Entretien avec Lech Kowalski
Dans The End Of The World Begins With One Lie (2011), vous traitiez déjà de questions écologiques, pourquoi vous êtes-vous intéressé aux changements de l’agriculture en Pologne dans Holy Field Holy War ?
Nous avançons à grands pas vers un point de non-retour. Nous exploitons les ressources de la terre à un rythme plus effréné que jamais. Mon rôle en tant que réalisateur est de raconter des histoires qui évoquent ce moment de l’Histoire, alors que nous nous rapprochons de ce point de non-retour.
Les auteurs doivent faire réagir les gens, les réveiller au lieu d’être égocentriques. Mais d’un autre côté, le journalisme vieillit et se fatigue, les journalistes ne font plus leur travail.
Les médias grand public sont contrôlés par ces mêmes multinationales qui exploitent la planète. Je me suis toujours intéressé aux marginaux, à ceux que l’on met de côté. Les agriculteurs sont menacés : j’entends par là les vrais agriculteurs, les petits exploitants qui cultivent les produits les plus sains. J’ai parcouru la Pologne en voiture pendant presque un an et j’ai fini par trouver un champ qui correspondait parfaitement à ce que j’avais imaginé. J’ai alors commencé à tourner Holy Field Holy War.
Le film aborde différents problèmes liés aux multinationales de l’agro-business, comment avez-vous réfléchi à la structure d’ensemble et au montage ?
J’ai appris à filmer la nature, les agriculteurs et les animaux. Je filmais donc tout cela quand j’ai compris que les champs qui ont attiré mon attention sont le reflet d’une génération d’agriculteurs qui les ont travaillés. Ces terres, magnifiques, ont été créées par le peuple. Chaque étendue de terre a sa propre personnalité, tout comme les personnes qui les ont cultivées. Le rythme du film ne correspond pas au rythme de la nature car ces lieux ont été remodelés par l’homme. Nous n’avons pas affaire à une nature sauvage. Un champ peut paraître ennuyeux mais beaucoup de choses s’y passent : c’est en apprenant à l’observer que j’ai compris comment construire mon histoire. Dans chaque partie du film, on trouve des indices qui conduisent à un paroxysme. Je ne voulais pas d’un mélodrame monté de façon artificielle. Je souhaitais que les images et les sons fassent avancer l’histoire et que le film soit construit de manière à permettre aux spectateurs d’observer librement, plutôt que de leur dicter la façon de le faire ou sur quoi focaliser leur attention. Chaque partie du film contient des détails minimes qui font avancer l’histoire.
Dans Holy Field Holy War, nous entendons la parole d’agriculteurs mais sans commentaires de votre part sur le contexte. Pouvez-vous me parler de ce choix ?
Je souhaitais qu’il y ait aussi peu de paroles que possible dans le film, jusqu’à la dernière séquence qui repose sur ce qui est dit. Les agriculteurs sont silencieux quand ils travaillent dans les champs. Je voulais rendre ce silence théâtral. Je ne voulais pas d’une voix off qui guide les spectateurs. Ce sont les images, les panoramiques et les inclinaisons de la caméra qui font progresser l’histoire dans le film. Qu’apporterait un commentaire ? C’est pour ça qu’il n’y en a pas. Je ne voulais pas d’un commentaire qui détruise le film. Je voulais créer une tension, une impression de découverte, un désir de savoir ce qui va se passer. C’est tout. La trame du film est simple : que se passe-t-il ensuite ?
Comment s’est passé le tournage en équipe réduite ? Avez-vous eu des difficultés pour filmer certains sites comme dans la séquence avec Exxon ?
J’aime filmer des choses qui se déroulent dans la réalité. Les événements suivent une chorégraphie naturelle et j’aime participer à cela plutôt que de manipuler la réalité. Je ne peux pas échapper à la manipulation mais je peux la réduire au minimum et c’est en travaillant seul qu’on a le plus de chances d’être libre de filmer ainsi. L’aventure du tournage fait partie de ma vie. Je vis pour ces instants. Ce n’est pas uniquement un moyen de gagner ma vie. Je me plonge entièrement dans l’histoire. Dans une large mesure, mes films parlent aussi de moi. La société Chevron ne voulait pas que je filme ses activités. Elle souhaite opérer à huis-clos. J’ai donc dû m’immiscer dans ses activités et je lui ai fait jouer un rôle symbolique. Chevron représente les vieilles méthodes utilisées sur cette planète. Nous ne pouvons pas continuer avec ces techniques et ces philosophies.
J’ai eu des rapports conflictuels avec les employés de Chevron mais pas au point de me sentir en danger.
Propos recueillis par Olivier Pierre, pour le FID Marseille (2013)
Entretien complet disponible sur gncr.fr.
Films
Holy Field Holy War
Lech Kowalski | 2012 | 105' | France, Pologne
Partout dans le monde, les petits agriculteurs sont menacés. Si l’invasion des exploitations familiales par des multinationales de l’agro-business se fait loin des caméras et des médias, pour le petit exploitant elle est bien réelle… En Pologne, un pays où plus de 60% de la surface est occupée par l’agriculture, les paysans se demandent saison après saison comment ils vont survivre, surtout quand de nouveaux acteurs économiques entrent dans la bataille pour s’accaparer les terres. Regarder Holy Field Holy War, c’est un peu comme regarder un champ : au début on ne voit pas les changements subtils qui s’amorcent, jusqu’à ce que survienne quelque chose qui rend tout terriblement évident.
Séances
mercredi 6 novembre 2013 à 20h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Holy Field Holy War
Lech Kowalski | 2012 | 105’ | France, Pologne

