Le film d’art, ou une certaine artitude du cinéma belge
Bosch, La dynastie des Brueghel, Memling, Rubens. Et puis Rops, Spilliaert, Ensor, Degouves de Nunque, Permeke. Et encore Magritte, Delvaux. Et pour ne jamais finir, Alechinsky, Dotremont, Panamarenko. Belgique rime avec Beaux-arts, avec arts tout court et dans leurs formes les plus subversives. Avec le symbolisme, le surréalisme qui y trouva une terre d’élection et des prolongements plus tardifs qu’en France, mais aussi un des pôles du mouvement Cobra (Copenhague, Bruxelles, Amsterdam). Une expérimentation artistique subversive “venue du Nord » que l’on redécouvre cet automne à Paris et dont le cinéaste et ethnologue Luc de Heusch fut un membre actif et influent…
En découle presque naturellement une « artitude” du cinéma en Belgique comme l’on parlerait d’une aptitude à considérer la pratique cinématographique, réellement comme une démarche artistique depuis le film météore au coeur des avant-gardes des années 20, Combat de boxe de Charles Dekeukeleire. Au cœur de l’œuvre (Broodthaers) ou comme un épigone rare dans celle-ci : L’imitation du cinéma du surréaliste Marcel Mariën en 1959, Alechinsky et son film sur la calligraphie japonaise…
ll y a aussi plus classiquement le « film sur l’art », de pur académisme à l’origine quand il se fait simple catalogue des œuvres, tel Nos peintres de Gaston Schoukens,en 1926. Mais en Belgique se sont inventées des formes de regard sur les œuvres et sur la manière d’explorer le cadre du tableau à l’instar du travail de Storck sur Rubens ou surtout Paul Delvaux. Ou quand cinéaste du « réalisme magique » L’homme au crâne rasé, Un soir, un train, André Delvaux, réalise dans les années 70 un fameux Met Dirk Boots à la rencontre de l’univers du peintre flamand à travers un “Jugement dernier” et une « Cène”.
Paul Haesaerts, avant H. G. Clouzot s’immisce dans le processus artistique avec Visite à Picasso. Le regard se fait anthropologue et dialoguant pour Luc de Heusch sur et avec le peintre Alechinsky ou le poète Dotremont du groupe Cobra. Le film d’art est un jeu d’esprit chez Claudio Pazienza pour aborder l’univers de Panamarenko « en son absence”.
Les traverses et passerelles se multiplient si l’on doit envisager les écritures vidéo, les Nyst, Joëlle de la Casinière et son Grimoire magnétique, Johan Grimonprez. La vidéo-danse (Verdin, Vromman, Fabre, Tamara Laï) ou l’observation active de la compagnie de Pina Bausch, dans Un jour Pina a demandé par Chantal Ackerman, en 1983.
Les cinéastes de Belgique quand ils abordent l’espace de l’écriture (Savitzkaya par Marie André, Moreau par Jakar) s’éloignent de la biographie filmée pour s’attacher à la chair de l’œuvre. lls sont iconoclastes quand ils abordent la photo (Olivier Smolders) ou empathique, Patrick Van Antwerpen sur et avec Gilles Ehrmann. Sensibles à la partition sonore ou à la musique, Knauf, Ackerman, Vromman etc.
Bien souvent cette « artitude » cinématographique irrigue les œuvres même (Lehman, Pauwels, Pazienza) sans jamais perdre un caractère « documentaire », un certain rapport au réel dans la mesure où il y a création de sens, réflexivité, interprétativité, dialogue avec un spectateur imaginé, même dans les films les plus « autobiographiques » et personnels.
Où ailleurs qu’en Belgique, trouver d’aussi zigzagantes curiosités, des va et vient gourmands, des recherches de formes et tant de films résolument inclassables ?
Pour explorer au cours de cette journée cet univers singulier nous avons choisi de faire appel à Jacqueline Aubenas, toulousaine de Belgique depuis trente ans, enseignante à l’Université Libre de Bruxelles et à l’INSAS, auteur de catalogues analytiques sur Henri Storck, Chantal Ackerman, le film sur l’art en Belgique. Elle coordonne actuellement un Dictionnaire du documentaire en Wallonie et à Bruxelles.
Films
Alechinsky d’après nature
Luc de Heusch | 1970 | 20'
Un film « avec », « autour de », « en complicité » avec l’un des fondateurs du Groupe Cobra. Immersion dans l’univers d’un grand créateur : son bestiaire, sa vie, ses goûts du voyage, de la flûte et du Japon.
Combat de boxe
Charles Dekeukeleire | 1927 | 7' | Belgique
Quand Charles Dekeukeleire réalise Combat de boxe, il a vingt-deux ans et est fou de cinéma. Il est également enthousiasmé par Vertov et sa conception du « cinéma-œil ». Un poème de Paul Werrie a servi d’argument à ce film qui fonctionne sur des gros plans et un travail lié au rythme. La violence du combat, la présence du public, la tension entre la foule et le ring, sont portés par un montage fulgurant et chorégraphique.
Love Sonnets
Thierry de Mey | 1994 | 24'
Adaptation cinématographique du spectacle, Sonatas 555 de Michèle-Anne de Mey, variation chorégraphique sur les tours et détours de l’amour.
Muet comme une carpe
Boris Lehman | 1987 | 38'
De l’étang à l’assiette, le trajet et le destin d’une carpe parmi d’autres. Celle-ci sera mangée farcie au cours d’un repas de fête. La carpe farcie « à la polonaise » appelée aussi en yiddish « gefilte fish » est un plat traditionnel chez les juifs ashkénazes. Il est préparé et servi froid au début du repas. La tête du poisson est réservée au chef de famille.
Tourné à Bruxelles au moment du Nouvel An Juif (Roch Hachana), le film s’attache à montrer les préparatifs culinaires, ainsi que le rituel et les prières qui les accompagnent, mettant l’accent sur le sacrifice du poisson et sur la mort concentrationnaire.
Panamarenko, portrait en son absence
Claudio Pazienza | 1997 | 27' | Belgique
A la fois évidente et complexe, ramifiée, multiple, ironique, l’œuvre de l’artiste anversois Panamarenko semble faire – depuis une trentaine d’années – la joie des grands et des petits. Mais qu’on se détrompe : malgré son apparente lisibilité, elle demeure inclassable et joyeusement iconoclaste. Elle ne peut donc se résumer à une illustration du mythe d’Icare ni à la volonté de bricoler appareils et machines capables de se mouvoir – avec ou sans force de l’homme, sur terre comme sous l’eau – pour étonner chameaux et poissons. Non, l’ensemble des objets de Panamarenko posent sans cesse la question des limites, des frontières, des passages. Passages de la contemplation à l’acte, de la matière à la forme, de l’art à la science (et vice versa). Il s’agit d’une perpétuelle invitation à…
Séances
mercredi 4 novembre 1998 à 11h00
Campus Jussieu, Amphithéâtre 24
Une intervention « illustrée » de Jacqueline Aubenas et en présence de Boris Lehman et de Claudio Pazienza.
- Panamarenko, portrait en son absence
Claudio Pazienza | 1997 | 27’ | Belgique - Combat de boxe
Charles Dekeukeleire | 1927 | 7’ | Belgique - Alechinsky d’après nature
Luc de Heusch | 1970 | 20’ - Muet comme une carpe
Boris Lehman | 1987 | 38’ - Love Sonnets
Thierry de Mey | 1994 | 24’

