En conversation avec Pierre Creton

Pierre Creton est cinéaste et ouvrier agricole. Né en 1966, il vit et travaille à Vattetot-sur-mer (Seine Maritime). Il a fait ses études à la Villa Arson (Nice) et à l’Ecole des beaux-arts du Havre. Il décide de rester en Pays de Caux et de devenir ouvrier agricole. Choisir une profession considérée comme en bas de l’échelle, relève d’une volonté de vivre les choses comme elles viennent. Apiculteur, horticulteur, saisonnier dans une endiverie, peseur au contrôle laitier, vacher, sont les métiers exercés au fil de contrats et de licenciements.

De chaque expérience naît la matrice d’un film. Ainsi, Une saison reflète la soumission exercée par son patron et ami Yves Edouard lors de son contrat à l’endiverie. Mais il y a aussi un parallèle avec la fiction qui, scénarisée, apparaît comme une hantise au trouble du réel. Ainsi dans Secteur 545, on peut voir le fruit de deux démarches : documenter le monde paysan contemporain et témoigner du travail quotidien et un entrelacement avec une fiction scénarisée.

Pierre Creton réalise ainsi tous ses films dans un territoire spécifique : le Pays de Caux, en Haute-Normandie. Les diverses activités agricoles qu’il y a exercées (apiculteur, ouvrier dans une endiverie, vacher et peseur au contrôle laitier) ont régulièrement servi de cadre ou de prétexte à ses films.

Pour dire comment s’articule ma vie et ma pratique de cinéaste, je voudrais citer Jean-Luc Nancy : « Le paysan est celui qui s’occupe du pays, et il n’est pas pour autant forcément agriculteur. Un paysan est un ouvrier qui ouvrage le temps-et-lieu en même temps que l’objet ouvragé. Et c’est ainsi qu’il peut y avoir un paysan dans la pensée ou dans l’art : en tant que celui qui ne produit pas seulement, mais qui d’abord cultive, c’est-à-dire qui fait venir et qui laisse croître. Le paysan est aussi celui qui n’est pas tout dans son travail, celui qui donne lieu et temps à d’autres opérations que la sienne, à des mûrissements et à des attentes, à de très anciennes mémoires enfouies, à des croisements imprévisibles et à des virements de ciel. (Au fond des images, 2003) ».

Pierre Creton

Films


Aline Cézanne

Aline Cézanne

Pierre Creton et Vincent Barré | 2010 | 20' | France

« Durant l’été 2008, nous avons accompagné notre amie Christine Toffin à Bourron-Marlotte rendre visite à sa tante Aline Cézanne, la petite fille du peintre. Bourron-Marlotte est un village près de Fontainebleau où Auguste Renoir et Paul Cézanne venaient peindre dans leur jeunesse. Puis Jean Renoir y a acheté la Villa Ste El, et fait acheter à son ami Paul Cézanne, le fils, “la Nicottière” – où Aline est élevée.

Un portrait où se croisent la peinture et le cinéma. Une histoire du XXe siècle qui nous amène à ce seuil d’intimité où la vie et la création se mêlent et révèlent de l’enfance à la vieillesse des survivances – de l’image et de la nature en une sorte de bienveillance, une volonté de dialogue. »

Pierre Creton et Vincent Barré


L’Arc d’iris (Souvenir d’un jardin)

L’Arc d’Iris, souvenir d’un jardin

Pierre Creton et Vincent Barré | 2006 | 30' | France

« Encore des fleurs, encore des pas et des phrases autour de fleurs, et qui plus est toujours à peu près les mêmes pas, les mêmes phrases ? »

« Il faut imaginer le film, dans son parcours, son allure, ses haltes, ses aléas. Trois semaines de marche dans l’un des endroits les plus hauts du monde – la vallée du Spiti, Himalaya : des séquences de fleurs cueillies comme un herbier et scandées par la rumeur des villages et le chant des monastères. »

