Samedi 30 octobre 1999, 19h00

samedi 30 octobre 1999 à 19h00

Espace Jean Vilar

La dernière trace

Séance fictive.

L’écho d’un passé assoupi

Faire un film sur les traces du passé, sur l’histoire, ce n’est pas forcément montrer des archives, des images filmées par d’autres, il y a longtemps.

C’est aussi filmer aujourd’hui des lieux qui ont été, hier, le théâtre d’événements importants – personnels ou collectifs – et les réinvestir de la vie, de la réalité d’alors. Filmer des lieux vides remplis de vies antérieures. Interroger les traces laissées ou abandonnées sur des « lieux de mémoire ». Et cela sans artifices. Sans mise en scène « d’époque ». Sans fiction. Sans filets.

Car mettre en scène les événements du passé, c’est d’abord et avant tout se projeter au-delà du présent, pour retrouver les traces fragiles à demi effacées, du passé. Et repérer quelles empreintes, quelles cicatrices ont été laissées dans notre mémoire.

C’est faire un cinéma qui, comme un texte de Barthes et contrairement à un texte de Proust, suggère des souvenirs, plutôt qu’il ne les décrit dans les moindres détails.

On voit alors apparaître sur l’écran des images qui n’y sont pas, des images invisibles qui vont surgir dans l’imaginaire du spectateur et résonner dans sa mémoire, différentes pour chacun : des personnages, des cris, mais aussi des fragments de vie intimes perdus dans les dédales de l’histoire officielle et de la pensée unique.

Faire un film, c’est donner à voir et à entendre, à ressentir, et à comprendre parfois. Mais c’est jouer, en plus, avec un autre sens, une autre perception, celle de la mémoire personnelle de chacun. Comment ? Avec peu de choses, justement.

Avec un commentaire, ou un travail sonore particulier. Avec une façon de s’effacer derrière l’image. Dans les films Récits d’Ellis Island de Robert Bober ou Ernesto « Che » Guevara, le Journal de Bolivie de Richard Dindo ou encore dans certaines séquences du film Le Temps détruit de Pierre Beuchot, on retrouve une façon de filmer commune, de suivre des traces au sol, sur les murs, dans les escaliers, parfois sur les lèvres des témoins, de recueillir ces minuscules gouttes de passé qui parfois sont tout ce qui nous en reste. Mais pas plus.

Georges Perec dans Récits d’Ellis Island : « Comment reconnaître ce lieu, restituer ce qu’il fut. Comment lire ces traces, comment aller au delà, aller derrière, ne pas nous arrêter à ce qui est donné à voir, ne pas voir seulement ce qu’on savait d’avance que l’on verrait, comment saisir ce qui n’est pas montré, ce qui n’a pas été photographié, archivé, restauré, mis en scène. Comment retrouver ce qui était plat, banal, quotidien, ce qui était ordinaire, ce qui se passait tous les jours. »

Comme s’ils avaient voulu, ces cinéastes, recueillir ces traces, précieusement, en créant comme les archéologues un quadrillage autour d’elles pour les dégager délicatement, une à une. Sans les détruire. Sans les réinventer. S’agenouiller au bord de la fouille pour déterrer l’événement historique avec précaution.

Traces, cicatrices, blessures : capter, s’il existe, cet élément matériel si ténu soit-il, à la surface de la terre bien sûr, mais à la surface de la peau aussi, ce qui fait le pont entre ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas.

Se souvenir. Retrouver l’enfance oubliée, perdue. C’est le sujet du film Nos Traces silencieuses de Sophie Brodier et Myriam Aziza. « De la bas (en Corée), il ne me reste plus rien ou presque, des images, des souvenirs, si fragiles que je doute souvent… et puis… j’ai ces marques sur la peau… » dit Sophie Brodier dans le film, en voix-off. Le passé ici est vécu comme une amputation. On en conserve les cicatrices, le goût et la sensation. Mais pas la mémoire consciente. Il y a comme une sensation d’absence et de manque… Les lieux sont évanouis. Il ne reste que les traces sur la peau. Il faut questionner, interroger les autres, pour savoir ce qu’il y a eu avant, avant l’arrivée en France, avant l’âge de quatre ans, avant l’adoption. Tenter de greffer un peu de passé sur le présent, de reconstruire une mémoire là où il n’y a que de vagues souvenirs.

