Mémoire des images et mélancolie

Des films il ne reste toujours que le souvenir fou, incomplet, nécessairement soumis à l’erreur et au fantasme. Le souvenir célibataire d’une émotion, au mieux sa persistance ténue. Il arrive que des souvenirs se mettent à se parler, formant une communauté d’affects, des souvenirs-amis. On peut alors rêver à la promesse d’un partage, entre les films et autour d’eux, nous aidant à mieux les comprendre, sans rien perdre de ce premier sentiment.

Trois films.

Le Champ de Roses : un récit d’outre-tombe. Le Garçon avec les cheveux dans les yeux : un adieu, un renoncement, l’annonce d’un chant du cygne. MM, Last Interview : un entretien posthume. De la mort, de la mort, et de la mort. Certes, mais « au travail » comme disait Cocteau ; du cinéma, donc.

Ils ne sont pas nombreux à porter cette tendresse à l’enfance et à la beauté, ni à s’armer d’une stylisation et d’un souci littéraire affiché, encore moins à affirmer une croyance nécessaire dans les puissances présentes et passées du cinéma, ce vieux jouet cassé, pour tenter d’aller chercher derrière les miroirs. Que cela intéresse encore des réalisateurs, on peut trouver ça bouleversant.

Il sera donc question de miroirs et d’écrans, de voix et d’images fantômes. Il y aura aussi des visages effacés et retrouvés, palimpsestes d’autres visages, quand bien même à leur tour ils ne viendraient révéler à notre mémoire que des masques insondables : le plus sublime, parfait, se lissant dans les traits d’Edith Scob, revenant des Yeux sans visage de Franju, dans Le Garçon avec les cheveux dans les yeux. Boucle du temps et des images, le gant d’Orphée est retourné, prêt à s’enfiler à rebours sur nos mains, pour nous faire traverser les labyrinthes du temps, cruels passages. À partir de la photographie d’un jeune homme, rappel du temps qui passe et qu’on voudrait embaumer, le film de Christophe Pellet nous entraîne dans cette tension proustienne, entre le désir des dos nus et des t-shirts des garçons au détour d’un parc ou d’un métro, et l’amère illusion de cette « trompeuse jeunesse ».

De vieux films oubliés qui passent à la télévision dialoguent avec les images amateur d’un téléphone portable. Le temps d’un raccord, un oeil se change en bouche. Des visages, des figures, des masques : des acteurs et des actrices donc, mis en scène dans les trois films à la recherche d’une grâce, d’une innocence perdues.

Et avec Marilyn, c’est tout un âge du cinéma hollywoodien qui revient, qui entre dans le film de Guillaume Bureau – peut-être par cet étrange miroir, seul élément de décor accroché au mur d’une chambre épurée. Comme un rappel de l’histoire : le cinéma classique (Lang, Hathaway, Hawks, Preminger, Wilder, Cukor, Huston…), les stars et les studios, et cette jeune femme fragile devenue icône mondiale. Clown cupide et malicieuse, poupée en plastique, gentille maman de substitution, enfant candide et hystérique, Marilyn Monroe a porté les masques qui rassurent le désir de l’autre. Dans son dernier entretien, elle ne manque pas de précision ni de justesse pour dire à quel point ces masques sont ambivalents et cachent une vérité profonde sur le métier d’actrice. Comme un cadeau à une autre actrice, ses mots sont donnés à Dominique Coquard, qui en devient « interprète » dans les sens les plus subtils du terme : qui traduit des propos, qui fait connaitre les intentions d’une autre, qui propose un sens, au service des mots et de leur secret. Entre artifice et abandon, plaisir du jeu et rigueur de la pensée, on ne sait plus alors qui est qui, ni la frontière entre un éclat de rire et la possibilité d’un sanglot. Ces mots peuvent réactiver la colère d’autres mots, « Liars ! Murderers ! », ceux que Marilyn hurlait dans le désert des Misfits à la face des hommes, des adultes de la « société ». Trop purs, trop fous, sincères comme on n’ose l’être qu’une seule fois, ces mots résistent éperdument à la violence du monde, autant dire à la mort.

Il faut pourtant grandir. Dans Le Champ de roses, des enfants jouent dans les jardins offerts au mystère des roses et à une douce ritournelle. « N’aie pas peur de la vie », dit le texte de Galès Moncomble, suivi par « Plus tard, je maudis ces années d’enfance et d’insouciance qui ne nous apprennent pas que la mort se cache au fond d’un jardin. » La rivière est sans retour, certes ; les frère et soeur du Champ de roses, cousins de ceux de La Nuit du chasseur, vont bientôt l’apprendre ou l’ont peut-être toujours su. C’est un beau travail pour les cinéastes que d’entreprendre encore le voyage avec ce savoir-là, et d’y rendre possible de mystérieux et infinis tourbillons du temps.

Michaël Dacheux

Films


Le Champ de roses

Le Champ de roses

Galès Moncomble | 2008 | 20' | France

La voix d’un homme nous guide dans les méandres de sa mémoire. Cet homme est mort et c’est d’outre-tombe qu’il raconte son histoire : il parle de sa mort, de la maladie qui l’a réduit à si peu de choses. Cet homme s’appelle Lucas, il est agriculteur.

Son amour pour les roses et pour sa sœur, Hannah, en font un personnage fragile et poétique. C’est un voyage intérieur où les souvenirs d’enfance, incarnés par deux enfants, prennent peu à peu toute la place…


Le Garçon avec les cheveux dans les yeux

Le Garçon avec les cheveux dans les yeux

Christophe Pellet | 2009 | 19' | France

Une femme assise devant un écran : on ne sait s’il fait jour ou nuit dehors. En ce lieu, la lumière des écrans domine celle du temps. La voix intérieure de cette femme raconte une vie solitaire et recluse. Par cette voix, nous parvient son désarroi face à une vieille photographie en noir et blanc qu’elle vient d’exhumer. Sur cette photo : un visage, celui d’un garçon. Qui est ce garçon ? Quand l’a-t-elle rencontré ? Et où ?


MM, Last Interview

MM, Last Interview

Guillaume Bureau | 2009 | 56' | France

En juillet 1962, chez elle, Marilyn Monroe accorde à Richard Meryman ce qui sera sa dernière interview. Elle meurt dans la nuit du 4 au 5 août 1962. Richard Meryman publie des extraits de leurs conversations dans Life Magazine le 17 août 1962. Le film met en scène cette interview. Dominique Coquard en interprète le texte.


Séances

samedi 31 octobre 2009 à 21h00

Espace Jean Vilar - salle 2