Grande est la tentation cartésienne de se raccrocher aux faits, à “l’objectivité” de l’enchaînement des événements, de chercher dans la leçon d’histoire les raisons de prendre parti pour la plus juste cause. Quand Simone Bitton retrace, à travers un montage d’archives, L’histoire de la Palestine, ou Jean Baronnet, avec Histoire du mandat, l’implication et les responsabilités de la France dans la situation proche-orientale actuelle, à l’époque où elle “administrait » les actuels Liban et Syrie, le constat est accablant. Le devoir de mémoire s’impose si on veut comprendre le temps présent, s’impose mais n’est pas suffisant. Tous les argumentaires par définition sont à géométrie variable, peuvent se falsifier, se contredire et donc s’annihiler. Surtout, quand l’Occident regarde le monde, il ne sait le faire que par le prisme déformant de ses grilles d’analyse « rationnelles ». Le symbolique, le sensible, les racines de l’émotionnel, du passionnel, du mythique lui échappent. D’où l’extrême nécessité de films sans réponses mais avides de questions…
Films
L’Arène du meurtre
Amos Gitaï | 1996 | 60'
« Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. Pourtant, il est seul. Il attend. Et il est seul et lui seul sait. »
Bien que filmant « à chaud », peu après le meurtre d’Itzhak Rabin, la ville d’Haïfa (où il est né en 1950), les paroles de Léa Rabin et d’Aviv Geffen, Ie chanteur rock israélien, Gaza et le Golan, Amos Gitaï « refroidit » toute tentative d’interprétation pressée et clame d’autant plus, une certaine urgence.
Morale du travelling chez Gitaï : voyage nocturne à Gaza, clos de barbelés, où est le dehors, le dedans ? Où est l’enfermement et quelle histoire nous rappelle-t-il ?
Aviv Geffen en concert : « La prochaine catastrophe est à notre porte. Nous sommes responsables ! Et plus tard. Pour Rabin, Pour la Paix ! Assez de Haine… »
Une longue, lente méditation entre temps présent et mémoire, entre la conscience et le désarroi qu’il faudra savoir maîtriser, « nos réactions quand rien ne va plus ». Cet essai introspectif « s’achève » en s’ouvrant sur une litanie essentielle : « un temps pour pleurer, un temps pour rire, un temps pour le deuil, un temps pour étreindre, un temps pour jeter des pierres, un temps pour haïr, un temps pour construire, un temps pour la guerre, un temps pour la paix ».
Le film d’Amos Gitaï a été réalisé avant la victoire du Likoud aux dernières élections israéliennes…
Enquête sur Abraham
Abraham Ségal | 1995 | 104'
« Ségal m’apprit d’abord que, si Abraham est pour les hébreux le père, il est pour les musulmans le Premier des Croyants, l’Ami de Dieu, et pour les chrétiens le Père des Croyants. Les trois grandes religions monothéistes se réclament de lui. Ce qui me passionne, me disait Ségal, c’est qu’il y a chez Abraham un rapport direct à l’origine. D’abord parce qu’il est dans les textes, le premier homme à se lier à un seul Dieu. Il est celui qui a été élu par l’autorité suprême, par le Tout-Puissant.
– Le premier dans la foi nouvelle ?
⁃ Oui, il est situé à l’origine d’une culture, c’est à dire ďun peuple ou de plusieurs peuples qui seraient nés de la même racine.
– Et qui aujourd’hui se déchirent.
– Exact. C’est pourquoi j’ai voulu lancer cette enquête, moi qui ne suis pas un expert. J’ai voulu aller de l’un à l’autre, interroger les vrais spécialistes dans chacune des traditions et poser des questions très simples. Je voulais démêler l’écheveau, essayer d’y voir clair. Et dès les débuts, dès mes premiers pas de pèlerin, il m’a semblé qu’en cherchant des liens avec Abraham, avec cette immense figure, nous pouvons comprendre beaucoup de choses sur ce que nous sommes aujourd’hui. »
Ceci est le début de l’entretien « dialogué » entre Jean-Claude Carrière et Abraham Ségal, introduisant la démarche du réalisateur.
Nos guerres imprudentes
Randa Chahal Sabbag | 1995 | 61'
Beyrouth, la guerre est finie ? Beyrouth se reconstruit et de son cœur historique en ruine fait table rase. Tous les enseignements des « petites guerres » incluses dans le « chaudron proche-oriental » sont-ils tirés ? A qui profite l’instabilité de la région ? Quel est le comptable des souffrances, des douleurs, des injustices ici vécues ? Y a-t-il des leçons de l’Histoire ?
« J’ai filmé depuis 1983 ma famille en vidéo. J’ai filmé depuis 1976 la guerre au Liban en 16 mm. Souvent je ne revoyais pas les images… Elles se brûlaient, se perdaient au cours des voyages, se faisaient confisquer, ou carrément voler. Bref tout allait bien.
Un jour, j’ai voulu raconter une histoire. C’était très difficile de trouver une logique à toutes ces images, à la guerre, à ma famille, aux morts, aux regrets, à ľinvasion israélienne, à la présence syrienne, à la reconstruction de Beyrouth.
En plus les images fonctionnaient bien dans le désordre. Avec ma famille, j’ai trouvé le lien pour discipliner les images de la ville. Maintenant que l’esprit ressemble à un terrain vague, que nous avons perdu la guerre, reprendre les souvenirs de face sans affrontements pour un dernier adieu à cette ville que j’ai tant aimée et que je ne finis pas de quitter. »
Est-il possible de regretter la guerre ?
Séances
vendredi 6 décembre 1996 à 17h00
Salon vidéo
- Enquête sur Abraham
Abraham Ségal | 1995 | 104’
samedi 7 décembre 1996 à 18h00
Salle Saint-Éloi
- Nos guerres imprudentes
Randa Chahal Sabbag | 1995 | 61’ - L’Arène du meurtre
Amos Gitaï | 1996 | 60’