Pierre Creton et Vincent Barré


Deng Guo Yuan

Deng Guo Yuan

Pierre Creton | 2010 | 24' | France

« J’ai repensé à Marguerite Yourcenar dans une de ses Nouvelles orientales, Comment Wang-Fô fut sauvé : « Le monde n’est qu’un amas de taches confuses, jetées sur le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes ». Découvrant le travail de Deng (entre la peinture traditionnelle chinoise, Claude Monet et Cy Tombly) alors que je terminais La Trilogie en Pays de Caux, je me suis senti formellement proche, bien que chez lui la figure n’apparaisse pas. Le noir et blanc de ses peintures au lavis sur papier m’a permis dans ce film des passages du noir et blanc à la couleur, comme ils existent avec d’autres sens dans les autres films du recueil : les extraits de Jean Renoir dans Aline Cézanne, les photos du Havre détruit dans Papa, Maman, Perret et moi, les images infrarouges prises par Georges-Arthur Goldschmidt dans Le Paysage pour témoin. Dans l’atelier de Deng, la tentative complètement artificielle de reconstituer la nature m’a frappé. C’est ce que j’ai tenté de capter, essentiellement par le son : le mainate, le grillon, le vent du ventilateur dans les plantes vertes… »

Pierre Creton


Détour – Johan from Foula

Détour – Johan from Foula

Pierre Creton et Vincent Barré | 2005 | 30' | France

« Mesurer et arpenter, c’est inventer un diagramme, c’est organiser le temps et l’espace, recoudre le passé et le futur, l’ici et le là-bas. Dans un diagramme, le centre c’est soi. Mais il se déplace, le centre n’est pas propriétaire, il est voyageur. Le monde est une infinité de centres. », Vincent Barré


L’Heure du berger

L’Heure du berger

Pierre Creton | 2008 | 40' | France

« Un certain type de vie quotidienne (heures fixes, mêmes personnes, formes et lieux de piété) amenait des pensées surnaturelles. Sortir de ce schéma et les pensées s’envolent. », Cesare Pavese

« J’avais littéralement organisé ma rencontre avec Jean Lambert. Très vite, je redoutais sa mort. N’avait-il pas tenté de me prévenir : choisir un ami si vieux. La nuit, nous écoutions des javas jusqu’à ce que la peur se dissipe. Nous avions en tous cas bien ri devant la caméra toute seule bêtement en train de nous filmer. »

« En septembre 1999 j’achetais la maison de Jean Lambert, qui venait de mourir, pour tenter de finir le film commencé avec lui deux ans auparavant : La Vie après la mort. Déjà dans ce premier film tout se passait dans sa maison, avec lui, puis sans lui : tentative de filmer son absence. Dans L’heure du Berger c’est sa présence en tant que fantôme que j’ai voulu saisir. C’est un film que je n’ai pas vu venir. Au printemps 2007, alors que cela arrivait régulièrement, Jean est revenu, mais cette fois plus présent. Dans un même mouvement j’ai profité de sa présence et je l’ai nourrie, pour envisager un second film : sept ans après sa mort… toujours dans sa maison. », Pierre Creton


Maniquerville

Maniquerville

Pierre Creton | 2009 | 88' | France

« Maniquerville, centre de gérontologie « Yvon Lamour » construit en 1974 à côté d’un château du XIXe siècle fut un hospice pour tuberculeux puis un asile. Ce centre, aujourd’hui maison de retraite médicalisée dépendant de l’hôpital de Fécamp, n’est plus aux normes et déménage dans deux ans. Il semble que ce soit pour tous, résidents et soignants, une perte de quitter les vieux arbres du parc. Ce film est le troisième volet de la Trilogie du Pays-de-Caux : après l’adolescence et l’âge adulte, la vieillesse. Comme dans Secteur 545, Creton entrelace documentaire et fiction, injecte de l’imaginaire et des personnages dans la réalité du centre de gérontologie. Documentaire : la vie des résidents, la solitude intérieure de la vieillesse, et la violence des travaux au-dehors. Fiction : une jeune animatrice du centre, Clara, propose à la comédienne Françoise Lebrun de venir faire des lectures aux résidents, pour stimuler leur mémoire. Un lien très fort s’instaure entre les deux femmes, qui partagent deux passions : les livres et les fleurs. La fiction contamine et enchante la réalité : au fil des lectures de La Recherche du temps perdu, le temps proustien de la littérature et du souvenir s’insinue dans le film, illumine le gris du quotidien. »

