Les Écrans du Doc
Tout ďabord, une connivence : nous sommes en famille et nous savons de quoi nous parlons en usant du terme « doc » comme d’un clin d’œil invoquant la diversité de ses formes.
Ensuite, des intentions : Les Écrans du Doc souhaitent susciter le doute, le questionnement, la réflexion.
Devant la prolifération des images et l’exacerbation de leur consommation tous écrans confondus : quelle est la place du spectateur aujourd’hui ? Son rôle critique, celle de son imaginaire, ses notions de plaisir et de déplaisir, d’engagement ou d’indifférence. C’est aussi de sa tolérance et de sa curiosité vis-à-vis de formes nouvelles outrepassant les codes, rompant avec la tentation du « prêt à penser » dont il doit être question. Il semble, plus que jamais, nécessaire de résister à la simplification, aux jugements à l’emporte-pièce, à l’absence de considération des faits. Quand tout nous pousse à l’accélération et à l’efficience (pour qui, pour quoi ?)… Le temps de pause s’impose. Nécessaire au décryptage, au retour sur la mémoire et sur l’expérience, à l’écoute réelle du témoignage ou de l’analyse. Pour éviter de se complaire dans l’émotion brute, si vite chassée par une autre. Dans les pièges de l’opinion primaire qui évacue la complexité. C’est rien moins que la conscience de soi et de la temporalité, de la relativité comme de la nécessaire reconnaissance de l’Autre qui sont en jeu.
Les formes documentaires ont, au cours des dernières décennies, obtenu une réévaluation critique et théorique les délivrant progressivement du rubricage secondaire dans lequel la mythologie du Septième Art les confinait. Pourtant le cinéma narratif, industriel et spectaculaire affiche encore et toujours son impérialisme triomphant. À la marge, prospèrent vaguement quelques talents consacrés, des Auteurs, des Artistes, des figures d’exception. Le problème n’est pas celui de la classification aussi maniaque qu’improductive. A quoi peut bien nous servir l’étiquetage catégoriel et cloisonné d’Angelopoulos, Perrault, Paradjanov, Marker, Pelechian, Bene, Wiseman, Kiarostami, de Oliveira, Greenaway, Van der Keuken, Rouch ou Godard ? Qu’ils recourent ou non au dispositif fictionnel ou poétique. Qu’ils se confrontent au réel, au vécu, au social, au politique et à sa mise en scène, en exergue, en abîme, en analyse. Qu’ils zigzaguent entre les deux. C’est toujours de la Représentation du monde dont il s’agit !
De la relation filmeur-filmé et de l’attitude morale du premier quand il a, devant sa caméra, le comédien ou le « héros ordinaire » du quotidien. De la place octroyée au spectateur : sa prise en otage ou le respect de sa liberté de conscience et d’émotion.
Les Écrans du Doc, on l’aura compris, souhaitent proposer, comme d’autres, ailleurs, une résistance au nivellement normatif. Mettre en exposition une pluralité d’intentions, de démarches, d’écritures. C’est pourquoi, il y aura dans la programmation des formes courtes et des films où le temps documentaire s’exerce dans toute sa plénitude. Des formes réputées fictionnelles, d’autres qui relèvent de ce que l’on appellerait vidéo-danse, animation, recherche plastique. Des films-films qui passent en vidéo et sont rarement visibles. Des « bandes » qui fréquentent plutôt les musées ou les seuls réseaux alternatifs.
C’est une programmation-partition par séquences « sous influence thématique » subjectivement revendiquée. Elle cherche à susciter et stimuler des cohérences, des affinités, des croisements, des confrontations, des correspondances. Nécessairement au-delà des intentions premières de leurs auteurs et en faisant parfois cohabiter des démarches apparemment contradictoires. La sélection de la compétition de création documentaire, dans le même esprit, quant à elle, cherche à poser des balises improbables, signaler des pistes, ouvrir des perspectives. Et témoigner de coups de cœur, c’est certain.
Sans l’aventure de la curiosité, il reste difficile de se sentir vivre…
Bon rendez-vous!
Didier Husson, Délégué Général du Festival
Ne pas oublier!
Et si nous reparlions de la SFP (Société Française de Productions) qui va être vendue au plus offrant … Cet outil fort et performant de 1056 salariés, né de l’argent du contribuable, va donc être bradé. Ses techniciens proposent, pour une grande majorité, son rattachement à France Télévision. Le Ministère de l’Économie ne semble pas d’accord.
Dommage, car on se souvient que le rapport Griotteray mettait à l’index des émissions de producteurs privés qui allaient jusqu’à revendre à France 2 des extraits d’archives lui appartenant et produits par la SFP ou l’INA.
Quel rapport, direz-vous, entre ces dossiers encore brûlants et le déroulement de notre festival ? Sinon que les créateurs, les auteurs, sans régularisation du marché, sont voués à connaître la seule règle : financements à trouver, audimat à dépasser sans pour autant, voir un jour, une diffusion de leur œuvre se concrétiser.
Une manifestation comme la nôtre et d’autres, fort heureusement (on pense à Lussas), permettent encore de voir et de comprendre, qu’il pourrait y avoir de la place pour tout le monde. Bien sûr pour cela, il faut maintenir le Service Public, c’est ce que nous nous efforçons de faire avec ce programme, avec également le concours de la création documentaire et l’aide aux projets de courts métrages…
Le talentueux Jean-Luc Godard a dit : « Le cinéma fabrique des souvenirs, la télévision fabrique de l’oubli« , nous ne voudrions pas croire que cette phrase devienne la seule des réalités.
Gilbert Khémaïs, Directeur du Service Culturel
