Des films qui doutent, des films qui cherchent…
Sur l’océan documentaire on voit rutiler les vaisseaux amiraux des grands armateurs prêts à engloutir des fortunes pour « toucher » spectateurs et royalties. Certains pour multiplier les produits dérivés, d’autres pour de nobles causes comme, disons « sauver la planète » et donc surtout, nous-mêmes… Les uns comme les autres font débauches d’effets et malheureusement aussi de discours simplistes, millénaristes et / ou vertueux. Succès (presque) garanti, compte tenu des budgets de « com » mis en jeu.
Il y a aussi, bien des escadrilles de navires de plaisance dont le programme très formaté est suivi avec scrupule : le spectateur doit être tenu par la main à la découverte de l’univers ou du près de chez soi. On se doit de le rassurer dès les premières minutes, tout lui résumer et le reste ne sera plus qu’une longue rédaction illustrée. Le spectateur est un émotif, il lui faut des beaux personnages lacrymaux, pittoresques. Le spectateur est vite oublieux, il faut lui rappeler ou lui surligner par la voix off, par la dramatisation musicale ou par tout autre ustensile de l’arsenal d’artifices, le fil de l’histoire, le développement du sujet en permanence, les moments du rire, les moments des larmes, les cinq minutes de réflexion qui font la morale de l’histoire.
Prescripteurs, les programmateurs télé qui ont su inoculer leurs recettes dans bien des inconscients… Il y a aussi fort heureusement sur cet océan des corsaires, des pirates, des flibustiers et quelques forbans…
Certains pensent raviver la conscience de classe et la révolte des damnés en mixant Vigo et Vertov, Ivens et Moholy Nagy à la moulinette digital vidéo, illusions quelque peu romantiques et parfois nouveau conformisme car depuis belle lurette on sait que la « révolution » ne se fera pas avec la vidéo, médium et technologie d’addictions en tous genres s’il en est. Et puis… on a changé de siècle et même de millénaire…
Produire et agencer aujourd’hui des images qui n’interrogent pas le discours audiovisuel, le subvertissent, le détournent, le contournent, le minent, le caricaturent, le décalent, s’en échappent, cheminent en contrebande dans des ailleurs, assurent quasiment ces films de rejoindre le grand magma de l’indifférencié et donc très vite de l’oubli.
Mais à contrario, parce qu’il n’est presque pas un festival y compris amateur, qui n’affiche sa section « expérimentale » ou sa rubrique « essai ». Un nouvel académisme pointe : plans séquences « inspirés » ou « poétiques » qui vous vrillent d’ennui, la mort dans l’âme malgré les intentions supposées. « Retrouver » tous les effets du ciné expérimental, abuser sans justification du grain super 8 pour faire jolinostalgie, du montage capharnaüm chic pour épater son cercle d’amis facebook, ne fait pas illusion…
Une certaine cinéphilie est morte, disons depuis que s’est diffusé le Video Home Système de JVC en 1977, depuis qu’avec la cassette VHS et le magnétoscope, on « commande » au film, arrêts et retours, vitesse de défilement, rediffusions à satiété.
Une certaine cinéphilie est morte depuis que se sont répandus la télécommande et le zapping au début des années quatre-vingt : une simple pression je t’assassine, je passe à autre chose, tu m’ennuies je t’efface symboliquement… Je reviens, je repars et je « monte moi-même » ce que j’ai envie de voir…
Une certaine cinéphilie s’est achevée avec le Web, à partir de 1989 un peu, au mitan des années quatre-vingt-dix déjà plus, maintenant presque totalement.
Voir La Mort de Maria Malibran de Shroeter avec la sublimissime Magdalena Montezuma dans les années soixante-dix, c’était une expérience unique, une expérience de Cinémathèque Langlois, un moment fort, un moment rare, que l’on savait gouter comme unique, sans lendemain. Aujourd’hui il suffit en quelques clics de rejoindre le site Ubu Web et sa malle aux trésors pour « croire » voir La Mort de Maria Malibran autant de fois qu’on le désire.
À l’ère d’Hadopi Il, cette loi au nom de Pharaon, tout est possible rien n’est possible. Une exploration de l’histoire du cinéma, des arts visuels, de l’image animée comme jamais on ne l’a connue.
Encore faut-il savoir que faire de ces héritages : comment s’inspirer sans copier, ne pas croire découvrir en empruntant, prendre le risque d’accumuler les références à s’étouffer…
Exemple : Sur le même YouTube et sur Sanaa Capitale du Yemen, sans hiérarchie et à la suite, dans un ordre aléatoire, un insupportable reportage touristique de la Rai décidément très berlusconisée, où deux pitres animateurs déambulent entre femmes voilées et yéménites à djambiah au pied des vertigineuses architectures sanahanies.
