d’une poétique subtile, intrigants, tautologiques, lourdement didactiques. Certains sonnent secs et péremptoires, d’autres lancent une romance. Il y a les humoristiques, ceux qui font « document » et d’autres sobres comme des haïkus.
D comme Durée
Certains fleurent la « case programme » acquise ou secrètement espérée et semblent avoir renoncé à l’avance à tout autre diffusion que télévisuelle. Parfois, parfois seulement le préjugé est vite balayé. D’autres manifestement, ne dédaignent pas l’avenir incertain d’une diffusion en salles. Les « Je m’en foutistes » du tempo autorisé, affichent la durée qu’ils ont décidé hors calibrage : forcément intrigants…
S comme Signature
L’inconnue et celle avec laquelle on a déjà fait un certain voyage lors d’une réalisation antérieure. Avec bonheur ou non.
Le regard, l’écoute, ne sont jamais « innocents ». Il faudra naviguer entre réminiscences et oublis sur un thème « connu » ou un « sujet novateur ». Juguler les « attentes », la connaissance « prétendue », chercher à oublier l’affect, l’intérêt, les préventions.
F comme Format
P comme Programmation
Exercés, aguerris mais nécessairement subjectifs, l’œil, l’ouïe, les sens, l’esprit critique, raisonné, passionnel, vont devoir découvrir cette « programmation » totalement aléatoire, hasardeuse, sur cette même pauvre lucarne du moniteur. Et ce, quel que soit le choix du cinéaste, DV virevoltante, numérique high-tech, super 16 travaillé, grain 8 mm gonflé. De l’intimiste et du grand large, du bavard et de l’audio subtil comme une partition sonore. Tout ainsi : rappetisser-rapetasser sur ce même écran. Qui tristesse est aussi le « meilleur avenir » de diffusion possible si souvent !
Donc cet enchaînement incertain et réducteur va faire cohabiter, se télescoper des inconciliables, réduire tel projet ou telle démarche au regard de telle autre, ou au contraire l’exalter.
En prenant le « risque » de nous intituler les Ecrans Documentaires, un pluriel qui se veut ouvert à tous les possibles des champs de représentation du réel, il est logique et c’est la règle du jeu que nous nous affrontions à cette prolifération protéiforme et bourgeonnante.
Une diversité parfois exaltante, parfois inquiétante, quant au devenir que l’on peut imaginer pour une majorité de ces films.
Le désir de « monstration » semble si fort qu’il est parfois aveugle. Comment expliquer autrement cette récurrence annuelle de films dont on peut se demander ce qu’évoque pour leurs auteurs, le terme de documentaire de création, certes vague et incertain ;
Nous croyions avoir enfoncé le clou en faisant appel à la création « documentaire » !
C comme Compétition
Dans une société comme la nôtre, quels enjeux d’une ambiguïté malaisante se masque derrière ce drôle de jeu de rôles, de jeu de dupes dans lequel nous nous engluons : sélection – élimination.
Qu’est ce que tout cela peut bien avoir comme rapport avec le cinéma, l’expression, l’expérience ? Rien qui ne ressorte ďun sentiment coupable, culpabilisé mais toujours et toujours plus interrogatif sur le sens à donner à ce que nous considérons comme un ”panorama sélectif”. Un “donner à voir” : ce qui nous a surpris, intrigué, séduit, sensibilisé, étonné, révélé soudain. Ce “temps passé” avec un film, une œuvre qui soudain s’impose comme une évidence dans son étrange alchimie. Reste que nous interrogent aussi – signe des temps peut-être – des non-désirs – argumentés de « jurés » sollicités d’avoir à prendre cette pose, cette posture de choisir, élire, exclure…
Après décantation, nous vous proposons cette année encore, 31 films sélectionnés qui expriment chacun un geste cinématographique, une approche, une recherche, qui s’offre et nous offre un espace de réflexion, de perception de « retours sur nous mêmes ». Et d’ouverture. Et simultanément d’une écoute, d’une qualité particulière.
Ce qui les rassemble, aussi divers qu’ils soient, c’est l’absence de recherche de séduction, un jeu avec les codes. D’absence d’autocensure pour correspondre à un sujet dans l’air du temps, à « l’actu ». La volonté, même inconsciente, de correspondre à une case programme comme un objet dûment formaté. Voire non pas de détourner la « commande » mais d’y installer en contrebande, leur propre musique personnelle dans un attendu implicite. Des films « signés » sans pour autant se poser dans la figure du commandeur : l’auteur.
D’autres films auraient pu figurer à côté d’eux. Pour certains déjà remarqués largement dans
d’autres festivals, leur parcours n’obtiendrait sans doute rien de plus à figurer aux Écrans Documentaires. Leur « visibilité » est déjà acquise. Dernier souci de transparence : deux films en revanche auraient, à notre sens, pu figurer dans ce panorama sélectif. Nous avons proposé à leurs auteurs (en l’occurrence réalisatrices) de figurer dans la programmation thématique du festival. II s’agit de Berlin-cinéma de Samira Gloor-Fadel et de D’une rive à l’autre de Marie Colonna.
Les Jurys
Jury du Prix des Écrans documentaires
- Lionel lechevalier : responsable audiovisuel du Conseil général du Val-de-Marne
- Michèle Rollin : cinéaste
- Georges Heck : programmateur, responsable de la Maison de l’Image de Strasbourg
Jury du Prix du Documentaire court
- Christian Boustani : vidéo-plasticien
- Xavier Baudoin : cinéaste
- Christine Soulas : bibliothécaire-vidéothécaire, Ville de Gentilly
Jury du Prix Formations
- Jacques Merighi : responsable de l’atelier de recherche, La Cinquième
- Marie-josé le Pottier : responsable vidéo de la médiathèque Jean-Jacques Rousseau de Champigny-sur-Marne
- Thierry Maxime : étudiant
- Aude N’Guyen : étudiante
Les Prix
- Le Conseil général du Val-de-Marne offre le Prix des Ecrans documentaires (15 000 francs et l’étude d’une aide à la création pour un nouveau projet).
- La DRAC Île-de-France, autre soutien constant du festival, offre le Prix du Documentaire court (5 000 francs).
- La Cinquième parraine le Prix Formations doté de 5 000 francs.

