Sokhourov, Kossakovski, Loznitza, Dvortsevol, Pasternak, les productions du St Petersburg Documentary Film Studios… Quelles que soient les vicissitudes de la Russie depuis le putsch de 1991, autocratie, dérives mafieuses et guerres « coloniales » de Tchétchénie, il nous en parvient toujours des nouvelles cinématographiques stupefiantes, Des auteurs aux univers très spécifiques s’y imposent on ne sait comment, et même l’ancienne génération, Guerman, Muratova, ne s’est pas tue. « S’y imposent » : l’expression tord quelque peu la réalité, car sans les co-productions européennes. Loznitsa avec l’Allemagne. Dvortsevoï avec la Finlande, Pasternak avec la France, leur cinéma ne pourrait sans doute pas exister. Que par ailleurs ce cinéma – qui ne ressemble en rien à une « école russe » tant les personnalités, les styles et les préoccupations diffèrent – en trustant diffusions et récompenses dans les festivals internationaux, leur principale source de diffusion, serve indirectement les autorités russes comme gage de vernis démocratique, on s’en doute. Il semble quand même incroyable que puissent se tourner dans l’empire des films comme Transformation d’Antoine Cattin et Pavel Kostomarov, métaphore très ironique de l’incurie des autorités, ou Nettoyage du jeudi, d’Aleksander Rostorguev (primé au Cinéma du Réel) radiographie impressionnante des lignes arrières russes en Tchétchénie. Et bien sûr les films de lossif Pasternak…
Métaphoriques, lyriques, acides, corrosifs, spiritualistes, parfois conceptuels, toujours avec des esthétiques tranchées, la plupart de ces films, dans leur grande diversité, signent leur origine. L’œuvre de lossif Pasternak est manifestement la plus « engagée », la plus clairement « politique » sans renier des parti-pris formels et nous sommes heureux de l’accueillir pour présenter le diptyque Efremov, deux films réalisés à douze ans d’intervalle.
Efremov, petite ville à 320 kilomètres au sud de Moscou, loin du pouvoir et de ses dérives, représente dans l’imaginaire russe depuis Tchekhov la Russie profonde, son âme, sa permanence, son incurie et son immobilisme…
Dans le premier film, tourné dans les jours qui ont suivi le putsch de 1991, marquant la fin d’une époque et le début d’une autre, lossif Pasternak décide de suivre les traces de Constantin Paoustovski, chroniqueur du quotidien dans un important journal de Moscou qui s’y est rendu au lendemain de la révolution de 1917 pour « voir ce qui se passe vraiment dans la Russie profonde ». II descend dans la même gare, prend la même chambre d’hôtel : la parole si longtemps retenue libère fantômes et fantasmes…
Douze ans plus tard, à la veille des élections présidentielles, lossif Pasternak prend le pouls du changement à Etremof : on continue à y cultiver la terre, à « enfanter, penser, prier ». La misère, l’injustice, l’arbitraire y perdurent, mêlés d’un zeste d’illusions instillées par le libéralisme…
Il y inventorie avec un esprit sarcastique mais toujours respectueux, ce qui a changé, ce qui change et ce qui ne changera jamais…
Films
Efremov, lettre d’une Russie oubliée
Iossif Pasternak et Hélène Châtelain | 2004 | 52' | France
Le Fantôme Efremov
Iossif Pasternak et Hélène Châtelain | 1992 | 59' | France
Tchekhov fait une brève mention d’Efremov. Mais cette mention n’en finit pas de retentir dans notre mémoire. Ce qui caractérise Efremov, dit-il en substance, c’est sa saleté et sa léthargie. Un siècle plus tard, Iossif Pasternak est allé voir. Il a introduit sa caméra entre les plis d’une Histoire qui semblait avoir anesthésié à jamais les âmes, les volontés, les corps, les sourires. Il a rencontré des fantômes. Il les a interrogés. Il a réussi à nous donner des nouvelles que nous n’attendions plus.
Séances
dimanche 5 décembre 2004 à 20h00
Espace Jean Vilar - salle 1
- Le Fantôme Efremov
Iossif Pasternak et Hélène Châtelain | 1992 | 59’ | France - Efremov, lettre d’une Russie oubliée
Iossif Pasternak et Hélène Châtelain | 2004 | 52’ | France

