L’Egérie, la Passionaria, la Muse, La Femme de tête… La ménagère de moins de cinquante ans, la femme de ménage, la fille de salle, la parturiente dans la salle de travail, la fée du logis, la secrétaire.
Cherchez l’intruse qui ne ferait plus partie du cliché langagier médiatique ou quotidien. Et bonne chance ! Aujourd’hui la Pieta est au choix, algérienne, bosniaque, kosovar, tchétchène, rwandaise ou palestinienne. Mais il faut se garder d’imaginer en éloignant géographiquement le stéréotype et le spectre de l’inégalité de tomber dans la caricature de la suffisance eurocentrée béate. Le dernier demi-siècle est jalonné d’étapes où se sont inscrits dans le droit, le vote (1944), le « travail égal-salaire égal » (début des années soixante pour la première CEE), la contraception et l’interruption volontaire de grossesse, la pénalisation du viol, du harcèlement sexuel, la parité politique etc. Autant de libérations (plutôt que « conquêtes » qui sonne guerrier), d’acquis, parfois encore très virtuels ou à tout le moins très inégalement partagés, qui signalent qu’une humanité réelle s’acquiert. Dans la lenteur, dans la douleur, dans la confusion avec ressacs et reculs, ironies et dérisions. Sans vouloir créer d’équivalences toujours délicates à assembler : xénophobie, racisme homophobe, poujadisme anti-culturel comme satires du féminisme, sont autant de facettes d’une conception rassie, archaïque, médiocre, grise, étriquée de l’être ensemble dans une communauté. Et imprègnent encore largement notre société masquée derrière un miroir de soi, « techno-communiquant ». Le choix de notre thématique de cette année n’est pas contingente à une quelconque actualité – même si celle-ci la rencontre (débat sur la parité, conférence des femmes etc.). Nous y songions déjà l’an dernier. Avec un nom de code, « Documentaire au féminin » qui sonnait mal mais fonctionnait comme une hypothèse. Il ne s’agissait pas d’afficher une proposition opportuniste : sortir du chapeau un thème qui aurait pu aussi bien être, Ecologie ou Urbanité. Mais bien de construire une proposition. Une programmation, et des questions. Des rencontres avec des œuvres et des débats. Elle ne pouvait s’envisager comme la vaste rétrospective que le domaine imposait. Tant pour des raisons économiques et de disponibilité « humaine » de l’équipe du festival, que parce que d’autres, nos « voisines » et amies du Festival du film de Femmes de Créteil, le réalisaient en continu avec persévérance et passion depuis plus de 20 ans. Enfin parce que le redéploiement de la nouvelle formule du festival, nomadisant dans différentes villes du Val de Marne, lui retirait toute cohérence. Nous n’avons pas manqué par ailleurs en testant depuis l’an dernier, le « thème » auprès d’oreilles « mixtes » et plus ou moins attentives, de remarquer un engouement peu manifeste. Ringard, incongru, confus, trop complexe, trop global. Mais que voulions-nous interroger au juste : des questions d’altérité, de sensibilité, de différences d’approche dans la démarche documentaire, de « couples créateurs », de complémentarité, de connivence ?
C’était psy ? C’était politique, économique, culturel, c’était quoi ? Il restait quelques hypothèses, petits cailloux, sur le chemin. Un film nous fut envoyé en compétition l’an dernier : il naît de sources d’Amalia Escriva qui questionne racines, identité, traces et mémoires mais aussi inscrit la maternité (son désir, son attente, son vécu, son rapport à l’altérité masculine) plus globalement dans une problématique de la transmission. Longuement débattu, il ne fut pas retenu. Ne fera pas encore partie de la programmation bien qu’il fut un moment envisagé en dialogue avec Sinon oui de Claire Simon. Un rendez-vous remis, mais qui donne envie de le remercier entre autres pour une des questions qu’il pose. Quelle que soit la mise en scène du réel, la maternité, la naissance, l’accouchement, est-ce le seul sujet, en cinéma ou dans la vie, qu’un homme ne saurait aborder que d’un point de vue obligatoirement différencié ? Le Jury de notre Palmarès 99, vraiment bellement inspiré, choisit deux films : Doulaye, une saison des pluies d’Henri-François Imbert et Vers la mer d’Annik Leroy. Deux films-voyages qui construisent une temporalité cinématographique délicieusement lente, attentive et offrent une approche de cultures (du Mali au long du Danube) discrète, fine, poétique. Offre du doute, de la place à l’imaginaire, à l’interrogation, de vrais bonheurs de cinéma, sans théorie, ni message. Deux sensibilités singulières, personnelles, avec lesquelles on se sent en connivence et partage… et qui nous éloignent « tout à fait idéalement » d’une dualité Féminin-Masculin.
