Ouverture du festival

Entretien avec Mehran Tamadon

Vous avez, dans votre film, réuni quatre défenseurs de la République islamique d’Iran dans une maison, pour vivre avec eux durant deux jours et débattre de la question du « vivre ensemble ». Avez-vous mis beaucoup de temps pour les convaincre ?

J’ai dû rencontrer et filmer beaucoup de monde avant de trouver mes personnages. Il était difficile de trouver des gens qui acceptent de venir dans la maison. Mais le refus n’était jamais immédiat, ni catégorique. C’est au cours des discussions filmées qu’ils finissaient par changer d’avis. J’ai vraiment dû revoir ma façon de dis-cuter, avant que finalement quatre personnes acceptent de vivre cette expérience. Il faut dire que j’ai démarré le projet en 2010, au lendemain de la réélection contestée d’Ahmadinejad. Le climat politique était houleux et divisé. Il y avait une vraie révolte de la population et beaucoup de violences,
J’essayais à l’époque de convaincre les bassidjis, c’est-à-dire les miliciens religieux de la République isla-mique. Mais nous étions tous très tendus, nerveux, chacun retranché dans son propre camp. En février 2011, on me confisqua mon passeport à mon entrée en Iran, puis j’ai été interrogé par un agent des renseignements généraux. Très vite, je me suis rendu compte que l’interrogateur était au courant de mon projet de film. Quelqu’un que je connaissais lui en avait parlé.
J’ai donc décidé de changer de milieu, de trouver d’autres personnages, je suis allé à Qom qui est une ville très religieuse. J’ai préféré rencontrer des mollahs, car ils me semblaient plus ouverts aux discussions, aux débats d’idées, moins méfiants que le milieu des bas-sidjis. C’est là que j’ai découvert l’école religieuse de la ville de Qom et rencontré des gens qui étaient dans un premier temps intéressés par ma démarche et le projet.
J’ai filmé beaucoup de mollahs, dans leur maison, sur leur lieu de travail, dans leur mosquée, lors des cérémonies de deuil, toujours dans l’espoir d’en convaincre quatre de venir avec moi dans une maison. Là encore, beaucoup acceptaient au début puis changeaient d’avis.

Quels sont les axes qui ont guidé vos choix de mise en scène ?

Je me suis posé beaucoup de questions de forme et de narration mais pas tellement de discours. J’ai favorisé l’échange et la relation, en mettant en valeur les moments de tension, de joie, de rires, de proximité, d’éloignement, ceux où je perds pied, plus que les bonnes réponses que je leur donne. Je trouve intéressant de créer une carence chez le spectateur, ce vide que j’ai ressenti à certains moments. C’est là que le spectateur cesse d’être passif et réagit, veut rentrer dans le cadre pour leur parler. J’ai monté le récit de ces deux jours de vie en m’efforçant de voir des personnages qui tissent une relation et qui cherchent à vivre ensemble, en m’efforçant de n’avoir aucune indulgence envers moi-même. Parce que j’ai deux casquettes : celle du réalisateur et celle du personnage. Comme je monte le film bien après l’avoir tourné, je ne sais plus exactement pour quelles raisons j’avais dit telle ou telle chose. Je me regarde de loin, je suis un autre. Je pourrais même ne plus assumer tout un tas de choses que je dis dans le film. Je me suis efforcé de garder cette distance avec moi-même, de me voir comme un personnage comme les quatre autres et oser montrer mes fragilités.

Propos recueillis à Paris le 17 janvier 2014 par Carine Bernasconi

Films


Iranien

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Mehran Tamadon | 2014 | 105' | France, Suisse

Iranien athée, le réalisateur Mehran Tamadon a réussi à convaincre quatre mollahs, partisans de la République Islamique d’Iran, de venir habiter et discuter avec lui pendant deux jours. Dans ce huis clos, les débats se mêlent à la vie quotidienne pour faire émerger sans cesse cette question : comment vivre ensemble lorsque l’appréhension du monde des uns et des autres est si opposée ? La liberté, la religion, la place de la femme sont autant de sujets de discorde qui viennent peu à peu troubler la quiétude du salon, mais toujours dans une ambiance étrangement détendue où chacun se taquine mutuellement.


Séances

mercredi 5 novembre 2014 à 20h00

Espace Jean Vilar - salle 1

Débat abimé par Carine Bernasconi

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    Mehran Tamadon | 2014 | 105’ | France, Suisse