Faire resurgir des années plus tard le passé, du lieu même de la mémoire, lorsqu’il est encore habité et vivant, c’est un pari difficile. C’est ce que fait le réalisateur Stan Neumann dans son film Une Maison à Prague. Dans ce film, dont le « personnage » central est sa maison de famille, c’est comme s’il « vidait les lieux » de leur vie d’aujourd’hui pour les renvoyer doucement dans plusieurs passés successifs, avec des fragments de mémoire collective. Ses ancêtres célèbres, le passé prestigieux ou renié de la maison familiale, tout cela est tissé avec ses propres souvenirs, et avec le récit des difficultés rencontrées sur les mêmes lieux, aujourd’hui, pour préserver cette maison au cœur de Prague. Des images et des discours entrelacés et indissociables.

Est-ce sans cesse la même histoire qui se rejoue dans les mêmes lieux sous des jours différents, pour nous, les hommes et les femmes ? Cela nous arrive souvent, de rencontrer dans notre vie un fragment d’Histoire, de sentir se réveiller l’écho d’un passé assoupi, et de remonter soudain, légers comme des elfes, le passage du temps. Et croiser en sens inverse, la reproduction du même à travers les âges. Revoir une ville, un quartier, une maison, une chambre, un mur particulier, mais aussi un champ, une plage, un bout de trottoir, un coin d’ombre dans un salon ou un garage au fond d’un jardin ; des « lieux de mémoire » qui traversent, bouleversent et inversent notre temps. Comme sur une scène de théâtre : des pièces différentes – avec des acteurs différents – y sont jouées, toutes en même temps et s’emboîtent successivement les unes dans les autres, comme des poupées russes.

L’image se brouille. Les souvenirs se superposent. Filmer cela, c’est multiplier des mondes semblables mais différents, pour donner naissance à plusieurs vies en un même lieu. Rappeler, grâce à un travail de scénario et d’images, mais surtout de mémoire, différents temps personnels et/ou collectifs dans un espace unique.

Filmer des traces du passé, c’est une démarche, à la fois d’archéologue et de pionnier. C’est avoir le courage de remonter les pistes du passé, de dégager les couches enfouies d’une histoire collective, ou personnelle, de passer à travers l’écran du présent. Et de s’affirmer dans ce parcours, tout en laissant au spectateur, et à sa mémoire, une place privilégiée.

Laure Delesalle


Dariusz Jablonski

Diplômé de l’Académie de cinéma de Lodz, travaille d’abord avec Krzysztof Kieslowski, puis réalise plusieurs documentaires, parmi lesquels A Visit of an Old Lady, Artur Brauner, Mondo Migliore…

Stan Neumann

Né à Prague. Auteur de plusieurs films pour la série « Architectures » (Paris, roman d’une ville, La Caisse d’Epargne de Vienne) ou la série des « Écrivains du XXe siècle » (en 1997 : Rainer Maria Rilke). Parmi ses autres réalisations : Les derniers Marranes (avec Frédéric Brenner, 1990, Prix Futura à Berlin), Le Temps d’un musée (1993, primé au Festival du film sur l’art de Montréal)…


Fotoamator

Dariusz Jabłoński | 1998 | 56'

Walter Genewein, intendant du Ghetto de Lodz en Pologne où furent enfermés des dizaines de milliers de juifs entre 1940 et 1942, était aussi photographe amateur et a pris quelques centaines de diapos couleurs du Ghetto… Arnold Mostowicz était médecin du Ghetto… Photos contre témoignage : confrontation.


Une Maison à Prague

Stan Neumann | 1998 | 70'

« Un grand siècle, celui qui se termine… Une grande ville, Prague… Une petite maison, celle où je suis né… La maison a traversé le siècle et le siècle a traversé la maison, comme un fil rouge qui a mené ses habitants de l’Anarchisme au Communisme, puis au Stalinisme, puis au Socialisme Réel, puis au réel tout court… », Stan Neumann