Premier geste est une sélection qui s’offre comme un observatoire des possibles. Des propositions, des essais, des recherches, des postures décadrées des codes et poncifs de la « bonne durée », de l’académisme de la dramaturgie « efficiente », de modes de narration qui préjugent de l’attente d’un spectateur aussi virtuel que conformé.
Premier geste, en long, en court, est par conséquent une suite logique de la réflexion menée aux Écrans Documentaires depuis 1997 et une radicalisation de ces principes de sélection qui interroge la notion même de compétition : révéler, montrer, soutenir mais dans quelle optique logique mettre en concurrence ? «Mécanique festivalière » dont les rouages entraînent plus ou moins consciemment vers des sélections « stratégiques » ou « diplomatiques ». Un jeu de dupes où la recherche de savants équilibres relève de l’impossible équation : « faire évènement », capter l’intérêt médiatique, pratiquer « l’exclusivité », donner la primauté systématique à l’inédit, complaire au plus grand nombre ou pratiquer un « éclectisme hétérogène » pour additionner les publics.
Nous lui avons toujours préféré un déplacement de la position de spectateur classique, « dérangé » dans ses attentes mais qui recouvre par là même le goût de l’aventure et de la découverte et avec elles, liberté d’interprétation, acuité perceptive, expériences sensibles, stimuli de la pensée. Mettre en perspective, en écoute attentive, attentionnée, des démarches artistiques documentaires et les proposer à des regards spectateurs, des sensibilités variées pour permettre si elles doivent advenir des curiosités, des échanges, des questions, des confrontations d’idées et de perceptions.
C’est dans cet esprit que nous avons imaginé ces sélections de deux fois dix films, de plus ou moins grande temporalité cinématographique. Elles n’ex-cluent, ni le je, ni le jeu, ni la contemplation, ni l’émotion. Elles ne prétendent à aucune nouvelle modélisation des procédés de narration ou des dispositifs, des manières de filmer. Elles acceptent et même induisent le doute, l’essai, la tentative, des tormes qui se cherchent, des références qui ne se voilent pas.
Avons-nous été compris en sollicitant des « films résolument libres, indépendants, engagés dans le monde, fruits d’une réelle nécessité pour leurs auteurs » ? Force est de constater que l’inflexion proposée par la sélection Premier geste, n’a pas été sans effet. Quantitativement pour commencer, puisque nous avons reçu cette année cinq cents films (dont deux cents films courts) au lieu de presque sept cents l’an dernier. D’autres causes indéniablement peuvent avoir joué sur cette baisse propice à un regard plus attentif sur ce qui nous était proposé, de « l’inscription en ligne » pour le plus anecdotique à la crise de la production en passant par la « souffrance » des parcours auteurs dans une période aussi délicate.
L’interprétation libre de nos intentions reste respectable dans sa diversité mais ne gomme pas tous les quiproquos, ne freine pas certains désirs de « monstration » des films faisant fi des contextes.
Apprendre, impliquer, concerner est le programme implicite, imposé au film documentaire quasiment depuis ses origines. Cette représentation pédagogue et militante est la meilleure manière de le confiner dans un statut de genre mineur, de lui dénier une réelle valeur artistique et créative, un non cinéma, illustration sociologisante de faits de société. Ou dérive plus récente, la veine docu fiction qui a pour mission en héroïsant le quotidien et en fabricant personnages miroirs ou repoussoirs de lui retirer les oripeaux d’austérité qui le stigmatise et d’attiser un « désir spectateur » quelque peu en veille à son égard.
Nous n’avons pas toujours « échappé » à des propositions normées selon ces critères que la demande implicite ou supposée suscite. Mais nous avons eu beaucoup plus à voir, entendre et réagir sur des propositions de films plus « expérimentales », économiquement fragiles, souvent autoproduits. Il en va de l’expérimentation comme de l’improvisation, on n’y peut taire mouche qu’avec, sinon de l’expérience, ce n’est jamais un luxe, de la conviction et une clarté d’intentions.
L’essai n’est ni un but ni une valeur en soi. En cela au risque de se répéter d’une année l’autre, « l’outil numérique démocratisé » suggère dans un désir pas toujours précisé, des films qui manquent d’«adresse », au double de sens de recherche de formes et d’un minimum de considération d’un destinataire possible.
