samedi 7 décembre 1996 à 20h30
Auditorium
Transmusicales
A Mossa
Jacques Malaterre et Jacques Patarozzi | 1992 | 28'
La culture corse n’est ni la première ni la dernière à se voir défigurer par le miroir déformant de l’actualité à grand spectacle. Qu’elle nous semblait bien plus aimable enclose dans ses clichés « d’Île de beauté », avec son « petit caporal » et son chanteur glamour perpétuant comme d’un disque rayé les Noëls de sa ritournelle éternelle ! Derrière cette insularité, cette histoire traversée de mille prédations, la rugosité et la frugalité d’une économie pastorale et montagnarde originelle, il sourde une profondeur incandescente à découvrir. La vogue « world music » le permet avec le succès de I Muvrini ou d’A Filetta. Par la « modernisation » de la polyphonie Corse (la paghjella) opérée avec la complicité d’Hector Zazou ou dans l’étude savante des chants sacrés par Marcel Péres et l’Ensemble Organum. Une création inscrite dans la contemporanéité comme dans les pas de la tradition est aussi possible dans l’hybridation. Comme le prouve cette adaptation filmique par Jacques Malaterre du spectacle A Mossa, où se tisse en résonance avec les polyphonies, la création chorégraphique de Jacques Patarozzi, ancien danseur de Pina Bausch. Rituels de vie, rituels de mort, jeux et banquets, coutume de la vendetta s’y évoquent à la nuit ou sous le soleil écrasant, sur des places de village ou des promontoires surplombant la mer…
Angélique lonatos, la belle Hellène
Litsa Boudalika | 1996 | 30'
Pour dire son dû et ses rancœurs, son amour-haine passionnel de sa « belle et étrange patrie » originelle, elle a des allures de lionne outragée. Des silences et l’art pince-sans-rire de la formule « Nous sommes un pays en voie de développement ce qui nous laisse encore un peu d’espoir ». Des rires en cascade confinant à la gaminerie qui succèdent à des airs inspirés.
Fragments, mémoire, source antique ou moderne de la poésie de Sapho au « Nobel » Odysseus Elytis, « dans la poésie, c’est comme dans les rêves, personne ne veille »… Angélique lonatos est depuis un certain nombre d’années, le chantre de la poésie hellène en France qu’elle sait magnifier à travers une musicalisation complexe, exacerbée par les influences de l’Orient et de l’Occident.
Omniprésence de la mer et de l’élément liquide, surimpressions, jeux de miroirs et de transparences : Litsa Boudalika tisse, trame, entrelace autour de la Belle Hellène en effigie. Révélant aussi l’incertain, l’entre-deux des cultures, « le côté apatride » de ľexil : source de nostalgie mais aussi d’ouverture qui « donne envie de demander à l’autre : d’où tu viens et racontes-moi qui tu es ? »
Canta a memoria Giovanna Marini
Christian Lorre | 1995 | 52'
« Même les oiseaux chantent pour marquer leur territoire »
Quand on a devant sa caméra une personnalité « habitée » par la création, la curiosité, la recherche permanente comme Giovanna Marini, ethnomusicologue, chanteuse, compositrice, femme engagée, la discrétion s’impose. C’est le parti pris par le réalisateur, Christian Lorre qui ne charge son film d’aucune marque personnelle mais laisse entendre une parole, riche, passionnante, conteuse, infiniment stimulante. Passer une heure avec Giovanna Marini donne l’impression singulièrement requinquante de devenir savant, de se découvrir des émotions refoulées avec en prime le sentiment que l’intolérance et la bêtise n’ont jamais pu exister. Nous vous laisserons donc savourer son humour ravageur quand elle narre le rituel des deux bœufs. Traverser l’échine d’un étrange frisson à l’écoute de la chorale sarde du berger Peppino Marotto d’Orģosolo. Découvrir sans voyeurisme des rites qui relèvent de la transe. Pasionaria tranquille de l’interprétation subtile des traditions qu’elle écoute « avec une avidité rapace », Giovanna Marini en ressort de son alambic un nectar de création contemporaine où l’émotion le dispute à la jubilation.
Essyad, musicien
Mustapha Hasnaoui | 1993 | 60'
Ahmed Essyad, compositeur de musique contemporaine, est né près de Salé au Maroc. Non loin de là, il y avait un mausolée isolé, « refuge des femmes battues et des schizophrènes ». Son père, « un soufi », l’y emmenait, quand il était enfant, contempler la mer et observer les pêcheurs. Il découvre dans ses dernières années lycéennes, le conservatoire et Bach interprété au violoncelle. Puis Max Deutsch, son « maître » au tout début des années soixante). S’ensuit une carrière, les étapes d’une création… et un nécessaire retour aux sources : « la musique occidentale n’était pas mienne, il fallait que j’y vienne et aller toujours ailleurs pour trouver un matériau nouveau pour enrichir ma manière de dire ». C’est dans l’écoute d’un chant « douloureux, insupportable » l’Ahwach des femmes du Haut-Atlas qu’il est parti se ressourcer…
Réalisateur né en Tunisie en 1952, Mustapha Hasnaoui, consacre sa démarche documentaire à d’autres créateurs : Mehdi Qotbi, peintre, des écrivains égyptiens… Il construit ici une symphonie d’images dont la minéralité, le hiératisme entre en parfaite symbiose avec la rugosité du chant, la quête mystique, l’itinéraire intérieur du compositeur. Et accouche en douceur, sa parole, ses introspections. Ce portrait offre en outre un étonnant aller-retour dans le dialogue des cultures et leur mutuel enrichissement. Quand les musiciens berbères entendent une des compositions d’Essyad qu’ils pensent inspirée de leur tradition, ils questionnent : « Mais où est notre musique ? », « Votre musique demeure en vous comme la mienne demeure en moi » répond Essyad.
Inès, ma sœur
Carole Fierz | 1995 | 59'
Inès Bacan est fille, petite-fille, arrière petite-fille de chanteurs. Elle dit en évoquant son adolescence « dans ma famille si tu ne chantais pas bien ou n’étais pas gracieux, personne ne te prêtait la moindre attention. Et moi je n’étais pas gracieuse » ajoute-t-elle « je ne l’ai jamais été ». Un soir, après trente huit années de silence, elle délivre un chant qui laisse toute la famille présente, ahurie et émue…
II semble y avoir mille et une manières d’appréhender l’âme, l’esprit d’une musique et l’expression de la culture d’où elle jaillit. A priori… Le Flamenco ne devrait pouvoir y échapper. Après moult heures de visionnage de films sur les musiques de Méditerranée, l’impression s’impose : l’audace, les possibles se réduisent comme une peau de chagrin. Reste une forme séduisante, celle du périple mosaïque à l’image du Voyage andalou de Jana Bokova, de Latcho Drom de Tony Gatlif.
Inès, ma sœur démontre qu’il en est une autre, plus intimiste et pudique. Avec une caméra confidente sans le miel équivoque de la complicité. Qui ne cherche pas obsessionnellement « authenticité » mais sait insinuer sa présence pertinente. Sans avoir peur des silences, des moments en suspens. Il lui faut du temps. Le temps qu’il faut. De la confiance et de l’échange. Fréquenter, donner, recevoir sans doute, Carole Fierz connaît Pedro Bacan et le clan gitan des Pinini depuis un certain laps de temps. Elle les a fait venir en concert en France. Et puis, elle a fait ce film, en prenant ce temps qu’il faut. Sans ressentir le besoin d’accélérer la sortie de chrysalide pour rendre la chose spectaculaire. Bien sûr, les amateurs de « folklore » n’y trouveront sans doute pas leur compte…
