« Je vous écris d’un pays autrefois clair. Je vous écris du pays du manteau et de l’ombre » Épreuves, exorcismes. Henri Michaux
Depuis des mois, les médias nous annoncent quotidiennement ou presque les tragédies vécues par les migrants aux portes de l’Europe. Au risque de la litanie. Ces drames à répétition ont lieu sous nos yeux – sous ceux des Grecs et des Italiens indéniablement. Nos gouvernants ont, jusqu’à très récemment, gardé le silence, tétanisés par la présence de l’extrême-droite et la proximité des échéances électorales. Au pire, contaminés par le discours frontiste, ils participent au déversement de propos ignominieux où le choix des mots a toute son importance. Nous pensons particulièrement aux travaux de Victor Klemperer pour qui la manipulation du langage est un moyen d’asservir la langue et donc la pensée elle-même. L’usage répété voire martelé, des termes flux, raz de marée, crise, invasion, pour ne prendre que ces exemples, alimente les peurs, joue des amalgames et légitime des politiques migratoires attentatoires aux droits fondamentaux.
A l’échelle mondiale, les frontières devenues murs n’ont cessé de proliférer ces dernières années – symptôme de notre monde tiraillé entre mondialisation et fragmentation. Du mur Israélien en Cisjordanie (Voir Mur de Simone Bitton) à la barrière séparant les États-Unis du Mexique (Voir De l’autre côté de Chantal Akerman) jusqu’au mur le plus long (3200 kilomètres) entre l’Inde et le Bangladesh très discrètement meurtrier (documenté par le travail photographique de Gaël Turine), la liste serait longue.
Face à cette actualité tragique, le ministre italien des affaires étrangères Paolo Gentinoli en déclarant « l’Europe redécouvrira son âme ou la perdra pour de bon » nous rappelle les véritables enjeux et nous renvoie à nos responsabilités d’habitants de cette partie du monde. Il nous rappelle à la pensée de Jacques Derrida pour qui l’hospitalité est la culture même et non une éthique parmi d’autres. La question finalement est de savoir si nous considérons le droit à la mobilité comme un droit inaliénable pour tous ou comme un privilège.
Le cinéma, notamment documentaire n’a pas attendu pour porter attention à ceux qui manquent. Pour être là, aux côtés de ces invisibles que sont les migrants. Pour tenter de saisir et de penser les bouleversements de l’époque. Pour cette raison nous avons voulu revisiter les programmations du festival depuis son origine, en extraire quelques films et les mettre en perspective avec des films plus récents dont une fiction. C’est dans ce sens que nous voulions également accueillir une pièce de théâtre, 81 avenue Victor Hugo (créée au Théâtre de la Commune dans le cadre des pièces d’actualité). Si nous avons été contraints d’abandonner cette idée, nous avons maintenu notre invitation aux membres de l’équipe artistique de cette pièce à venir participer à l’échange collectif prévu à l’issue de cette programmation. Nous souhaitons nous aussi traverser les frontières, celles des genres et des démarches artistiques sans autre risque que celui de l’échange et de la réflexion partagée. En associant ces films, cette pièce de théâtre qui tous élaborent des récits, imaginent des dispositifs, proposent des expériences sensibles, témoignent d’un état du monde, nous établirons des liens de sens et de pensée. Nous tenterons, en reprenant l’expression de Walter Benjamin,« d‘organiser le pessimisme ».
Au poète les derniers mots : « La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer. Et la terre nous pressure. Que ne sommes-nous son blé, pour mourir et ressusciter », La Terre nous est étroite de Mahmoud Darwich
Sabrina Malek
À propos de Border
[…] Je repense soudain – ce ne sera ici qu’un dernier exem-ple, il y en aurait bien d’autres à convoquer – aux quelques images fragiles surgies dans la nuit du camp de Sangatte, en 2002, et filmées par Laura Waddington sous le titre Border.
Laura Waddington a passé plusieurs mois dans les zones environnant le camp de la Croix Rouge à Sangatte. Elle filmait les réfugiés afghans ou irakiens qui tentaient désespérément d’échapper à la police et de traverser le tunnel sous la Manche afin de rejoindre l’Angleterre. Elle ne put, de tout cela, que tirer des images-lucioles : images au bord de la disparition, toujours mues par l’urgence de la fuite, toujours proches de ceux qui, pour mener a bien leur projet, se cachaient dans la nuit et tentaient l’impossible au péril de leur vie. La « force diagonale » de ce film se paie en clarté, bien sûr : nécessité d’un matériel léger, obturateur ouvert au maximum, images impures, mise au point difficile, grain envahissant, rythme saccadé produisant quelque chose comme un effet de ralenti.
Images de la peur. Images-lueurs, cependant. Nous voyons peu de choses, des bribes seulement : des corps postés sur le bas-côté d’une autoroute, des êtres qui traversent la nuit vers un improbable horizon. Ce ne sont pas, malgré l’obscurité régnante, des corps rendus invisibles, mais bien des « parcelles d’humanité » que le film réussit justement à faire apparaître, si fragiles et brèves que soient leurs apparitions.
