Il y a un an, le centre de Sangatte fermait. Quelques soixante mille réfugiés transitèrent entre 1999 et 2002, dans cet immense hangar, reliquat assez monstrueux des travaux du tunnel transmanche, le fameux eurotunnel dont les actionnaires pleurent souvent… Ce furent tout d’abord des kosovars, puis des kurdes, iraniens, irakiens et afghans, qui en famille parfois et plus souvent en solitaire, échouaient en errance dans la région calaisienne pour tenter d’obtenir l’exil en Angleterre, après un périple épique, dangereux et coûteux de plusieurs milliers de kilomètres. Symboliquement, ce « non-lieu », cet espace d’accueil, de transition, éphémère, neutre, « ouvert », géré par la Croix-Rouge, voulait pallier par l’intervention humanitaire passive à un problème aussi politique que la territorialité, la frontière et la souveraineté entre États, entre deux pays de la communauté européenne, l’un faisant partie de l’Espace Schengen et l’autre pas. Tout aussi symptomatiquement, la plupart des 1600 réfugiés transitant par ce camp chaque jour, tentant au péril de leur vie le passage vers le Royaume-Uni, provenait de zones et pays subissant des guerres provoquées par la « communauté internationale ». Comme un effet de réplique au séisme engendré sur place par la guerre contre les talibans ou le régime de Saddam Hussein. Car dans cette focalisation sur Sangatte et l’Angleterre, ne se retrouvaient ni les réfugiés d’autres guerres plus « localisées » (Libéria, République Démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Tchétchénie), ni les réfugiés économiques qui fuient l’Afrique, ces « brûleurs de Tanger » qui partent du Sahel ou du Maghreb, ni ceux de l’Europe orientale. Pire des ironies, c’est ce lien, l’Eurotunnel, créé pour « rapprocher » des peuples, qui leur était à eux, originaires d’un « troisième monde », interdit.
Plusieurs films ont été tournés à Sangatte, sur Sangatte, sur le dehors, le dedans, le centre lui-même, ou ce rivage de la Manche qui incarne l’espoir d’une nouvelle vie, la fin d’une route périlleuse. Paysage battu par les vents, sillonné par les ferrys et cargos, paysage de dunes et d’oyats, romantique en diable à la Kaspar David Friedrich…
Mais qu’étaient venus chercher là leurs auteurs : filmer une représentation moderne de la tragédie de l’exil, la métaphore d’un lieu de « concentration », un non lieu ubuesque de protection temporaire de clandestins tolérés ? Des silhouettes, des figures « romanesques » de l’exclusion contemporaine, des personnages, une rencontre nécessairement fugace avec des itinéraires de vie ? Une démarche d’empathie, un engagement politique de témoin ou une démarche rationnelle et journalistique sur une problématique de société ?
Filmer à Sangatte en 2002, était nécessairement un acte politique, à l’heure de la criminalisation de l’immigration, de la déliquescence du droit d’asile en France, de l’exclusion spatiale et territoriale de communautés trop souvent « ethnicisées ». Nous avons souhaité confronter ces démarches avec leurs auteurs pour mieux comprendre les intentions, le rôle qu’ils attribuent ou souhaitent attribuer à leurs films dans le contexte actuel.
Parce qu’à l’instar de Henri-François Imbert, dans No Pasaran, album souvenir, on peut risquer des parallèles avec l’Histoire. Mais si les camps de Gurs et d’Argelès, ou dans un autre registre Ellis Island, ne peuvent se comparer avec Sangatte, la notion de refuge, de tri, de considération, d’identité, de droit, semble à peine évoluer de décennies en décennies.
Parce qu’à travers les questions de moyens, d’équipes, de durée, d’autorisations, filmer un même territoire de l’entre-deux comme celui-là impose des contraintes, crée une « esthétique » et sa morale, fait se croiser des figures récurrentes de films à films : Michel Deer, le responsable du Centre, Nasreen, une réfugiée iranienne, Smain Laacher, le sociologue qui délivre les clefs d’interprétation du phénomène Sangatte. Des démarches interrogent les villageois de Sangatte, d’autres (par pudeur ?) les oublient.
Ah oui… Depuis quelques semaines, Michel Deer et une dizaine de salariés de la Croix-Rouge de Sangatte gèrent l’accueil et l’orientation des réfugiés dans la zone d’attente de Roissy…
Didier Husson
Films
Le Piège de Sangatte
Sylvain Roumette et Alain de Sédouy | 2002 | 52' | France
À quelques kilomètres de Calais, en bordure du village de Sangatte, des dizaines de clandestins arpentent tous les jours une plage de sable blanc d’où, par temps clair, on aperçoit les côtes de Angleterre. Après avoir tout abandonné, ils rêvent d’une nouvelle terre promise et sont prêts à prendre tous les risques pour l’atteindre. Le drame que vivent ces émigrants qui fuient leur pays, plus par manque de perspectives que par misère, ne se résume pas aux seules images distillées régulièrement dans l’indifférence quasi générale par les journaux occidentaux. Le spectacle de leur errance est désormais sous nos fenêtres. Leur détresse est maintenant palpable et l’hypocrisie d’une Europe qui se réfère sans cesse à la Convention de Genève, celle qui a institué le droit d’asile, éclate au grand jour.
Sangatte, station balnéaire
Naima Bouferkas, Wasila Zahzouma, Benjamin Durand et Nicolas Potin | 2002 | 52' | France
À travers le fonctionnement au quotidien d’un centre de réfugiés de la Croix Rouge, les réalisateurs s’interrogent sur le sens nouveau que prennent les mots « humanitaire », « réfugiés », « droit d’asile » dans un lieu comme Sangatte.
Un autre jour sur la plage
Jérémy Gravayat | 2002 | 20' | France
Nous avons rencontré Rashid durant l’été 2002. Comme tant d’autres, il attend, assis sur le sable, les yeux rivés vers l’horizon ou brillent les lumières de la côte anglaise. Comme chaque soir, il espère passer de l’autre côté. Mais sur la plage de Sangatte, seuls les jours passent et ces hommes continuent d’attendre, à la frontière d’une nouvelle vie.
Welcome Out / In Sangatte
Florence Pezon | 2002 | 90' | France
« Pour la première fois en octobre 2001, je pénétrais dans le centre, avec l’autorisation de la Croix-Rouge, gestionnaire de ce camp qui héberge des réfugiés venus pour la plupart du Kurdistan d’Irak et d’Afghanistan. C’est à Sangatte, dernier point de passage de Europe terrestre vers l’Angleterre, que chaque soir, au péril de leur vie, les réfugiés tentent de franchir la frontière vers l’île britannique, où ils espèrent demander protection et asile. Nous avons pu y retourner en 2002, nous, l’équipe de tournage et Shohreh, une jeune femme interprète de langues kurde et persane. Nous sommes avec eux, à la fois dans le centre, et en dehors, partageant leur attente et leur (dés)espoir de parvenir “de l’autre côté”. »
Séances
mardi 18 novembre 2003 à 10h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Sangatte, station balnéaire
Naima Bouferkas, Wasila Zahzouma, Benjamin Durand et Nicolas Potin | 2002 | 52’ | France - Welcome Out / In Sangatte
Florence Pezon | 2002 | 90’ | France
mardi 18 novembre 2003 à 14h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Un autre jour sur la plage
Jérémy Gravayat | 2002 | 20’ | France - Le Piège de Sangatte
Sylvain Roumette et Alain de Sédouy | 2002 | 52’ | France

