Le proche et le lointain
Gulliver s’invite dans les familles. Dans l’intimité ou le déchirement. Dans l’empathie ou la confrontation. Quelles images les cinéastes donnent-ils de leurs familles ? Entre proche et lointain, c’est moins une histoire d’amour que de distance choisie. D’adéquation entre le propos et l’outil. De meilleur placement pour rendre compte, c’est-à-dire rendre des comptes : ceux qu’on doit à sa famille. On naît d’une famille, on la quitte, on revient pour faire un film. Ce retour est à l’image du temps passé depuis le départ. II détermine la mise au point. Avec la famille, la mise au point est parfois douloureuse.
Du proche au lointain. Un éventail de possibles s’inscrit dans cette déclinaison. Mais le cinéaste n’a pas le choix. II ne décide pas de faire un film empathique ou révolté. Il est déjà, avant la première image de son film, dans une distance donnée à sa famille. Il peut seulement choisir l’optique qui s’accordera le mieux à cette distance. Il peut concevoir un film simple ou complexe, voire décalé. Il peut reformuler la distance dans une nouvelle dis-tance, refabriquer de la famille à partir de sa famille. Il peut faire du cinéma.
Mais il ne transformera jamais sa famille. Il n’en fera jamais un objet conquis ni un projet atteint. La famille se dérobe à mesure qu’on la filme.
Elle est un sujet idéal parce qu’inépuisable.
La famille sert au cinéaste de modélisation. Elle l’oblige à penser sa place contradictoire : filmer ce dont il fait partie. Elle force son regard, lui donne un bon tournis. Parlera-t-on d’une focale juste ? Non, pas plus que d’une image juste. C’est juste une focale. Mais il faut la garder, ne pas en changer sous prétexte de modifier l’angle de vue. Il faut dessiner à même échelle tous les éléments du tableau de famille.
Saga. La quatrième génération.
Dans la saga, le cinéaste recollecte son histoire familiale en lui donnant l’allure d’une épopée. Il s’approche et aussitôt recule pour mieux voir le panorama dévoilé. À cette distance, il peut s’interroger, formuler des critiques, inscrire la famille dans une histoire plus vaste, nation et siècle, la grande Histoire. Le cinéaste s’installe loin pour regarder ses proches.
Portrait de famille. Madame Veuve Isoppo.
Dans le portrait, le cinéaste maintient une proximité. Il feuillette un album et parcourt une histoire posée. Il nous convie à regarder son livre de photos. Il tourne les pages, accompagne et commente. Il cherche à transmettre sa tendresse filiale pour susciter de l’empathie. Il veut nous faire passer du familial au familier.
Face-à-face. Toi qui m’as vue petite et La Mémoire de mon père.
Dans le face-à-face, le cinéaste incarne la distance en se mettant lui-même en scène. Il revient physiquement en famille. Il s’assied devant son parent et dialogue. La mise au point se fait dans l’espace d’une chambre, la focale s’accorde à la distance métrique entre deux chaises, deux corps.
Mère et fille, père et fils. Le face-à-face suppose le proche, mais peut mener au plus lointain. Il ne suffit pas de se regarder pour s’entendre.
Malentendus, conflit, divine surprise de la fusion : pour le savoir, il faut subir l’épreuve des faits.
Archives. Maison de famille.
Avec l’archive, le cinéaste s’empare du souvenir familial et le requalifie en matériau de cinéma. Il part du plus proche, une bobine de super-8, un bout de film amateur. Il brandit cette image privée pour en faire la matière de son film. La matière et la manière, car on ne manie pas impunément une archive. Elle vous attire et vous lie. Elle conserve une « familialité » qui ne s’efface jamais. Elle résiste au cinéma parce que l’intime demeure le plus fort. L’archive, c’est la vengeance des familles.
Laurent Roth présente des archives familiales Super 8, supports de création de son projet de film Maison de famille. Laurent Roth est cinéaste, scénariste et librettiste. Il a été critique aux Cahiers du cinéma et à France Culture, et a publié des ouvrages sur Abbas Kiarostami ainsi que sur l’œuvre multimédia de Chris Marker. Il a assuré la direction artistique du festival documentaire de Marseille, Fictions du réel, en 1999 et 2000.
Expérience limite. Life Without Death.
Dans l’expérience limite, le cinéaste se transporte d’un extrême à l’autre. Du plus proche au plus lointain. Il fabrique une distance immense pour rester au plus près. Il s’éloigne par amour de ses proches, il part les inventer ailleurs. Son film l’écarte et le ramène autrement. Ou ne le ramène pas, s’il s’est perdu en route.