Restait à jouer pour se conforter ou se désespérer (pour se débarrasser de la question) le petit comptable méticuleux de la statistique. Comme ça pour voir, sans aucune valeur scientifique que cet échantillon là, les 430 films des compétitions 2000, de qui est-il le fait : le documentaire de création, la mise en scène du réel dans tous ses styles, s’écrit et se signe à 30% au féminin avec quelques duos dans le lot… Comme il n’y a décidément rien à prouver, qu’il fallait en finir avec les arguties, laisser aussi le hasard et ses opportunités nous toucher de leur grâce, convaincre nos partenaires des salles que nous n’avions pas qu’un baluchon de questions mais aussi une programmation à proposer… Nous nous sommes résolus de procéder par touches, d’envisager le féminin dans sa pluralité et lui redonner son singulier. Et lancer comme cela en fil rouge quelques questions au fil des soirées. Celle du travail, qui reste la plus objectivable dans la différenciation des conditions sexuées. Les Paroles Ouvrières, aujourd’hui (n’est-ce pas Moulinex, n’est-ce pas Maryflo ?) sont de plus en plus féminines. Résistance et résignation, mémoires des gestes. Filleteuse de harengs, cadre, agricultrice, jazzwoman ou démarcheuse, rouleau compresseur du libéralisme ou pas, petit panorama kaléidoscopique…. L’école, le collège, l’Éducation. Dis-moi ce que tu veux transmettre, quelles valeurs et quels épanouissements personnels et je te dirai dans quelle société tu vis. Quelle violence rencontre quelle violence ? L’éducation, une question d’autorité ? Sans sourire ? L’éducation nationale française emploie en tout cas très majoritairement « un personnel » féminin.
Elles sont de deux générations de cinéma, mettent du réel dans la fiction et inversement, de l’humour, souvent, parfois, de l’attention persévérante, s’engage chacune à leur manière. Nous consacrons à chacune, une soirée avec duo de films au menu : Agnès Varda, Claire Simon.
L’une est étudiante en cinéma et recherche les racines et acquis du féminisme, l’autre l’a vécu, s’y est engagée et en a constitué une mémoire active pour le futur : dialogue entre une question et une somme, de Cécile Donguy à Carole Roussopoulos.
L’islamisme est une mauvaise réponse spirituellement dévoyée à un mépris, une condescendance, des oppressions et duperies séculaires. Le maintien dans un mal-développement ne peut que renforcer le plus archaïque des traditions, encourager le désir du repli qui contient une certaine haine de soi, plongée dans l’acide de l’amertume. Dans les banlieues d’Istanbul, en Algérie, dans l’émigration à la « périphérie des villes, à la périphérie de la vie », peuvent heureusement naître des « Paroles émancipées », des résistances, des idéaux. Et pour finir, mais c’est en rebond, il est commode et agréable de résumer une société à quelques termes incantatoires : « Sous le Tchador au pays des ayatollahs ». Et si nous venait de là des souffles de résistance obstinés, sommés d’être fins, subtils, complexes ? Fermez la télé, débranchez le portable et venez-voir la programmation « Iraniennes » avec en point d’orgue Le Tableau noir de Samira Makhmalbaf…
Pour aller plus loin…
- Histoire du travail des femmes (Françoise Battagliola, coll. Repères, La Découverte).
- Histoire du cinéma Iranien (1900-1999) (Mamad Haghighat en collaboration avec Frédéric Sabouraud, Edition Cinéma du Réel, Centre Georges-Pompidou).
- Films de Femmes, six générations de réalisatrices (Jackie Buet, Ed Alternatives)

