Adossé à l’origine à un projet de recherche en anthropologie visuelle, Farenji a peu à peu dérivé vers un projet de ciné-concert, à l’intersection du cinéma documentaire, de la poésie, du slam et des musiques improvisées.
Entretien
« Convier les gens dans le vide qui nous sépare de l’autre »
Pendant quatre ans j’ai accompagné visuellement les recherches d’un anthropologue qui travaillait sur des faits politico-religieux dans des campagnes éthiopiennes. À partir de cette expérience, le fait d’être en transit dans d’autres lieux du pays est devenu du coup extrêmement étrange. Tu vis ta non connaissance d’une autre réalité de façon plus fulgurante en terme de distance, d’étrangeté et d’incompréhension. C’est ce qui a déclenché ce besoin de filmer. Avec ma caméra Super 8 j’enregistre donc quelques images pour l’enquête anthropologique – qui deviennent des archives – et, entre ces enquêtes, je shoote des moments où je ne sais rien de ce monde, tournant plus par réflexe en me demandant ce que je fabrique là. Ce sentiment d’étrangeté absolu aux lieux se recoupe alors avec le terme « farenji » qui désigne l’étranger en Ethiopie. En creusant l’étymologie du mot, je me rends compte que cela vient de « franc », « french », « foreigner ». C’est un mot qui ne s’écrit pas mais qui se crie, se projette. C’est un mot qui me dit que je suis conjuguément le français et l’étranger, ce qui est une belle porte d’entrée pour réveiller des questions identitaires qui me hantent depuis ma jeunesse. J’ai grandi en effet en banlieue, cette cité internationale où se confronter à des gens qui viennent de partout ne va pas de soi. Chacun traîne des incompréhensions et des représentations très lourdes. Ça m’a fait développer un sentiment identitaire confus puis rugueux de non-appartenance qui vient se réveiller au contact du mot « farenji ». Du coup, au stock d’images collectées en Éthiopie, je connecte mes premières expérimentations visuelles de banlieue en envisageant cela comme une continuité, un parcours.
Farenji est une espèce d’autobiographie dont j’essaie de faire en sorte que le spectateur puisse s’échapper. Même si ça relate mon parcours avec ses étapes, ce n’est pas ma vie qui compte. Il se trouve que le film suivant sur lequel j’al travaillé a consisté à accompagner une historienne spécialiste des migrations dans l’est africain. Je l’ai suivie sur les traces des migrants forcés du Soudan qui fuient le confit du Darfour mais aussi celui du Sud Soudan. Je me retrouve donc à filmer ces gens, en me confrontant une nouvelle fois à des étrangers qui sont d’abord étrangers dans leur propre pays. Quand ils arrivent au Caire et se présentent au bureau du Haut Commissariat aux Réfugiés, ils troquent leur carte d’identité contre un carton jaune ou bleu de réfugiés. Jaune tu es en attente que l’on statue sur ton cas ; bleu tu es sur les rangs pour obtenir le statut de réfugié politique. Tout cela ne fait que nourrir cette question identitaire et Farenji est finalement une tentative d’envisager un rapport soutenable avec l’autre, dans cette époque post-coloniale d’un cynisme politique absolu, où l’on soutient des dictatures pour dealer du gaz ou du pétrole.
Comment dès lors envisager cette interaction viable ? L’écriture arrive-t-elle très vite ?
J’écris pendant les voyages et retravaille ce matériau dans la durée. Ce que je retiens dans les images, je le redécouvre en différé comme trace. L’écriture est plus immédiate, sur un mode impressionniste. Ce sont des fragments qui n’ont pas de syntaxe ou des récits précis de rencontres ou de fonctionnements politiques. J’accumule tout ce qui me marque, m’irrite ou me séduit. Ce projet n’a pas de désir de construction mais il a une nécessité. À aucun moment je n’ai envie de raconter ma vie. Je filme par réflexe : j’écris par nécessité et par plaisir. En rentrant à Marseille, si je convoque des musiciens pour composer sur ces images, c’est autant par intuition que par envie de me frotter à la musique en me disant qu’elle pouvait m’apprendre quelque chose de ces images fugaces, un langage qui ne soit que sensation. L’image est un support mais, sur le piano de la composition musicale, c’est surtout un endroit où on cherche à livrer quelque chose qui a à voir avec cette question identitaire : mettre de la gravité ou simplement dire « bienvenu ».