Cyril Neyrat


Papa, Maman, Perret et Moi

Papa, Maman, Perret et Moi

Pierre Creton | 2010 | 30' | France

« Parce qu’elles nous enseignent que la destruction n’est jamais absolue – fût-elle continue – les survivances nous dispensent justement de croire qu’une « dernière » révélation ou une salvation « finale » soient nécessaires à notre liberté. », Survivance des lucioles, Georges Didi-Huberman

« L’enfant a dessiné « les immeubles du Havre ». Bien que le nom de l’architecte Perret lui soit extrêmement familier, il les a signés de son prénom à lui : Vincent. […] J’ai demandé à Elisabeth et Pierre, ses parents tous les deux guides conférenciers, d’habiter l’appartement témoin comme s’ils étaient chez eux, ce qui n’est pas loin de la réalité et du fantasme des visiteurs (la muséographie du quotidien aidant). Vincent, en dehors du passage incessant du public ne fut pas dépaysé, habitant en temps normal un autre appartement de la reconstruction, lui aussi minutieusement reconstitué par ses parents dans l’esprit moderne de l’après guerre : un projet vieux de soixante ans mis en œuvre par celui qui est devenu le maître à penser de la famille, Auguste Perret. », Pierre Creton


Le Paysage pour témoin

Le Paysage pour témoin. Rencontre avec Georges-Arthur Goldschmidt

Pierre Creton | 2009 | 43' | France

Né en Allemagne en 1928, Georges-Arthur Goldschmidt est considéré comme l’un des meilleurs traducteurs de l’allemand de notre époque (traductions de Nietzsche, Kafka, Stifter, Handke…). Il est aussi l’auteur d’une œuvre littéraire. Commandé par la FACIM (Fondation Culture Internationale en Montagne) à l’occasion des rencontres littéraires de Chambéry, où Goldschmidt était invité, ce film accompagne Georges-Arthur Goldschmidt sur les lieux où il fut caché enfant pendant la guerre pour fuir le nazisme : un pensionnat, puis des fermes à Megève en Haute-Savoie. Comment rendre compte de la mémoire de l’écrivain, de la littérature et de l’Histoire ? Entre témoignages et paysages, c’est aussi l’histoire d’une rencontre, celle d’un lecteur avec l’auteur du Recours.


La Vie après la mort

La Vie après la mort

Pierre Creton | 2002 | 23' | France

Portrait post-mortem de Jean Lambert.

« Vattetot-sur-mer, petite commune du pays de Caux. Derrière l’église, la maison de Pierre Creton ne ressemble à aucune autre. À peine franchi le seuil frappe la singulière densité du vide. Tout semble disposé, rangé, pour que rien ne perturbe les lignes, n’encombre l’œil par une complication inutile. Peu de maisons semblent pourtant aussi précisément, rigoureusement habitées. Creton confirme, l’habitation est une de ses préoccupations majeures : « Habiter où, comment, avec qui ? C’est le vide et le plein. Et habiter cette maison, ce fut d’abord habiter chez quelqu’un ». L’histoire de la maison est aussi celle d’un film, La Vie après la mort. », Cyril Neyrat


Le Voyage à Vezelay

Le Voyage à Vézelay

Pierre Creton | 2005 | 30' | France

À la mort de son père, Pierre accompagné de Marie et Bénaïd ses amis, se rend à Vézelay sur la tombe de Georges Bataille. Là-bas, ils sont reconnus par un prêtre qui semble distinguer les touristes des mystiques, ceux qui viennent pour l’écrivain et ceux qui viennent pour Dieu.


Séances

dimanche 31 octobre 2010 à 14h30

Espace Jean Vilar - salle 1
Plus d'informations sur cette séance

Pierre Creton – 1 : Les coréalisations avec Vincent Barré

lundi 1 novembre 2010 à 14h00

Espace Jean Vilar - salle 1
Plus d'informations sur cette séance

lundi 1 novembre 2010 à 15h30

Espace Jean Vilar - salle 1

Pierre Creton – 2 : N'avons-nous pas toujours été bienveillants ? (recueil 1 et 2)

lundi 1 novembre 2010 à 17h30

Espace Jean Vilar - salle 1
Plus d'informations sur cette séance