La représentation du monde toujours plus spectaculaire, fantasmée, nous échappe comme jamais et favorise un repli sur l’intime, ce qui là encore n’est pas nouveau. Elle provoque parfois un rapprochement quasi « pornographique » du sujet, quelques fois un babil aussi diffus que léger. Et à contrario quelques unes des plus belles rencontres de la sélection.
La mort du cinéma, la mort au cinéma, la mort au travail, la petite mort de l’absence de soi.
S’il faut en finir une fois pour toutes avec ce cliché de la mort du cinéma qui n’a jamais cessé, si on le considère hors de son cadre industriel, de muter, absorber, varier, diverger, exploser en ramifications multiples, la disparition d’une certaine « cinéphilie classique » est déjà post datée. « La prolongation du cinéma » par d’autres moyens (création, production, diffusion) est la seule réalité tangible du temps. Voir « un film en salle » (ce qui sous entend pas un espace de grande distribution qui « réassort » ses produits en fonction de ses dividendes) est devenu une pratique ultra minoritaire dont il faut tenir compte. Un « privilège » dont la pérennité est loin d’être assurée mais qui signerait c’est certain, la tin d’une certaine forme de création. Car si l’on peut considérer sans nostalgie, et même avec au contraire une certaine excitation, la multiplication des modes de circulation des images, les « manières de voir », la caverne cinéma reste un lieu fondateur des rencontres sensibles les plus remarquables.
Ne pas s’étonner donc dans cette sélection de voir rôder la vieillesse, la mort, l’enfermement (claustration du corps, claustration psychique) de voir explorer la marge, la frontière, les guerres intérieures, des questions d’identité, des désirs inassouvis, des disparitions, mais aussi pour balancer, des imaginaires, des paysages, des « regards changés sur le monde », des instants poétiques…
Didier Husson
Films
À côté (s)
Anne Philippe | 2005 | 45' | France
L’auteur du film retourne dans la ville où elle a vécu, enfant. Elle y rencontre Nenes, Mickey, Def, Béné et Marcus. Alors commence une aventure du regard. « Ce que j’ai envie dans ce projet, ce n’est pas de faire un film sur, ni un film de, mais un film à partir d’échanges nourris de différences les plus grandes. Cela suppose une démarche et un processus d’élaboration particulier, et induit que soient possibles les conditions de l’échange
À l’Est de Walbrzych
Max Hureau | 2004 | 57' | France
Le cinéaste Max Hureau a traversé l’Europe de l’Est en filmant et en photographiant au quotidien le travail et les conditions de vie des mineurs du charbon. Sa fascination pour cette profession l’a emmené dans un périple de plus de sept mille kilomètres, de la Silésie Polonaise jusqu’à la Sibérie Centrale où s’est dévoilée à lui une insupportable misère humaine. Le cinéaste a saisi dans l’urgence une profession et une culture qui s’effondrent alors que le nombre des mineurs reste encore considérable.
Donner le jour
Martin Verdet | 2005 | 78' | France
« La mort de ma mère libéra en moi une intensité telle qu’il me sembla fou de vouloir l’esquiver. » Donner le jour est le journal intime d’un homme qui filme sa femme pendant neuf mois. Son deuil, douloureusement, amoureusement, se cherche et se transforme au quotidien. Les signes de vie et de mort s’entremêlent. Tandis que Paola, allongée aux côtés de sa mère, écoute le récit de sa naissance, Martin, seul avec son père, vide l’appartement de son enfance. L’expression dit : « faire son deuil ». Ce film nous révèle que c’est aussi le deuil qui nous fait.
Dreyer pour mémoire, exercice documentaire
Olivier Derousseau | 2004 | 59' | France
« Il existe un lieu à Roubaix, la Cie de l’Oiseau Mouche qui accueille et forme des travailleurs / acteurs handicapés. Je veux dire déclarés et identifiés comme tels. Des amis. Qui travaillent. Trente cinq heures par semaine. Cette compagnie domiciliée au lieu dit « le Garage » produit avec ces acteurs des spectacles. Et en reçoit aussi. Ces acteurs sont les protagonistes du film. »
Die Herren
Patric Chiha | 2005 | 52' | France, Autriche
À la Maison des Artistes de l’hôpital psychiatrique de Gugging, près de Vienne en Autriche, quatorze peintres vivent et travaillent. L’écriture, souvent au centre de leurs œuvres, inspire ce film qui rend compte de leur rapport singulier et émouvant à la folie, à l’art et à l’Autriche, marqué par le souvenir et construit dans l’isolement.