À partir de quand le projet prend la forme d’un ciné-concert ?
En 2001 j’avais déjà fait deux séjours de quatre mois en Éthiopie et je commençais à avoir un stock d’images conséquent en Super 8 couleur et noir et blanc. J’ai convié ensuite sept musiciens à travailler sur ces images et un enregistrement m’a permis d’agencer celles qui n’étaient pas encore montées et de créer des phrases visuelles. Le texte a été injecté au bout de six mois, quand des « rendez-vous » ont été trouvés entre les images et la musique : rendez-vous à tel regard-caméra ; rendez-vous à tel plan de paysage ou à telle entrée de hutte, etc. J’ai ensuite tenté de poser le texte pour que cela fasse un objet global. Je me suis alors rendu compte que cet ensemble ne faisait pas un film. C’était tiède ! La proposition invitait éventuellement à se poser des questions mais elle restait très nombriliste. Le fait d’avoir déjà fricoté dans un projet de ciné-concert auparavant m’a incité à aller voir du côté du spectacle vivant. Faire vivre la question sans chercher à y mettre un point final, revivre en direct les sensations que j’ai eues dans les rues d’Addis-Abeba et les faire partager. Le rapport que j’ai à l’image dans ce projet tient à l’intention de reproduire sur scène l’instant qui précède la rencontre. Convier les gens dans le vide qui nous sépare de l’autre : de part et d’autre d’un fleuve, d’une rue, d’une table de bar… Convier les gens dans cet endroit là. Je ne sais plus qui disait que le documentaire était l’art de l’hospitalité. C’est ce qu’on essaie de faire avec Farenji : créer un lieu dans lequel tu puisses rentrer librement. C’est dense, il y a beaucoup de choses à la fois, mais chacun de ces éléments sont pensés pour être projetés sur l’écran et rebondir vers les gens. L’écran est l’endroit de médiation où l’on peut se retrouver. On a rendez-vous là, dans cet espece de projection étendu à la scène et au public.
Farenji est constitué de nombreux matériaux visuels ou sonores et porté par divers régimes d’écriture – informatif, poétique, etc. Quelle est son évolution ? Le projet continue-t-il de se nourrir du quotidien ? Y a-t-il des fragments (textes, musiques, images) qui disparaissent et sont remplacés par d’autres ?
Les images viennent de partout : un coucher de soleil à Samarkande, un travelling à New York… Tant que je continue à bouger, des images arrivent. J’en intègre : j’en sors d’autres. Le projet s’ajuste en se nourrissant effectivement du quotidien. Il y a deux ans je travaillais sur une boucle filmique quand arrive le « ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité Nationale ». Je me suis dis qu’il y avait encore des choses à dire, que ce n’était pas possible d’être dans une telle tarte à la crème empoisonnée ! Il faut donc écrire, injecter des choses, questionner cette loi du 23 février 2005 qui parle de valoriser la présence française Outre-Mer, c’est-à-dire le rôle positif de l’action coloniale et ce notamment en Afrique du Nord. Autant de choses avec lesquelles je ne suis ni en accord, ni en paix. Ce n’est pas tant pour jouer les révoltés que pour essayer, comme je le disais, d’envisager un rapport viable à l’autre. Il me semble qu’en posant la question comme cela, ça peut être partageable. Farenji essaie de lier de la poésie, du texte de loi, des choses que j’ai écrites, d’autres que j’ai empruntées en les modifiant à la manière d’un cut-up. J’essaie de démêler différents termes techniques ou scientifiques et de les formuler de façon à ce que ça tourne bien dans la bouche et dans la tête, que les mots s’accrochent et se déclament en rythme, que ça glisse dans une sorte de slam. J’ai pas envie de faire un truc spécialement poétique mais… la poésie jaillit comme un geste de survie ! C’est ce qui reste de ces moments fragiles et violents qui sont des endroits de sensations pures… parce que je crois que je suis d’abord un ému… je fais partie du peuple des émus, un groupe d’animaux un peu étrange en voie d’expansion !