Et puis Les Murailles de Sanaa, un court-métrage de Pier Paolo Pasolini de 1971, charcuté en deux séquences pour tenir en streaming. Un film que Pasolini réalisa en repérages pour Il Fiore delle mille et uma notta (Les Mille et une nuits, dernier volet de la trilogie de la Vie avec Les Contes de Canterbury et Le Décaméron). Malgré les images délavées, flétries, floues, tressautantes, l’émotion quand même… Pour ce plaidoyer, pour la sauvegarde de ce « patrimoine de l’humanité » qu’est la cité de l’Arabie Heureuse (comme on aime à nommer en Occident, une ville « explosée » de 130 000 habitants au début des années soixante-dix et de près de 2 millions et demi aujourd’hui, avec des réfugiés de toute la Corne de l’Afrique, somaliens, érythréens, soudanais).
Pasolini, sa voix, ce débit, cette musicalité particulière, ses images d’enfants, de musiciens, ses panoramiques sur la ville comme rêvée, ses comparaisons avec la ville de Spolète, ses envolées romantiques sur la « Révolution yéménite » (à l’époque le pays sort d’une guerre civile entre républicains soutenus par les Nassériens et royalistes par les Saoudiens). Souvenirs enfouis d’une forme de cinéma qui ne reviendra plus… Pas une nostalgie, non, un constat…
À une minuscule encablure sur le site de l’Ina quelques minutes de teaser gratuites, d’un reportage en noir et blanc de 1961, « révèlent » cette guerre dans Cinq colonnes à la une.
(L’age d’or de la télévision vraiment ?) : L’Incroyable voyage jusqu’au Moyen Âge (sic !) de la grande reporter Marie-Claude Deffarge (compagne du cinéaste Gordian Troëller), « une guerre d’Espagne en Arabie »… Comme une sorte d’archéologie des clichés en somme…
C’est dans ce contexte de diffusion fragmentée, segmentée, multi supports et exponentielle que se font les films aujourd’hui et donc ceux qui nous sont proposés en sélections.
Comme d’autres nous avons nourri l’espoir que de l’autoproduction, et de cette profusion allaient émerger de nouvelles écritures singulières, des objets inédits, non identifiés. Liberté et autonomie précieuse certes mais insuffisante à elle seule pour « faire du cinéma », un cinéma qui se partage.
Après le film – enregistreur du réel, « film témoin » ou « critique engagée », sa mise en scène, sa représentation, l’époque des film-makers, du cinéma direct – a émergé un cinéma du je, parfois inspiré, épuré, transcendant, souvent un cinéma de confessionnal, « moi et le monde ». Aujourd’hui, derrière les chiffres, (toujours plus de films, mais pour qui, pour quoi, pour être montré où ?) émergent heureusement des films qui doutent, des films qui cherchent, qui réfléchissent leur forme autant que leur sujet, qui échappent à toute catégorisation. Qui ont nécessairement des références. Mais surtout évitent moules et modèles. Et qui ne se font plus heureusement dans une trop infinie solitude (ce qui ne veut pas dire de l’argent, de la vraie production mais au moins un regard, de l’accompagnement, des partenaires…). Les plus pressés les qualifieront d’expérimental, de scénario filmé, de fiction documentée, d’essai contemplatif… mais à quoi bon les étiqueter ?
Nous avons resserré très sévèrement les sélections cette année sur des films aux imaginaires forts, sensibles, parfois dérangeants… Ils nous ont à la fois séduits et ont provoqué aussi entre nous dans le comité de sélection d’âpres discussions avant de statuer. « Énervées comme jamais » ces discussions aboutissent sur une ligne éditoriale, qui nous l’espérons se devine. Celle-ci inclut et exclut bien évidemment : avec trente films sélectionnés sur 750, c’est indubitable mais pas irrémédiable heureusement, compte tenu de la large palette des festivals et leurs « sensibilités »… Ce qui perdurera tant que l’on prêtera vie à des manifestations dont c’est pour ces films souvent la seule « fenêtre de visibilité » un peu marquée…
Mais il n’est pas l’heure de jouer les pythies…
Didier Husson
Films
Aislado
Luba Vink | 2009 | 34' | France
Au Nord-Ouest de l’Argentine, dans la région de l’altiplano vit la famille Guaymás.
Mamie tombe malade et doit soudainement laisser sa famille. Dans le vent omniprésent, Santos, le seul homme du foyer, reprend son travail quotidien.
Le film suit le rythme de la vie dans cette campagne aride, où l’attente tient une place centrale.
