Organiser un festival oblige, c’est un plaisir non une contrainte, à reconsidérer d’édition en édition les options prises, pour ne pas se fossiliser et rester en phase avec l’évolution de la création. C’était l’optique en 2002, quand nous décidions de renommer et d’élargir la sélection jusqu’alors réservée aux films de formation des écoles de cinéma et ateliers de réalisation, sous l’influence de la diffusion dans le festival de Le Moindre geste qui vient de sortir (enfin !) en salles. Un film symbole de liberté d’écriture, de recherche de possibles, film d’émois et de troubles qui enrichit la posture de spectateur, pensées et sensations en apesanteur.
Premier geste donc était déjà destiné à accueillir les auto-productions, créations hors normes ou expérimentales dans leurs formes comme dans leurs modes de production. En faisant aussi le pari que les « films d’école » seraient dans une même dynamique de transgression des codes. Alors que le nombre d’inscrits augmente constamment, Premier geste devient, et c’est intéressant, « problématique ».
La sélection reflète une intense diversité des cultures cinématographiques et audiovisuelles et des questions de représentation. Des fossés, des conceptions inconciliables, des univers juxtaposés qui n’ont quasiment aucun langage commun. Au cœur de ce corpus prospère un ventre mou de films suivistes des stéréotypes de toutes tendances : musicale, expérimentale, militante, « éduc pop », vue à la télé, « regardez mes références cinéphiliques », cinéma direct brut de décoffrage, « prototype » (c’est mode !)…
Et une ample minorité, une cinquantaine de propositions qui correspondent à la nôtre : un Premier geste, avec des doutes créateurs et des impasses, des fulgurances et des fragilités. Mais des propositions avec lesquelles on garde le sentiment d’exister, d’avoir vu le temps passer. Avec lesquelles on a réagi, vibré, admiré, été touché, interpellé, ébranlé.
La seconde conscience émergente, certes pas neuve mais qui s’amplifie, est qu’à force de tout mélanger tout en cloisonnant en même temps, nous en sommes à considérer sur le même plan, ce qui est aussi injuste qu’injustifiable, des « exercices filmiques » et de véritables productions disposant, sinon de moyens réellement conséquents, de temps, d’accompagnement et d’expérience.
Au point que pour respecter les règles que nous avons nous-mêmes édictées pour cette édition, le comité de sélection n’étant pas le même, nous n’avons pas, à une seule exception près, « transvasé » dans une autre section des films inscrits en Premier geste. Mais la question se posait pour des courts comme pour des longs-métrages.
Autre constat quelque peu inquiétant : à l’heure où se développent de manière exponentielle des formations à la réalisation documentaire en France (même si elles n’en ont pas toujours l’intitulé) on y discerne peu de regards neufs, d’intentions manifestes, de prises de risque. Bridés par le souci de la professionnalisation, de la « carte de visite », par les modèles ambiants ? L’écart est d’autant plus remarquable si l’on regarde « ailleurs » comme le montre notre sélection, vers la Chine, l’Allemagne, la Suisse, la Belgique, la Pologne, le Brésil… La carte blanche que nous offrons au DESS de réalisation documentaire de Poitiers, le premier à s’être inscrit dans le paysage dès le début des années quatre-vingt-dix, devrait nous permettre, à travers un panoramique « historique », de nous poser quelques bonnes questions…
Premier geste, acceptant sans limite de durée les réalisations, pose enfin une dernière question cruciale : il n’y a pas homogénéité de perception et d’appréciation devant le « bloc-temps » d’une forme courte et celui d’un moyen ou long métrage. Après avoir tenté, les années précédentes, cette mixité impraticable, nous avons décidé cette année, en cours d’évaluation du corpus de films proposé, de nous adapter aux réalités du crû 2004.
Premier geste ne comprend donc que des moyens et long-métrages. La section Panorama, qui prenait des allures de sélection bis devenait invalide et nous satisfaisait d’autant moins qu’il aurait fallu la déployer plus largement pour être juste. Confrontations prend le relais en soumettant temporairement des films à trois questions thématisées : « S’effacer, Résister », « L’expérience de la forme » et « Portraits, l’intime ». Confrontations propose au delà des similarités ou des oppositions d’approche et de style de véritables démarches, des intentions déclarées.
Le chantier reste ouvert pour faire encore évoluer à l’avenir les sélections Premier geste et Confrontations, en les ouvrant pourquoi pas à toutes les perspectives : installations, multi-média, documentaire sonore, web radio, réalisations pour le spectacle vivant…
Didier Husson
Films
Aboïo
Marilia Rocha | 2003 | 73' | Brésil
Dans le Sertão du Nordeste, au Brésil, des gardiens de troupeaux continuent à communiquer avec leur bétail par l’Aboio, des appels et des chants qui trouvent leur origine dans une musique importée par les Maures dans la Péninsule ibérique, au cours de sept siècles d’occupation.
