La discrimination que subissent les populations Roms en France est pour le moins inquiétante. Face à la montée des discours irrationnels à leur encontre, qui visent aussi par ricochet d’autres couches de la société toutes aussi fragilisées et isolées, les films de cette séance montrent, chacun avec leur forme propre, que les problèmes rencontrés par certains Roms sont ceux de nos sociétés contemporaines auxquelles ils appartiennent et non, comme le souligne Martin Olivera, « les conséquences (subies ou provoquées) de caractéristiques sociales génériques ».
Martin Olivera est anthropologue, docteur de l’université Paris Ouest-Nanterre. Il est membre de l’Observatoire européen Urba-rom (fondé en 2009). Il est également formateur en Seine-Saint-Denis auprès des professionnels du secteur social (association Rue et cités).
« […] Tous les Tsiganes d’Europe ne vivent pas ainsi relégués aux marges des villes et villages, loin de là. Il se trouve simplement que les groupes et personnes identifiés comme Tsiganes, Roms ou Gens du Voyage sont ceux qui, de l’extérieur, correspondent le mieux aux stéréotypes : les plus pauvres d’entre eux ou, parfois, les plus riches… c’est-à-dire, dans tous les cas, qu’ils apparaissent comme (trop) pauvres ou (trop) riches, des « marginaux » jugés problématiques.
Voilà comment des observations partielles et partiales ne cessent de confirmer des clichés.
Pour mieux connaître les Roms et Tsiganes, il ne suffit dès lors pas de positiver des stéréotypes négatifs (en les reliant à une altérité radicale mal comprise), ou de faire de ces groupes les éternels « victimes de l’Histoire ». Seule une perspective fondée sur l’idée d’une diversité fondamentale des groupes tsiganes permet de s’extraire des pièges à pensée tels qu’ils fonctionnent depuis près de deux cents ans.
Partir de l’idée de diversité oblige à prêter attention au contexte historique, social et culturel local, propre à chaque communauté. Et l’on s’aperçoit alors que les destins des uns (Gadjé) et des autres (Tsiganes) sont loin d’être séparés ou naturellement conflictuels: de fait, chaque groupe tsigane est à la fois le produit et le producteur d’une forme d’intégration locale fondamentale, et en aucun cas un ensemble humain hors du temps et du territoire. Hier comme aujourd’hui, à l’est comme à l’ouest de l’Europe, les problèmes de certains Roms et Gens du Voyage sont ainsi les mêmes que ceux des Gadjé avec lesquels ils vivent, et réciproquement.
Roms en (bidon) villes, de Martin Olivera (éditions Rue d’Ulm, 2011)
Entretien avec Pilar Arcila
Le point de départ du film?
Au départ, il y a cette vision d’hommes et de femmes charriant dans des poussettes mille objets glanés dans les poubelles de Marseille. Venant de Colombie, cette image me frappe par sa familiarité puisque depuis longtemps, dans les grandes villes colombiennes la précarité a poussé un grand nombre d’habitants à survivre du recyclage des poubelles.
Les croisant régulièrement à Marseille, j’ai voulu savoir qui ils étaient, d’où ils venaient. Une amie parlant roumain qui avait fait un article sur eux m’a présenté Costel et sa famille. Après quelques visites dans leur squat, j’ai proposé à Costel de le filmer dans sa déambulation quotidienne à travers la ville. En proie à une frénésie médiatique qu’ils jugeaient hostile et pesante, Costel et les siens ont apprécié mes premières images muettes en Super 8 noir et blanc. De squat en squat une relation de confiance s’est nouée puis épanouie lors de notre passage dans leur village en Roumanie.
Comment avez vous travaillé avec eux ?
Quand j’ai rencontrée Costel et sa famille élargie, ils avaient déjà une pratique de l’auto-filmage et de l’archive familiale grâce au téléphone portable. Peut-être pour compléter mes propres images en noir et blanc, peut être par volonté de documenter son quotidien, Costel m’a demandé de lui prêter ma caméra vidéo. Ces images, qui faisaient en premier lieu l’objet de compilations DVD et de vidéo-lettres, se sont imposées comme une source à part entière dans la structure de mon film. Je ne donnais pas d’instructions à Costel et malgré mes invitations il ne voulait pas monter ses images, mais nous sentions tous deux que cet échange pouvait enrichir le film. Quand j’ai découvert les images tournées par Costel du départ nocturne en bus vers la Roumanie, il m’est apparu très clairement qu’elles devaient figurer au montage et dialoguer avec mes images.
Pouvez-vous revenir sur le choix du noir et blanc et le travail du son qui produisent une atmosphère singulière?
Il s’est imposé dès le début du projet, je voulais échapper aux flux d’images journalistiques, rompre avec le misérabilisme et l’impersonnalité des images vidéo. En Super 8 noir et blanc, les signes de leur précarité s’estompent au profit des présences humaines. Ces images en pellicule constituent une sorte d’archive du présent, une trace de leur passage. Je voulais aussi jouer avec les repères temporels, que les squats et les destructions d’aujourd’hui puissent faire écho aux bidonvilles et bombardements d’hier. Pour accompagner ses images silencieuses, j’ai souhaité travailler avec un créateur sonore pour composer un son mêlant rumeurs de ville et objets sonores non identifiés. Pali Mersault a répondu à ma demande en proposant une partition sonore rappelant des strates de villes superposées. Le son n’est pas daté, il laisse place comme le Super 8 à l’imaginaire et j’espère, participe à une prise de recul sur la situation des communautés Roms de Roumanie en Europe.
Propos recueillis par Nicolas Feodoroff dans le cadre du FID Marseille (2013)
Films
Le Pendule de Costel
Pilar Arcila | 2013 | 68' | France
Des squats marseillais au centre-ville de Lausanne en passant par le village de Manarade en Roumanie, Costel et sa famille, issus de la communauté Roms, se déplacent à la recherche d’un moyen de gagner leur vie. La réalisatrice filme Costel en Super 8 noir et blanc, Costel filme les siens en vidéo couleur, ils échangent des images et des sons, témoins et acteurs d’un quotidien fait de débrouilles, de croyances et de survie. Le parcours pendulaire de Costel nous parle d’une Europe mise à l’épreuve de ses rêves communautaires, et de sa capacité à soutenir ses minorités les plus démunies.
Le Terrain
Bijan Anquetil | 2013 | 43' | France
Un « terrain » à Saint-Denis. Pendant un an, entre deux expulsions, le film suit la vie quotidienne de quelques familles Roms. Peu à peu un monde se recrée, un chez-soi, une intimité, la vie reprend son cours… loin du tumulte de la grande ville.
Séances
vendredi 8 novembre 2013 à 19h30
Espace Jean Vilar - salle 1
Débat en présence de Martin Olivera, anthropologue, docteur de l’université Paris Ouest-Nanterre.
- Le Pendule de Costel
Pilar Arcila | 2013 | 68’ | France - Le Terrain
Bijan Anquetil | 2013 | 43’ | France
