Figures de la disparition

Si la disparition est l’absence du corps de la disparition, se pose pour le cinéaste une question au cœur de sa pratique : faut-il représenter l’objet ou représenter le phénomène ? L’acte le plus radical pourrait conduire à faire disparaître le support de la représentation, a faire disparaître le film lui-même. Le cinéaste plus raisonnable se tourne vers l’objet à représenter dans une forme de reconstitution parfois volontariste de ce qui n’est plus. Mais comment parler de l’absence ? Comment évoquer la trace des disparus ? Comment figurer l’oubli, le deuil parfois nécessaire et l’effacement des êtres ?
A partir des quatre films présentés, de ces quatre chemins sur les traces d’un objet, d’une époque ou d’un être disparu, s’ébauche une phénoménologie de la disparition. Quatre films qui sont autant de figures de la disparition.
Vécue comme un acte artistique dans le film de Juliette Cahen, la disparition d’un jeune homme devient celle d’une époque. Laurent Roth, parti « prouver et vérifier le paradis » dans sa maison de famille, nous confirme que deuil et souvenirs ne sont pas incompatibles. De ces deux films naissent des réponses parfois aux antipodes du projet initial. La disparition, cette boîte de Pandore, emporte dans son sillage d’autres histoires. Quand François Caillat enquête sur la disparition de Valérie, il met en scène la perte même de la mémoire de la disparition. Le film de Julien Cunillera, qui débute comme une enquête pouvant conduire aux procès des absents, devient le film d’une construction de soi-même.
Face à l’évanouissement – dans la nature –, l’anéantissement, la mort, le meurtre ou le suicide, l’engloutissement sous le sable et sous la mémoire, le cinéaste est sommé d’apporter des réponses filmiques qui tentent, en reprenant histoire au moment où elle s est interrompue, suspendue, de redonner corps à l’absence. Par l’acharnement à faire parler les lieux, les documents, les témoins, et par la mise en scène du souvenir, l’illusion de l’impuissance face à la disparition laisse enfin place aux questions que pose cette disparition. Autant dire un continent.

Daniel Cling


Gulliver se destine à la présentation de films documentaires.
À l’instar du célèbre voyageur, il pratique le changement d’échelle et ne craint pas la terra incognita.
Gulliver mélange les genres et confronte des univers visuels et sonores différents, aux frontières du cinéma documentaire, notamment art vidéo et fiction.
Depuis deux ans, Gulliver a conduit le public en Asie, chez les Belges, à Berlin, au Portugal… Déjà présent au festival Les Écrans Documentaires en 2002 pour une après-midi thématique sur la famille, Gulliver a choisi cette année de s’intéresser aux « Figures de la disparition » à travers quatre films et un débat.


Débat public en compagnie de Juliette Cahen, François Caillat, Julien Cunillera, François Lemaire, Silvia Radelli et Laurent Roth.
Modérateur : Daniel Cling.
Le débat a été préparé avec Jacqueline Sigaar.

  • Juliette Cahen, monteuse de formation, a co-réalisé Terras Neuvas en 1994, Jours d’été en 1996, Elle a participé en 2002 au montage du dernier film de Henri François Imbert.
  • François Caillat, réalisateur de long-métrages documentaires construits comme des enquêtes mémorielles, est notamment l’auteur de La Quatrième génération (1997), L’Homme qui écoute (1999) et Trois soldats allemands (2001)
  • Daniel Cling après avoir réalisé des fictions courtes, aborde le cinéma documentaire Héritages en 1996 Je ne suis pas un homme pressé en 2000, L’Attente des pères en 2002, Il vient de terminer Il faudra raconter un film sur la disparition des témoins d’Auschwitz.
  • Julien Cunillera a réalisé des fictions courtes et des docu-fictions, notamment Mesut et ses frères (1997), Faisons un rêve (1999), Premier janvier (2002), Cher Henri est son premier film documentaire.
  • François Lemaire se consacre depuis plusieurs années a figurer les traces, l’effacement, l’oubli. Il a produit une série de tableaux représentant « Roger Maloin » le cantonnier de son village natal, dont la vie et la disparition semblent être passées inaperçues de tous.
  • Silvia Radelli a publié en 2004 Journal itinérant récit sur le départ et le déracinement. Elle achève actuellement un texte sur la disparition d’un adolescent dans les années quatre-vingt. Pour retrouver sa trace, elle a mené une enquête pendant deux ans entre la France et le Mexique.
  • Laurent Roth, ancien critique aux Cahiers du cinéma et à France culture, a collaboré au festivals de Lussas, Belfort, Locarno et dirige en 2000-2001 le festival de Marseille Fictions du réel. Il a aussi réalisé des films documentaires Les Yeux brûlés et L’Impromptu de Jacques Copeau.

Films


L’Affaire Valérie

L’Affaire Valérie

François Caillat | 2004 | 73' | France

Qui se rappelle de Valérie, disparue mystérieusement dans les Alpes en 1983 ? Qu’est devenue la jeune serveuse recherchée par la police ? Le narrateur du film revient sur les lieux où il avait séjourné vingt ans plus tôt. Il parcourt la région à la recherche de traces et de témoins, Lors de ses rencontres, il interroge, Et chacun relate un événement de l’époque auquel il a été confronté, Surgissent de multiples récits Des histoires de vie et de mort, d’amour et de disparition.


Cher Henri

Cher Henri

Julien Cunillera | 2004 | 60' | France

Sous forme de lettre au père, le portrait d’un homme, Henri Cunillera, militant politique et bandit, qui a quitté brusquement sa famille en 1976 et n’a jamais reparu. Vingt-sept ans plus tard, son fils devenu réalisateur reprend l’enquête.


La Disparition

La Disparition

Juliette Cahen | 2003 | 53' | France

Franck Bertrand a quitte Paris un jour d’août 1974, après avoir rangé ses affaires, Puis il a disparu. Il avait dix-huit ans. Sa famille le recherche toujours ses amis s interrogent. Le deuil est impossible, faute de preuves Franck a laisse des documents qui forment le puzzle du film auquel il manquera toujours une pièce.


Maison de famille

Maison de famille

Laurent Roth | 2004 | 35' | France

Un réalisateur interne dans une institution psychiatrique tente de trouver la guérison en convoquant l’ensemble des membres de sa famille pour un test collectif : il s’agit à l’aide d’une boite de jeu de construction, d’essayer de restituer le plus exactement possible le bonheur tel qu’il était dans la maison de famille, disparue il y a maintenant vingt-cinq ans.


Séances

samedi 4 décembre 2004 à 14h00

Espace Jean Vilar - salle 1

mardi 14 décembre 2004 à 18h45

Espace Jean Vilar - salle 1

Débat public en compagnie de Juliette Cahen, François Caillat, Julien Cunillera, François Lemaire, Silvia Radelli, Laurent Roth. Modérateur : Daniel Cling.