Marseille, Octobre 2009
Propos recueillis par Éric Vidal
Films
Farenji
Jean-Marc Lamoure, Uli Wolters, Guillaume Cros, Quentin Leroux et Loïc Marmet | 2009 | 70' | Éthiopie, France, Soudan
Création originale et pluridisciplinaire, à la frontière du cinéma, de l’expression musicale et du slam, Farenji s’appuie sur un carnet d’images tournées en Super 8 entre Marseille et l’Éthiopie où Farenji désigne l’étranger par ce terme dérivé de « franc », « french » puis « foreigner ».
Héritier des premiers âges du cinéma, Farenji revisite la tradition du ciné concert en une performance dont tous les éléments (image, musique, ambiance sonore et voix) sont joués en direct (quatre musiciens et un narrateur).
Proposition poétique et politique, Farenji ouvre un questionnement personnel puis collectif sur les notions d’identité d’emprunt, d’altérité fantasmée, et de rencontres improvisées.
Dans un paysage musical ondulant entre jazz éthiopien et musique électronique, Farenji choisit ses commémorations et nous renvoie à notre qualité d’étranger comme plus intime dénominateur commun.
Partant de l’idée qu’un film documentaire est avant tout une rencontre, le présenter en ciné concert est une façon de prolonger cette expérience tout en l’actualisant, de faire vibrer une question dans un espace de projection.
Marseille, lors d’un retour d’Éthiopie
« Je rentre au pays comme on dit.
Revenant d’un Ex-Empire imaginaire aussi fier et jaloux de sa culture que celui d’où je viens. Aujourd’hui le spectre de l’immigration plane sur une identité nationale parfaitement fictive et imaginée et on le sait bien d’ici aussi où l’on vient de partout : L’identité c’est comme un oignon dont on chercherait désespérément le noyau en pleurant.
Regarde :
On s’y tortille encore autour de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 qui nous parle de valoriser le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord.
On appelle ça la Nostalgérie cousin, ce syndrome qui frappe les sexagénaires au pouvoir et émeut leur électorat réactionnaire.
On ne peut définitivement pas laisser à l’État le droit de réécrire l’histoire, ce palimpseste notoire qui se dessine toujours au présent.
J’aimerais lire dans les manuels scolaires que l’Europe c’est peut être d’abord le rêve inachevé d’un certain Napoléon fou de guerre qui n’est pas mon héros. Parlons encore d’un petit groupe de pays plutôt chrétiens et royalistes dont les élites se sont enrichies et développées techniquement sur le dos de leurs colonies, mais on a la mémoire courte, alors on commémore… Je commémore, tu commémores, ils commémorent…
Commémorons ensemble la grande bataille d’Adoua et l’Ethiopie rebelle aux colons italiens qui compte aujourd’hui plus de cinq cents ONG présentes en permanence dans le pays.
Commémorations choisies :
Dans les années quarante, un certain Pablo Picasso s’est vu refuser sa demande de naturalisation française pour ses idées extrémistes tirant vers le communisme. On ne l’y reprendra pas.
À la même époque, Pier Paolo Passolini comparait les conditions de vie de La Calabre au Yemen, pas si loin le Yemen. Yeh men !
Je garde en creux ces mots de lui : « Je voudrais me jeter sur les autres, me transfigurer, vivre pour eux. »
Je marche encore un peu, m’acclimatant à ma clinique, antique athée aux élans mystiques je songe à tous ces anges pour qui la France représentait l’asile et je sais que d’ici aussi on essaie de fuir.
A l’heure où je parle, à Calais, on s’efface méthodiquement les empruntes digitales au rasoir puis à la braise alors je dois noter que ce n’est peut-être pas un hasard si dans de nombreux pays, on utilise le terme « français » pour désigner l’étranger. »
Extrait de Farenji, un documentaire en ciné concert
Séances
samedi 31 octobre 2009 à 21h30
Espace Jean Vilar - salle 1
- Farenji
Jean-Marc Lamoure, Uli Wolters, Guillaume Cros, Quentin Leroux et Loïc Marmet | 2009 | 70’ | Éthiopie, France, Soudan