Bar na victorii
Leszek Dawid | 2003 | 56' | Pologne
Marek et Piotrek ont presque trente ans. Ils n’ont pas de travail et aucune chance d’en trouver dans leur ville. Fatigués d’attendre un miracle, ils décident d’emprunter un chemin que beaucoup de leurs amis ont déjà suivi : ils partent tenter leur chance à Londres.
Borsch in Buenos Aires
Christian Bitsch | 2003 | 58' | France, Angleterre
En décembre 2001, je pars pour Buenos Aires où je retrouve Micha, un ami ukrainien que j’ai connu enfant. Il a immigré en Argentine avec sa famille à la recherche d’une vie meilleure. Ils y habitent depuis trois ans. Olga sa femme attend un cinquième enfant. Le président s’est enfui en hélicoptère. Micha est devenu évangéliste.
De Profundis
Olivier Ciechelski et Laëtitia Miklès | 2004 | 52' | France
Depuis trente ans, dans la vallée de l’Ain, la Chartreuse du Vaucluse, un monastère vieux de huit siècles, repose par quatre-vingt mètres de fond sous les eaux d’un lac artificiel, noyé par un barrage hydroélectrique. Les moines chartreux vivent encore dans le silence des monts voisins, hors du monde, comme pour se rapprocher de Dieu.
Gens de Potosi
Aminatou Echard | 2004 | 43' | France
Portrait de Potosi, en Bolivie, dans les Andes. Une ville filmée comme un corps, avec ses habitants, en plein mois d’août. On s’y prépare autant à la fête de San Bartolomé qu’à des jours très noirs de crise sociale et politique, un mois avant l’octobre « rouge » de l’année 2003.
Loisada, avenue C
Maeva Aubert | 2003 | 52' | France
Loisada c’est le Lower East Side dans le jargon des Portoricains new-yorkais. Au milieu de ce quartier désœuvré pousse un jardin communautaire, que la réalisatrice a filmé sur plusieurs saisons, à l’époque où elle comptait elle aussi parmi les jardiniers. À travers leur parole, une parabole sur le métissage des cultures urbaines et humaines à New-York.
The Man
Hu Hsinyu | 2003 | 93' | Chine
Trois colocataires dans une banlieue bétonnée, aussi loin des
images du triomphe de l’économie chinoise que de la Chine millénaire et de ses traditions : le réalisateur, qui partage son appartement avec un jeune chômeur et un ex-professeur de dessin, filme leur quotidien pendant un an.
Ombra di Venezia
Olivier Gallon | 2004 | 63' | France
Pour le visiteur qui arrive à Venise, le train s’arrête au bord du temps. Voyage dans une ville où passé et présent se confondent, où un reflet chasse l’autre, à travers une fresque mystérieuse de Giandomenico Tiepolo, Il Mondo Novo (1791) : son monde et le nôtre, le temps, la danse…
Pizzet, forsa l’ultim on
Ivo Zen | 2004 | 52' | Suisse
Pizzet désigne un coin, un terrain, ni trop grand ni trop petit. C’est le nom de la ferme de Tumasch et Antonetta, deux vieux paysans qui ont passé leur vie dans le Val Müstair à s’occuper de leurs vaches et de leur terre. Mais les cinq hectares ne suffisent plus et peut-être faudra-t-il partir.
Technik des Glücks
Chris Wright et Stefan Kolbe | 2003 | 68' | Allemagne
La centrale électrique de Zschornewitz, en Allemagne de l’Est, a disparu à la chute du communisme, et avec elle des milliers d’emplois. À travers les films amateurs tournés par les ouvriers et des images d’archives, anthologie de la culture officielle de la RDA : les petites joies privées se mesurent à la promesse – jamais tenue – d’un monde nouveau, plus juste.
Séances
lundi 6 décembre 2004 à 20h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Bar na victorii
Leszek Dawid | 2003 | 56’ | Pologne - Borsch in Buenos Aires
Christian Bitsch | 2003 | 58’ | France, Angleterre
lundi 6 décembre 2004 à 22h15
Espace Jean Vilar - salle 2
- The Man
Hu Hsinyu | 2003 | 93’ | Chine
mardi 7 décembre 2004 à 20h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Ombra di Venezia
Olivier Gallon | 2004 | 63’ | France - De Profundis
Olivier Ciechelski et Laëtitia Miklès | 2004 | 52’ | France
mardi 7 décembre 2004 à 22h15
Espace Jean Vilar - salle 2
- Pizzet, forsa l’ultim on
Ivo Zen | 2004 | 52’ | Suisse - Technik des Glücks
Chris Wright et Stefan Kolbe | 2003 | 68’ | Allemagne
mercredi 8 décembre 2004 à 20h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Aboïo
Marilia Rocha | 2003 | 73’ | Brésil
mercredi 8 décembre 2004 à 21h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Gens de Potosi
Aminatou Echard | 2004 | 43’ | France - Loisada, avenue C
Maeva Aubert | 2003 | 52’ | France