J’ai pas tué Saddam !
Guillaume Bordier | 2005 | 50' | France
La vie dans une petite auberge dans les montagnes afghanes, au milieu de l’hiver. Deux pièces : une cuisine et une pièce commune où l’on mange et dort à même le sol. On y croise des commerçants, des soldats, des paysans des montagnes voisines, des trafiquants d’héroïne, des patients du dispensaire et… un voyageur occidental avec sa caméra, tombé là par hasard. Le film retrace les liens créés dans ce lieu isolé, pendant plusieurs semaines, entre le réalisateur et les gens de passage : un échange de regards.
Ningun Lugar en Ninguna Parte
Jose Luis Torres Leiva | 2004 | 70' | Chili
Une journée personnelle à travers l’image et le temps. Le portrait d’un voisinage marginal. La rencontre entre la réalité et la fiction. Une répétition musicale et la réalisation constante d’un film. Un documentaire plutôt sur des questions que sur des réponses. Un visage silencieux, une grande route vide, un décor hivernal, le vent souffle dans les feuilles d’un arbre, la mer…
Souvenirs d’un voyage dans le Maroc
Christophe Clavert | 2005 | 60' | France
« Est-il possible de raconter de manière à se satisfaire les événements et les émotions variées dont se compose un voyage ? »
La Tercera vida
Vanja D’Alcantara | 2005 | 47' | Belgique
Purificacion Crego est incarcérée depuis onze ans dans la prison d’Avila, à cent kilomètres de Madrid. Aujourd’hui, elle a vingt-neuf ans. Elle est à deux semaines de sa sortie. La Tercera vida est une rencontre avec cette femme prisonnière depuis ses dix-huit ans, qui est sur le point de retrouver sa liberté. C’est un portrait à huis clos, un témoignage intime et spontané dans lequel se dévoilent les événements de son passé, l’expérience de sa vie carcérale, et les perspectives de sa liberté imminente.
Terra Magica
Fanny Guiard | 2005 | 74' | France
Suivre l’exemple du personnage incarné par Mia Farrow dans le film de Woody Allen La Rose pourpre du Caire : traverser, comme elle, l’écran du cinéma de quartier pour rejoindre, corps et âme, l’univers du film dans lequel, jusque-là, son esprit seul se projetait. Traverser cette frontière du raisonnable pour se retrouver du côté de la magie, de la poésie. Du côté du cinéma. De cette même manière, radicale et déraisonnée, j’ai voulu entrer dans un film du cinéaste suédois Ingmar Bergman. Peu importait lequel, je les aimais tous.
Séances
jeudi 17 novembre 2005 à 20h45
Espace Jean Vilar - salle 2
- La Tercera vida
Vanja D’Alcantara | 2005 | 47’ | Belgique
jeudi 17 novembre 2005 à 22h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Ningun Lugar en Ninguna Parte
Jose Luis Torres Leiva | 2004 | 70’ | Chili
vendredi 18 novembre 2005 à 15h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- À côté (s)
Anne Philippe | 2005 | 45’ | France
vendredi 18 novembre 2005 à 16h00
Espace Jean Vilar - salle 1
- J’ai pas tué Saddam !
Guillaume Bordier | 2005 | 50’ | France
vendredi 18 novembre 2005 à 16h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Dreyer pour mémoire, exercice documentaire
Olivier Derousseau | 2004 | 59’ | France
vendredi 18 novembre 2005 à 17h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Souvenirs d’un voyage dans le Maroc
Christophe Clavert | 2005 | 60’ | France
vendredi 18 novembre 2005 à 20h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Die Herren
Patric Chiha | 2005 | 52’ | France, Autriche
samedi 19 novembre 2005 à 14h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Donner le jour
Martin Verdet | 2005 | 78’ | France
samedi 19 novembre 2005 à 16h00
Espace Jean Vilar - salle 1
- Terra Magica
Fanny Guiard | 2005 | 74’ | France
samedi 19 novembre 2005 à 17h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- À l’Est de Walbrzych
Max Hureau | 2004 | 57’ | France