Ce qui apparaît dans ces corps de la fuite n’est autre que l’obstination d’un projet, le caractère indestructible d’un désir. Ce qui apparaît est aussi la grâce, quelquefois : grâce que recèle tout désir qui prend forme.
Beautés gratuites et inattendues, comme lorsque ce réfugié kurde danse dans la nuit, le vent, avec sa couverture pour toute draperie : tel l’ornement de sa dignité et, quelque part, de sa joie fondamentale, sa joie malgré tout. Border est un film illégal que traversent, de fait, tous les états de la lumière. Il y a, d’une part, ces lueurs dans la nuit : infiniment précieuses, car porteuses de liberté, mais aussi angoissantes, car toujours soumises à un péril palpable. D’autre part – comme dans la situation décrite par Pasolini en 1941 -, nous voyons les « féroces projecteurs » du règne, si ce n’est de la gloire : faisceaux des torches policières dans la campagne, implacable rayon de lumière qui balaye, depuis un hélicoptère, les ténèbres ambiantes. Même les simples lumières des maisons, les lampadaires ou les phares d’automobiles qui passent sur la route nous serrent la gorge dans le contraste déchirant – visuellement déchirant – qui s’instaure avec toute cette humanité jetée dans la nuit, rejetée dans la fuite.
Extrait de Survivance des lucioles, par Georges Didi-Huberman
Entretien avec Boris Lojkine
Vous avez fait dix ans de philosophie avant de passer au cinéma. Qu’est-ce qui a motivé ce changement ?
J’avais envie de voir le monde. J’ai eu un parcours académique très classique, j’ai eu les concours tout de suite, javais un chemin très tracé. Et je me suis retrouvé à presque trente ans, finissant ma thèse et me disant : « je fais de la philosophie, c’est une grande excitation intellectuelle, mais ça n’est pas la vie que je veux.» Donc j’ai tout changé.
Vous avez fait des documentaires au Vietnam et vous passez dans cette fiction à l’Afrique, avec ce Camerounais et cette Nigériane qui font le voyage ensemble, une histoire d’amour réaliste. Pourquoi ce thème ?
Vous ouvrez le journal et vous voyez des histoires de migrants qui arrivent sur nos côtes. Ce qui m’intéresse pour le film, ça n’est pas juste le fait qu’ils prennent un bateau, mais tout ce qu’il y a derrière. Ce qui me touche dans les histoires de migrants, c’est leur dimension quasi-mythologique. Vous et moi, si on veut voyager, on prend un visa, un avion et on va à l’autre bout de la pla-nète, ça n’est pas très compliqué. Pas très poétique non plus, c’est assez basique. Quand je lis ces récits et quand ensuite j’ai rencontré ces gens, j’ai l’impression que l’on est transporté dans un autre temps, un autre monde, une autre époque où il y a encore de l’épique, de l’épopée. Mais ça reste notre époque, avec des problèmes politiques, ça nous touche. Et pour moi qui veux faire des films, je ne peux pas résister à l’appel de ces histoires, ça me donne envie de faire des films.
Il y a déjà eu beaucoup de films sur ce sujet…
La singularité de ma démarche réside peut-être dans l’envie de raconter ce monde de l’intérieur. Regarder comment il fonctionne, quelles sont ses règles internes, les rapports de force. Et je pense que le sujet des migrants n’est traité que de notre point de vue, même lorsque l’on prétend adopter le leur, on les regarde du nôtre, depuis notre rive, à partir des problèmes qu’ils nous posent, politiques ou économiques ou même idéologiques. Il y a une dimension anthropologique dans ma démarche et un rapport radicalement non-idéologique au monde des migrants.
Ce que vous décrivez est particulièrement dur…
Tout ça est extrêmement documenté. Mais cela m’intéressait de passer à une fiction. C’est vrai qu’il est très improbable qu’un Camerounais et une Nigériane se mettent ensemble, mais le film l’explique clairement. Je voulais que cette histoire se déroule dans un univers extrêmement réel, celui de la route et des ghettos. Cet univers est très codifié, surtout à partir du moment où l’on traverse le Sahara, depuis le Sud vers le Nord en prenant le point de vue africain. A partir de ce moment-là, tout change ; comme le disent les personnages, vous n’êtes plus chez vous. Dès lors que vous avez franchi le Sahara, vous êtes chez les autres, les autres étant les Maghrébins, qui pour les Noirs sont déjà radicalement différents. C’est un monde très, très dur et je n’ai jamais vu ce monde raconté au cinéma. Je pense que c’est parce lorsque l’on imagine les migrants, on imagine un gros bloc : les Africains. Mais « les Africains », ça n’existe pas. Il y a des Camerounais, des Nigérians, des Congolais, des Ivoiriens, des Sénégalais et eux-mêmes se perçoivent comme très différents les uns des autres. Sur la route, ils identifient tout de suite l’autre : « lui, il est Nigérian, holà, je me tiens à dis-tance. Il ne parle pas comme moi, il ne s’habille pas comme moi.» Il y a beaucoup de signes de reconnaissance. Notre perception indifférenciée du migrant africain nous empêche de pénétrer ce monde. Je voulais justement pénétrer ce monde souterrain, avec ses lois dures et terribles. Si vous voulez faire un film sur la mafia, c’est pareil : il y a la loi de la famille, la loi du silence. Et ça m’intéressait de décrire ce monde et ses lois très précisément, avant même de tisser la fiction.