Gulliver se destine à la présentation de films documentaires.
Gulliver procède par coups de cœur, sans exclusivité de genre ni de sujet. À l’instar du célèbre voyageur, il pratique le mélange de genres et le changement d’échelle. Il ne craint pas la terra incognita
Gulliver ne fait pas œuvre de cinémathèque mais explore les pans du monde d’aujourd’hui. Les cinéastes convoqués sont contemporains, les films projetés souvent inédits
Dernièrement, une soirée Gulliver chez les belges a réuni deux films de Karine de Villers et Eric Pauwels, entre l’essai et le journal familial.
Une autre soirée avec Ginette Lavigne menait Gulliver à Lisbonne pour rejouer en studio la révolution des œillets.
Sur les Écrans Documentaires, Gulliver en famille présente une après-midi thématique déclinée en six films. Visiter les familles n’est pas le moins périlleux des voyages…
Films
Life Without Death
Frank Cole | 2000 | 83'
Life Without Death est le récit personnel et intense de la traversée du Sahara entreprise à dos de chameau par le cinéaste Franck Cole, de l’océan Atlantique à la mer Rouge, constituant un Guinness record. Pendant son périple, en surmontant la soif, la solitude et le risque de se perdre, Cole est nécessairement confronté à sa propre moralité. Les images frappantes de son odyssée saharienne et les flashbacks sur son grand-père vieillissant se fondent avec la composition musicale évocatrice de Richard Horrowitz pour créer une méditation hallucinante sur la mort et un cri puissant pour la vie.
Madame Veuve Isoppo
Daniel Isoppo | 1981 | 27'
Mme Veuve Isoppo, ma mère, fait le récit de son histoire d’amour avec M. Isoppo, mon père. Ils se sont rencontrés pour la première fois à Saint-Fons, près de Lyon, dans le café-hôtel-restaurant que tenaient ses parents et où elle faisait le service.
La Mémoire de mon père
Patrick Zachmann | 1998 | 30' | France
Le film d’un fils à son père, avec son père. Le photographe de l’agence Magnum prend la caméra pour tenter de rompre le silence qui s’est installé entre lui et ce père qui arrive au terme de sa vie. Un film sur la mémoire, la transmission intime, la filiation.
Mémoire de la déportation des grands-parents, mémoire du camp de prisonniers où le père tente de cacher ses origines juives… À la faveur de ce dialogue renoué, Patrick Zachmann va plus loin, il essaie de comprendre ses propres interrogations. Pourquoi est-il devenu photographe ? Que signifie véritablement être juif ?… Les réponses sont au-delà des souvenirs douloureux que ce père livre à son fils comme un dernier cadeau. Bien plus qu’un travail de mémoire, c’est une transmission qui s’opère et c’est en cela que ce film personnel atteint une dimension universelle.
La Quatrième génération
François Caillat | 1997 | 80'
L’histoire d’une famille mosellane liée au commerce du bois : son ascension et son déclin, de 1870 à nos jours. Cette saga familiale est emblématique parce qu’elle reflète l’aventure d’une région et les aléas de sa prospérité. Elle révèle aussi une étrange destinée nationale : celle de tous les lorrains qui, en un siècle ont vécu cinq fois écartelés entre leur identité française et leur annexion à l’Allemagne. La quatrième génération – à laquelle appartient le réalisateur – est celle qui vient « après », lorsque tout est joué, et qu’il ne reste que le souvenir.
Toi qui m’as vue petite
Agnès Bert | 2000 | 33'
Que provoque chez une fille le lifting de sa mère ? Pour la réalisatrice, il représente le symptôme ultime de leur relation tronquée, confuse, opaque. Elle va donc interroger ce pouvoir qu’a sa mère de fabriquer des images et des contes, ce pouvoir qui, depuis toujours, fait écran à la « vraie vie ».
Séances
samedi 16 novembre 2002 à 14h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- La Quatrième génération
François Caillat | 1997 | 80’
samedi 16 novembre 2002 à 15h30
Espace Jean Vilar - salle 2
- Madame Veuve Isoppo
Daniel Isoppo | 1981 | 27’ - Toi qui m’as vue petite
Agnès Bert | 2000 | 33’ - La Mémoire de mon père
Patrick Zachmann | 1998 | 30’ | France
samedi 16 novembre 2002 à 19h00
Espace Jean Vilar - salle 2
- Life Without Death
Frank Cole | 2000 | 83’

