Hautes solitudes

La très grande pauvreté en France gagne inexorablement du terrain, chacun d’entre nous peut le constater au quotidien autour de lui. À l’exception des associations de lutte contre l’exclusion et la précarité engagées sur le terrain, qui se soucie vraiment des Grands Naufragés ? Ces femmes, ces hommes, ces enfants (de plus en plus nombreux sur le bitume, il faut le rappeler) éparpillés aux quatre vents de la rue sont pourtant nos proches, nos « cousins ».

Dans l’embrasure d’une porte, l’entrée d’un guichet automatique, un asile de nuit ou sur le bout d’un trottoir, ils sont postés comme des vigies, souvent muettes, à portée d’un regard que nous leur refusons souvent par crainte (du déclassement ?), gêne, accablement ou indifférence. Vaincus par la faim, les grands froids ou la chaleur accablante ; minés par l’isolement extrême et la maladie (notamment mentale), ils sont des sans-voix – beaucoup plus, finalement, que des sans visages – « privés de récit ». Car, comme le souligne avec justesse le philosophe Guillaume Le blanc, c’est en effet la capacité à « pouvoir dire quelque chose de ce qu’on fait et pouvoir le transmettre [qui] définit la possibilité même d’une existence ». À l’opposé des postures compassionnelles ou du ressassement des images médiatiques qui épuisent le regard et la possibilité de penser, Au bord du monde et trois cents hommes ouvrent, avec des choix formels très différents, à une autre dimension : celle de « l’hospitalité » (GLB). Plus qu’une méditation sur la misère humaine, ces deux films proposent « d’approfondir notre monde commun par les narrations des uns et des autres et qui se rejoignent ». (GLB)


Entretien avec Claus Drexel

Vous avez déjà traité la thématique de l’exclusion, de la misère au sens large du terme. D’où vient cette envie de s’intéresser à des problématiques dites « difficiles » ?
C’est la première fois que j’aborde cette thématique dans mon travail, mais il était temps ! J’ai eu beaucoup de chance dans la vie. J’ai grandi dans une famille aimante qui n’a jamais connu le besoin, je suis marié avec une temme formidable et nous sommes parents de quatre enfants en bonne santé. Donc, à une époque particulièrement cruelle et impitoyable, il m’a semblé nécessaire de me consacrer à des gens qui ont eu moins de chance dans la vie que moi.

Pouvez vous nous parler de la genèse du documentaire. Comment est née l’idée de consacrer votre film à ces personnes en marge, à Paris ?

Le nombre de sans abri à Paris est tout bonnement inouï. Mais les nombreux reportages sur le sujet se résument souvent à l’analyse d’un journaliste révolté ou l’interview d’un travailleur social désabusé. Bien que je partage souvent le désarroi exprimé par ces personnes, je voulais aller plus au coeur des choses, savoir qui sont vraiment les gens de la rue et découvrir ce qu’ils pensent du monde. En résumé, je voulais faire un film qui donne la parole à ceux que l’on n’entend jamais.

En amont, quelles démarches préparatoires avec vous effectué ?

J’ai lu quelques livres et publications sur le sujet et ai rencontré des professionnels du secteur social. Bien qu’ils n’apparaissent pas dans le film, nous avons été magnifiquement soutenus et épaulés par des organismes comme le Samu Social, la Mie de Pain, le recueil social de la RATP et, tout particulièrement par le Dr. Jacques Hassin, chef du service hospitalier de liaison sanitaire et sociale au CASH de Nanterre, le plus grand centre d’accueil pour sans abri de France.
Cependant, je ne voulais pas trop préparer les choses, car ce film était avant tout une forme de quête pour moi et non l’étayage d’une thèse préconçue. Je ne voulais donc pas que ma découverte de ce monde soit altérée par l’expérience et l’analyse que d’autres auraient pu faire avant moi. Il me fallait aborder le tournage avec l’innocence du Petit Prince pour recevoir pleinement ce que j’allais découvrir.

Comment s’est déroulé le tournage, que l’on suppose forcément plus délicat la nuit ? Quel matériel avez- vous utilisé ?

Pour des questions de sécurité et de mobilité, il nous fallait utiliser un matériel léger et compact, car notre équipe était extrêmement réduite. Parallèlement, notre but était de faire un vrai film de cinéma, donc d’avoir une image et un son irréprochables. Initialement, je voulais tourner avec une caméra Arri Alexa, mais après plusieurs essais nos avons opté pour la Canon C-300 car elle était plus adaptée à notre équipe minima-liste, sans assistant opérateur. En revanche nous avons utilisé des optiques cinéma, à savoir les Cooke S4, dont j’apprécie beaucoup la douceur. La quasi totalité des plans du film a été tournée avec le même objectif : un grand-angle de 14mm. Pour le son, nous avons combiné perche et micro HF, comme on le ferait pour un film de cinéma avec acteurs.

La photogénie est évidente, à l’écran. Est-ce la démarche première ?

Il n’a jamais été question de faire un film esthétisant. En revanche, la volonté d’avoir une très belle image en cinémascope, où chaque plan est un tableau, était présente dès le départ. L’idée évidente était de souligner le contraste entre la beauté inouïe de Paris et la misère des personnes qui vivent sur ses trottoirs et sous ses ponts. Je voulais aussi donner le plus beau des écrins à la parole qui nous a été offerte avec tant de générosité.
Mettre ceci en œuvre n’était évidemment pas aisé, surtout dans la configuration d’une équipe minimaliste excluant l’utilisation de tout éclairage additionnel. La solution est venue de Florent Lacaze, mon producteur, qui m’a proposé de confier l’image du film à un photographe plutôt qu’à un directeur photo venant du cinéma. L’idée était brillante.
Après de longues recherches, Florent Lacaze m’a présenté les photos de Sylvain Leser. Elles me sont apparues comme une révélation : j’y voyais exactement ce que j’avais en tête pour le film, en encore plus beau et poétique. La rencontre avec Sylvain qui s’en est suivie a été un enchantement.
Nous avons aussitôt compris que nous allions partir dans cette aventure ensemble. Et maintenant que le film est terminé, il est formidable de constater que ses images ne cherchent jamais à s’imposer au spectateur.
Elles se mettent au service de la parole et lui donnent la force et la solennité dont j’avais rêvé.

Entretien issu du dossier de presse.

Films


Au bord du monde

Au bord du monde

Claus Drexel | 2013 | 98' | France

La nuit tombe. Le Paris « carte postale » s’efface doucement pour céder la place à ceux qui l’habitent : Jeni, Wenceclas, Christine, Pascal et les autres. À travers treize figures centrales, Au bord du monde dresse le portrait, ou plutôt photographie ses protagonistes dans un Paris déjà éteint, obscurci, imposant rapidement le contraste saisissant entre cadre scintillant et ombres qui déambulent dans ce théâtre à ciel ouvert.


Séances

samedi 8 novembre 2014 à 14h00

Espace Jean Vilar - salle 1

En présence du réalisateur