Par documentation, vous entendez rencontrer des gens sur place ?
Ça s’est passé en deux temps. Premièrement, j’ai beaucoup lu, que ce soit des récits des migrants eux-mêmes, des enquêtes journalistiques, des travaux d’ethnologues ou d’anthropologues sur le sujet, des rapports d’ONG… Ensuite j’ai écrit le scénario, j’ai commencé à financer mon film, puis je suis allé sur le terrain. Et bien entendu, même si j’étais bien documenté, ça a complètement bouleversé ma perception des choses et j’ai tout changé. De rencontrer des gens qui me racontaient leur histoire m’a permis de mieux appréhender cet univers.
Propos recueillis par Olivier Barlet, Africultures, juin 2014
Films
Border
Laura Waddington | 2005 | 27' | France, Angleterre
En 2002, Laura Waddington a passé plusieurs mois dans les champs autour du camp de la Croix Rouge à Sangatte avec des réfugiés afghans et irakiens qui essayaient de traverser le tunnel sous la Manche pour rejoindre l’Angleterre. Filmé entièrement de nuit avec une petite caméra vidéo, Border est un témoignage personnel sur le sort des réfugiés et la violence policière qui a suivi la fermeture du camp.
Capsular
Herman Asselberghs | 2007 | 25' | Belgique
L’enclave espagnole de Ciudad Autonoma de Ceuta est à mi-chemin entre la ville et la communauté autonome. Autrefois sous l’administration de la province espagnole de Cadiz, Ceuta est située en bordure de la côte marocaine et fait dorénavant partie de l’Union Européenne. Cette enclave de l’Europe néo-libérale et de sa politique xénophobe à l’encontre des réfugiés agit comme une version contemporaine du « rideau de fer ».
Hope
Boris Lojkine | 2015 | 90' | France
En route vers l’Europe, Hope rencontre Léonard. Elle a besoin d’un protecteur, il n’a pas le coeur de l’abandonner. Dans un monde hostile où chacun doit rester avec les siens, ils vont tenter d’avancer ensemble, et de s’aimer.
Les Messagers
Hélène Crouzillat et Laetitia Tura | 2014 | 70' | France
Du Sahara à Melilla, des témoins racontent la façon dont ils ont frôlé la mort, qui a emporté leurs compagnons de route, migrants littéralement et symboliquement engloutis dans la frontière. « Ils sont où tous les gens partis et jamais arrivés ? » Les Messagers se poste sur la frêle limite qui sépare les migrants vivants des migrants morts. Cette focalisation sur les morts sans sépulture interroge la part fantôme de l’Europe.
Pour vivre, j’ai laissé
Bénédicte Liénard | 2004 | 30' | Belgique
En septembre 2004, à Bruxelles, des cinéastes rencontrent un groupe de demandeurs d’asile. Ceux-ci s’emparent de la caméra et filment eux-mêmes leur intimité dans un centre pour réfugiés. Il s’agit pour eux d’enfin se donner une image et de se faire entendre.
Un autre jour sur la plage
Jérémy Gravayat | 2002 | 20' | France
Nous avons rencontré Rashid durant l’été 2002. Comme tant d’autres, il attend, assis sur le sable, les yeux rivés vers l’horizon ou brillent les lumières de la côte anglaise. Comme chaque soir, il espère passer de l’autre côté. Mais sur la plage de Sangatte, seuls les jours passent et ces hommes continuent d’attendre, à la frontière d’une nouvelle vie.
Séances
samedi 7 novembre 2015 à 14h00
Espace Jean Vilar - salle 1
- Un autre jour sur la plage
Jérémy Gravayat | 2002 | 20’ | France - Border
Laura Waddington | 2005 | 27’ | France, Angleterre - Pour vivre, j’ai laissé
Bénédicte Liénard | 2004 | 30’ | Belgique - Capsular
Herman Asselberghs | 2007 | 25’ | Belgique
samedi 7 novembre 2015 à 16h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Hope
Boris Lojkine | 2015 | 90’ | France
dimanche 8 novembre 2015 à 16h00
Espace Jean Vilar - salle 1
- Les Messagers
Hélène Crouzillat et Laetitia Tura | 2014 | 70’ | France
dimanche 8 novembre 2015 à 18h00
Espace Jean Vilar - salle 1
Échange croisé avec les réalisateurs invités : Jérémy Gravayat, Bénédicte Liénard, Boris Lojkine, Laetitia Tura et Camille Plagnet co-auteur de la pièce « 81, avenue Victor Hugo », accompagné de deux comédiens.