Altzaney
Nino Orjonikidze et Vano Arsenishvili | 2009 | 30' | Géorgie
Les gens de Pankisi Gorge croient que toutes les questions importantes de leur vie et de leur mort devraient être résolues par la médiation d’une autorité. Altzaney est celle qui s’engage auprès de la vie des autres et en prend la responsabilité. Elle est médiatrice lors des conflits, elle est aussi la seule femme à qui on confie les morts. Qu’est-ce qui la rend si distinguée lui donnant cette autorité dans un milieu totalement patriarcal ? Quel est le prix à payer pour cela ? Altzaney en donne un aperçu dans une communauté unique de Pankisi Gorge.
Des Tarentelles
Katharina Bellan | 2008 | 21' | France
Un 28 juin à Galatina dans les Pouilles au sud de l’Italie, des hommes et des femmes dansent la Tarentelle toute la nuit. Souvenir du 28 juin 1960 filmé par Mingozzi, quand les femmes entraient en transe pour se libérer de la morsure de la Tarentule. Bientôt, seules les pierres sauront comment le rite s’est mué en folklore.
Genie, Kaspar et les autres, scénario
Florence Pezon | 2009 | 30' | France
Genie est une petite fille trouvée par les services sociaux en 1971 près d’Hollywood. Privée de langage car tenue enfermée depuis sa naissance par ses parents, une équipe de linguistes la prend en charge. Kaspar Hauser a vécu une expérience similaire en 1828, à Nuremberg en Allemagne. Le film les met en écho, en portraits fragmentés et parallèles, au conditionnel d’un film à venir. Un scénario filmé.
Ici,
Laurent Thivolle | 2009 | 18' | France
Il n’y a pas de corps, pas de visages, quelques fantômes dans un non-lieu. Un non-lieu réel habité par le son de ceux qui le peuplent. C’est un jeu entre l’image et la réalité vivante de cette image. Entre la vie projetée, la vie réelle. Il y a le bien être en question mais lequel ?
Kalamees
Eléonore de Montesquiou | 2009 | 28' | Estonie
Sasha est pêcheur. L’hiver, il pêche sur les rivières ou les lacs gelés à la frontière entre l’Estonie et la Russie. Sasha est né à Narva (Estonie), il a grandi de l’autre côté du pont, à Ivangorod (Russie). Aujourd’hui, il franchit le pont tous les jours et travaille à l’usine de Kreenholm, à Narva.
Mon film est un moment en suspension dans cet entre-deux qu’est le lac gelé entre la Russie et l’Estonie : que cela signifie-t-il de vivre sur une frontière à la limite de l’Europe ? Comment s’organise la pêche dans ces conditions de froid extrême ?
Les Oiseaux d’Arabie
David Yon | 2009 | 40' | France
À l’aube de la seconde guerre mondiale, des milliers de réfugiés espagnols traversent les Pyrénées pour fuir l’avance des Franquistes. Antonio Atarès est l’un d’eux : un visage parmi d’autres. Arrivé en France, il est interné au camp du Vernet puis déporté aux portes du Sahara, à Djelfa en Algérie. En mars 1941, il reçoit une lettre de quelqu’un qu’il ne connaît pas, la philosophe Simone Weil. Ces deux destins vont se croiser dans la pénombre de l’histoire.
Pamięć
Pauline Julier | 2008 | 33' | France, Suisse
Prélude. La voix-off s’installe dans le noir. Elle raconte un rêve. On apprend que sa cheville a un trou.
1er tableau. Le travelling commence dans les bois. La voix revient. Elle raconte son enfance, sa mémoire. On comprend qu’elle est la petite fille. On la voit ensuite, enfant.
Retour au noir. Une femme apparaît. C’est la mère. Face caméra. Elle entame le récit d’une lettre, faite à sa propre mère. Plus tard viendra la troisième femme, la mère de la mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle perd la mémoire.
L’histoire recommence alors.
Séances
mercredi 28 octobre 2009 à 16h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Kalamees
Eléonore de Montesquiou | 2009 | 28’ | Estonie
mercredi 28 octobre 2009 à 20h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Aislado
Luba Vink | 2009 | 34’ | France
mercredi 28 octobre 2009 à 22h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Les Oiseaux d’Arabie
David Yon | 2009 | 40’ | France
jeudi 29 octobre 2009 à 16h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Altzaney
Nino Orjonikidze et Vano Arsenishvili | 2009 | 30’ | Géorgie
jeudi 29 octobre 2009 à 20h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Ici,
Laurent Thivolle | 2009 | 18’ | France
vendredi 30 octobre 2009 à 18h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Pamięć
Pauline Julier | 2008 | 33’ | France, Suisse - Genie, Kaspar et les autres, scénario
Florence Pezon | 2009 | 30’ | France - Des Tarentelles
Katharina Bellan | 2008 | 21’ | France

